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Le financement participatif dans le domaine de la culture et de la création

  • Une (r)évolution portée par le numérique
  • La participation de la foule comme valeur ajoutée pour les projets
  • D’un consommateur vers un consom’Acteur ?
  • Affranchissement face au système traditionnel et liberté de création


François Delafosse, « Le financement participatif dans le domaine de la culture et de la création », Sur le Clubdumillenaire.fr, 19 décembre 2018


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Ce rapport a été rédigé en soutien avec Altaïr think tank culture médias.

Le financement participatif ou « Crowdfunding » redonne espoir aux artistes et entrepreneurs en proie à des difficultés de financement. Alors que de nombreux projets originaux ont de lourdes difficultés à se financer, le financement participatif offre à de nombreux projets des fonds complémentaires et en finance même intégralement certains. Il semble donc s’affirmer comme une solution possible aux difficultés de la culture. Cet espoir est d’autant plus grand que le financement participatif est un phénomène en pleine essor ; entre 2015 et 2017 les sommes collectées en France sont multipliées par deux, passant de 166 millions d’euros environ à 336 millions en 2017 [1].

Le financement participatif au XXIe siècle marque un renouvellement profond d’un phénomène ancien : l’appel au don ou souscription publique. Se pose donc la question de sa singularité et de ce qu’il peut apporter aux artistes et autres acteurs culturels comme nouvelles opportunités. La valeur ajoutée du financement participatif est loin de se limiter à un financement plus efficace ou plus accessible que celui de l’appel au don ; en valorisant et recherchant la participation populaire, le financement participatif peut apporter aux porteurs de projets culturels d’importantes ressources supplémentaires, autres que financières : avis, compétences, réseau… Ce rôle actif joué par participation populaire est rendu possible par l’ère du numérique qui favorise ces interactions en les rendant possibles d’un point de vue technique, mais aussi en encourageant les pratiques collaboratives avec des mouvements tel que le « Peer to Peer » [2] ou le Crowdsourcing [3].

Outre ces opportunités, le financement participatif vient questionner les logiques et les principes de la culture en France. La relation entre l’artiste et les « consommateurs » se trouve changée : la logique participative et son influence sur l’œuvre va indubitablement dans le sens d’une plus grande proximité entre ces deux acteurs et plusieurs auteurs vont jusque relever un passage d’un consommateur passif à un « consom’Acteur » [4]. Par ailleurs, le financement participatif est perçu par beaucoup d’artistes comme un moyen de s’affranchir des financeurs traditionnels de la culture, c’est-à-dire des pouvoirs publics et des grands mécènes privés, et ce faisant, d’être soumis à moins de contraintes et de profiter d’une plus grande liberté de création. Toutefois, cette nouvelle liberté rêvée s’accompagne aussi de nouvelles contraintes face aux attentes et demandes des consom’Acteurs. Cette idée amène à se demander si le financement participatif peut s’affirmer comme une alternative complète au système traditionnel de la culture et donc de permettre des libertés plus étendues.


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Une (r)évolution portée par le numérique

Le terme de financement participatif désigne des réalités et des pratiques très diverses. Les activités que ces termes recouvrent sont très étendues, aussi bien en termes de secteurs concernés (projets humanitaires, culturels, sociaux, entrepreneuriaux…) que de la forme du financement. L’Agence France Entrepreneur [5] distingue trois grandes formes de Crowdfunding : le don avec contreparties [6] (on parle alors de « Reward-Based Crowdfunding ») ou sans contreparties – le « Crowdlending » désignant des prêts avec ou sans intérêts – le « Crowdequity » en cas de participation au capital de la société. Le secteur et la forme du financement sont souvent liés, par exemple les projets entrepreneuriaux ou technologiques sont sur-représentés dans le Crowdlending ou le Crowdequity [7]. Concernant le domaine de la culture, les financements se font presque uniquement sous forme de « dons » avec une utilisation nettement plus fréquente du Reward-Based Crowdfunding.

Cette grande diversité de formes, réalités et pratiques du financement participatif rend difficile une définition de ce phénomène à la fois englobante et consensuelle. Toutefois, Ethan Mollick a développé une définition permettant de couvrir l’ensemble des modèles existants :

« Le crowdfunding traduit l’activité réalisée par des porteurs (individus ou groupes) de projets culturels, sociaux, ou entrepreneuriaux, afin de lever les fonds nécessaires pour mener leur projet, en faisant appel à des contributions de faibles montants issues d’un grand nombre d’individus à travers Internet, sans utiliser les intermédiaires financiers classiques ». [8]

Le concept de crowdfunding n’est pas en soi une révolution : faire financer un projet (« funding ») par une foule (« crowd ») n’est pas un phénomène nouveau : en 1886 déjà le piédestal de la statue de la Liberté était financé par les micro-dons de plus de 120 000 souscripteurs. Ainsi, le financement de projets culturels par une multitude de particuliers ne constitue en rien une révolution ou une nouveauté. Ce qui est toutefois inédit est l’émergence de plateformes Web de financement participatif, telles qu’Ulule, KissKissBankBank ou l’américaine Kickstarter, mettant en relation donateurs potentiels et porteurs de projet. Ces plateformes ainsi que les technologies et pratiques de l’ère du numérique ont transformé le financement participatif et l’ont fait changer d’échelle.

L’explosion actuelle du financement participatif doit beaucoup à cette révolution numérique. Les plateformes de financement participatif sont un élément indispensable au financement participatif. Hébergées sur Internet, elles profitent des nouvelles technologies du Web 2.0 pour faciliter les mises en relations des porteurs de projet avec les particuliers et pour réduire les coûts de ces mises en relations. Elles permettent ainsi une optimisation de l’intermédiation, tant en termes de coûts que d’efficacité et sans elles le financement participatif serait encore au stade des appels aux dons du XIXe siècle. En effet, limités par les moyens de communication de l’époque, les appels aux dons du XIXe siècle ne pouvaient pas toucher et intéresser une aussi large audience que le financement participatif 2.0. Il est également à noter que les réseaux sociaux permettent aux campagnes de financement participatif de toucher un nombre très étendu de contributeurs potentiels à des coûts très faibles. Par ailleurs, le financement participatif profite de la popularité des pratiques collaboratives du Web tel que le Crowdsourcing ou le « Peer to Peer ». Les internautes qui se reconnaissent dans ces pratiques cherchent en général à passer outre les circuits traditionnels ou les autorités dominantes. En effet, la coopération entre les créateurs et ces internautes est plus forte grâce un contact plus direct permis par internet. Ainsi, leur relation est moins déséquilibrée est l’on tend à passer d’une relation verticale à une relation horizontale.

Ainsi, la nouvelle forme du financement participatif liée au développement d’Internet et aux nouvelles pratiques numériques semble à une révolution tant les bouleversements du numérique transforment les échelles du financement participatif. Toutefois, ces nouvelles formes ne remettent pas en cause les principes traditionnels du financement participatif, il paraît donc approprié de parler d’une (r)évolution, que d’une véritable révolution.

Par ailleurs, s’agissant des formes de financement du modèle participatif, il est intéressant de constater que, sur 335 millions d’euros collectés en France en 2017 grâce au financement participatif, seuls 45 millions concernaient la culture contre 261 millions pour les entreprises et technologies [9]. Or, cette faible part du financement participatif culturel dans le financement participatif risque de s’aggraver dans la mesure où le Crowdlending, qui profite avant tout aux projets liés à l’économie et aux technologies, est en plus forte progression (+102 % entre 2016 et 2017) que le Reward-Based Crowdfunding, forme par excellence du financement participatif culturel (+ 20 % sur la même période) [9]. Puisque la part relative du financement participatif culturel baisse malgré une augmentation des montants collectés en chiffres absolus, il existe par conséquent un risque de marginalisation de la culture au sein du financement participatif total.

Un autre facteur va également dans ce sens en France, celui de l’inégalité des territoires français face au financement participatif qui rend à se concentrer dans les régions du Sud de la France et d’Île-de-France [9]. Certes, cette disparité est déjà présente dans l’Art avec, en particulier, une forte concentration de musées et sites artistiques en Île-de-France, et ces disparités sont tempérées par l’usage d’Internet qui rend la consommation artistique possible quel que soit le département. Mais, cependant, cette inégale répartition du financement participatif contribue à renforcer à long terme ces disparités entre les territoires en termes d’accès à la culture et à la création.

Un autre risque guette par ailleurs le financement participatif culturel en France. Les territoires français sont loin d’être égaux face au financement participatif, il tend à se concentrer dans les régions du Sud de la France ainsi que l’Île-de-France tandis que les régions au Nord et à l’Est de Paris ainsi que les régions de France non-métropolitaine ne collectent comparativement que de très faibles montants. Cette inégale répartition du financement participatif pourrait aboutir à créer des inégalités en termes d’accès à la création voire d’accès à la culture à long terme selon les territoires[1].

La participation de la « foule » comme valeur ajoutée pour les projets

Traduit littéralement, le « Crowdfunding » désigne le financement par la foule : il s’agit bien là du premier intérêt du financement participatif. Comme évoqué, cette méthode de collecte de fonds présente plusieurs avantages pour les porteurs de projet culturel et permet de pallier certaines limites des modes de financements traditionnels. De nombreux projets culturels peinent à voir le jour car ils ne rentrent ni dans le champ des financements par des fonds publics, ni dans celui du circuit bancaire. Faire appel à la participation de tous offre à ces projets l’opportunité de se financer et donc de voir le jour. En outre, le financement participatif peut offrir de précieux fonds complémentaires à des projets déjà financés en partie ou intégralement par les pouvoirs publics ou les banques. [10]

Par ailleurs, alors que les délais d’obtention de financements de la part des financeurs habituels de la culture tendent à être longs et à constituer de ce fait une difficulté pour les porteurs de projets, le financement participatif permet de répondre à un besoin de rapidité [11] Enfin, le financement participatif peut permettre de déclencher un cercle vertueux :  les financeurs traditionnels ont une confiance plus grande vis-à-vis du porteur de projet devenu crédible en réunissant des fonds et constituant autour de son projet une communauté de donateurs, et vont ainsi  plus facilement apporter des fonds supplémentaires à ces projets.

Les avantages du financement participatif sont loin de se limiter à des intérêts financiers. En effet, le « Reward-Based Crowdfunding », forme par excellence du financement participatif culturel, favorise une participation de tous offrant une réelle valeur ajoutée aux projets. Les porteurs de projet peuvent bénéficier de la sagesse de la foule (« Crowdwisdom »), c’est-à-dire des connaissances et conseils des donateurs les plus actifs ainsi que de sa créativité (« Crowdcreation ») et son avis de la foule (« Crowdvoting ») [12]. Si ces apports sont plus ou moins recherchés et d’intensité variable selon les types de projets culturels et les objectifs des porteurs de projets, le financement participatif offre d’importantes ressources aux artistes faisant l’effort de solliciter la participation de tous.

Toutefois, ces avantages évidents ne doivent pas occulter les limites inhérentes au financement participatif. Si les chiffres varient fortement en fonction des années et des caractéristiques des projets, force est de constater un important taux d’échec des collectes : entre 45 et 35 % des projets n’obtiennent pas les sommes espérées. Ainsi, lorsque la plateforme de financement participatif applique la règle du « All Or Nothing », qui se caractérise par le versement des fonds collectés qu’aux projets qui ont dépassé le seuil fixé avant la campagne, le projet ne perçoit pas le moindre euro et les difficultés de financement subsistent. Dans le cas des plateformes proposant des systèmes « Keep It All », c’est-à-dire versant les fonds au projet quelles que soient les sommes collectées, la situation n’est guère plus enviable. On constate qu’en cas d’échec, les fonds récoltés tendent à être très faibles : 90 % des projets qui échouent récoltent moins de 30 % des fonds espérés.  Cette faiblesse des fonds collectés pose question quant à la viabilité de ces projets. Par ailleurs, même en cas de succès, les dépassements d’objectifs sont souvent limités : 50 % des projets qui réussissent ne dépassent que de moins de 10 % leur objectif initial [13].

A ces limites se rajoutent les risques de fraudes. La plupart du temps ces dernières sont non-intentionnelles. Il s’agit de projets incapables de fournir les contreparties promises, le plus souvent à cause d’une sous-évaluation des coûts qu’elles impliquent. Cette « fraude » est particulièrement dommageable pour le projet car elle nuit grandement à son image et peut même entraîner des recours en justice. Il est donc essentiel pour le porteur de projet de bien évaluer les coûts monétaires et le temps nécessaire pour assurer ces contreparties. Dans cette tâche il peut souvent espérer l’aide des gestionnaires des plateformes.

Enfin, les campagnes de financement participatif sont très coûteuses en temps et en énergie. Si le projet veut avoir de bonnes chances de recueillir les fonds espérés, il lui faut soigner sa présentation et réaliser des opérations de communications nombreuses et réfléchies. Il est aussi souvent nécessaire de rester à l’écoute des donateursotamment en cas de réclamations et de veiller à ce que les contreparties soient bien assurées. En effet, les commentaires et réclamations des donateurs sont souvent publics (ou peuvent rapidement le devenir), et une absence de réponse ou une réponse incorrecte à ces interpellations nuit fortement à l’image du produit et, in fine, à sa capacité à attirer les dons. Il est donc compliqué pour des porteurs de projets solitaires de trouver le temps de mener ces campagnes. Mener une campagne de financement participatif demande aussi une bonne organisation du temps avec de préférence une équipe se répartissant les tâches. Il est à noter que le temps passé sur la campagne représente autant de temps qui n’est pas passé sur la production ou la réflexion artistique.  Ainsi, plus de la moitié (57 %) des utilisateurs de la plateforme espagnol Verkami affirment avoir passer plus de temps et d’énergie sur la campagne qu’il ne l’avait estimé au départ, tout en reconnaissant toutefois les effets positifs de cette campagne. [14]

D’un consommateur vers un consom’Acteur ?

Le financement participatif est un outil qui favorise grandement la démocratisation de la production culturelle : la foule est mise à contribution dans les projets aussi bien financièrement que dans la création artistique elle-même. Le consommateur n’est plus passif mais tend à devenir un acteur à part entière dans la production artistique et à exercer une influence dans le processus de création des œuvres.

Cette influence des individus particuliers sur la production culturelle s’exerce notamment par le biais des financements. Face à la multitude des projets culturels proposés sur les plateformes de financement participatif, les donateurs doivent faire des choix et arbitrer entre les différents projets car ils ne sont pas en capacité de tout financer. Ainsi, les projets les plus conformes aux goûts et attentes des internautes peuvent prétendre à des financements et voir le jour. L’influence des utilisateurs des sites de financement participatif sur la production culturelle est donc réelle puisqu’ils déterminent quelles œuvres proposées sur les plateformes seront produites. Ainsi, alors que les habitudes de consommation culturelle et les goûts généraux exercent une influence a posteriori sur la production culturelle, l’influence du financement participatif sur la création culturelle se fait plutôt a priori et de façon active.

Par ailleurs, la défiscalisation des dons sur les plateformes de financement participatif permet de redonner du pouvoir aux citoyens qui deviennent libres de choisir les projets culturels qu’ils souhaitent voir advenir à la place des pouvoirs publics. En effet, alors que les citoyens n’ont qu’une influence limitée sur la manière dont est attribué les financements publics culturelles, la défiscalisation leur permet d’allouer les sommes qui échappent à l’impôt sur les projets qu’ils souhaitent voir financer par les autorités. Robert Fohr, chef de mission mécénat au ministère de la Culture va jusqu’à voir ici une incontestable « forme de démocratisation de la décision et d’empowerment du citoyen qui choisit le projet culturel qu’il souhaite rendre possible » [15]. La décision se retrouve ainsi décentralisée et les citoyens se retrouvent dotés d’une plus grande capacité d’action dans la culture et par extension d’une plus grande influence dans la production culturelle. Le financement participatif s’inscrit ici dans une dynamique plus large du passage d’un consommateur passif à un consommateur actif ou consom’Acteur jouant un rôle dans la production de part ce qu’il décide de financer.        

Les internautes ne sont pas que des financeurs, ils orientent aussi de manière plus ou moins prononcée la création du fait de leurs avis et demandes. De nombreuses plateformes proposent des sections « avis » dans lesquelles les utilisateurs peuvent émettre des commentaires ou réclamations et suivre leur prise en compte par le porteur de projet. Les artistes, bien qu’ils restent maîtres de leurs créations, auront tendance à s’adapter à ces demandes et à orienter leur production pour satisfaire leurs consommateurs. De ce fait, près de 75 % des projets Kickstarter ne termineraient pas dans les temps du fait des demandes des utilisateurs [16], signe flagrant que les avis sont pris en compte et que les goûts et attentes des donateurs influencent le processus de création culturelle.  Le crowdfunding étant encore récent, l’on manque encore de recul pour estimer si cette influence est jugée « bénéfique » par les artistes, ou au contraire est plutôt une contrainte.

Le financement participatif modifie la relation entre l’artiste et ceux qui « consomment » ses œuvres. La relation entre porteurs de projet et donateurs est renversée, selon Robert Fohr force est de noter le passage d’une relation verticale à une relation horizontale.  Une proximité entre artistes et donateurs se crée, ils échangent et interagissent ce qui viendrait bousculer le « paradigme de la condescendance » [17] entre l’artiste et ses admirateurs, et viendrait du même coup renforcer le pouvoir de ces derniers sur le créateur.

Si cette plus grande proximité entre artistes et « consommateurs » ainsi que la démocratisation de la production culturelle sont en général saluées, elles génèrent aussi des craintes. Certains critiques considèrent par exemple que le crowdfunding est le révélateur d’une perte de sens dans l’Art notamment lié à une influence du numérique perçue comme néfaste.  Ces critiques s’appuient sur des projets culturels perçus par certains comme stupides ou du moins n’étant pas de l’Art, tel qu’une statue de Robocop qui a récolté sur Kickstarter plus de 67 000 $. Elles sont toutefois à nuancer car il est impossible de déterminer de manière unanime ce qui est de l’Art et possède une valeur artistique. Tous ceux qui sélectionnent l’Art font ainsi l’objet de critiques, par exemple en France, comme l’énonce Jeanne Ophélie dans son article [18] , « les institutions publiques sont les premières critiquées quand il s’agit de justifier des choix artistiques » et elles sont condamnés à l’erreur face à l’impossibilité de concilier goût des experts et goût du plus grand nombre. Il ne semble donc guère étonnant que la production culturelle issue du financement participatif fasse l’objet de critiques. Il faut cependant remarquer que les voix dénonçant l’appauvrissement qualitatif, tel que celle d’Alain Finkielkraut [19], sont minoritaires.

Affranchissement face au système traditionnel et liberté de création

Le financement participatif peut permettre aux artistes de s’affranchir des systèmes traditionnels de la culture et de leurs contraintes et, ce faisant, de bénéficier d’une plus grande liberté de création. Alors que les acteurs non-étatiques (mécénat d’entreprise, labels…) tendent à se concentrer sur des projets visibles ou jugés porteurs, les plateformes de financement participatif permettent à des œuvres et catégories artistiques peu médiatisées voire atypique de se confronter à un public et parfois d’obtenir du soutien.

Un exemple concret illustre le rôle que peut jouer le financement participatif pour des œuvres peu médiatisées et délaissées par les acteurs traditionnels de la culture. La musique contemporaine est un répertoire peu représenté dans les médias qui peine souvent à se faire financer. C’est pourquoi la Sacem a mis en place un partenariat avec la plateforme de financement participatif Proarti pour soutenir la création de musique contemporaine, partenariat qui a financé en 2017 treize projets. Ainsi, le financement participatif a permis à des projets d’exister malgré une faible exposition médiatique. Par exemple, l’artiste Antonio Masi a réussi à réunir plus de 23 000 dollars sur les 15 000 espérés, ce qui lui a permis de réaliser son projet de création d’un set limité de représentations de neuf grands ponts New-Yorkais [20].

Le financement participatif n’offre toutefois pas une liberté de création totale, il est lui-même sujet à des limites. Avant d’être posté sur la plateforme de financement participatif, les projets font l’objet d’une sélection par les gestionnaires du site. Cela constitue un premier filtre et, s’il n’y a en théorie pas de facteur discriminant, la qualité de la présentation du projet et la communication jouent un rôle déterminant dans sa validation. En effet, les plateformes se rémunèrent via une commission sur les fonds levés et ont donc tout intérêt à favoriser les projets dont la qualité de la campagne rend le succès plus probable. C’est d’ailleurs en bonne partie pour cela que l’on voit une véritable prolifération des blogs ou vidéos donnant des conseils pour bien présenter son projet. Lorsque le projet est finalement posté, la forme du projet (présentation et communication) joue encore une fois un rôle décisif pour attirer les donateurs et rendre le projet attrayant. Ainsi, on voit apparaître une autre contrainte pour les projets, la « contrainte de la forme », avec la forme plutôt que le fond comme facteur clef pour l’obtention de financements.

Par ailleurs, le financement participatif semble incapable d’offrir une alternative complète face au système de financement traditionnel. Le passage de la découverte à la notoriété est extrêmement rare sur les plateformes de financement participatif, la multitude des projets ne permettant qu’à une minorité d’entre eux de devenir réellement visibles. De plus, les sommes apportées restent très faibles comparativement aux subventions des pouvoirs publiques : le financement participatif culturel représente 45 millions d’euros en France en 2017 [21], c’est-à-dire une goutte d’eau face aux milliards [22] investis par l’Etat et les collectivités territoriales.

En fait, le financement participatif et le financement via le système traditionnel sont très souvent associés : de nombreux projets qui ont déjà perçu des fonds auprès des financeurs traditionnels font appel au financement participatif pour obtenir des ressources complémentaires et ainsi donner une valeur ajoutée au projet. En outre, la réussite d’une campagne de financement participatif peut souvent déclencher un cercle vertueux permettant au projet, devenu plus crédible de par sa réussite, de percevoir des fonds des financeurs traditionnels. Il n’est donc pas pertinent d’opposer financement par le système traditionnel et financement participatif. Loin d’être incompatibles, ces deux modes de financements sont complémentaires.

Le financement participatif n’est donc pas une révolution puisqu’il est directement issu de l’appel au don et en conserve tous les principes fondamentaux. Toutefois, cette pratique ancienne est profondément renouvelée par les bouleversements du numérique qui lui permettent d’atteindre une ampleur sans précédente. Ces bouleversements lui font aussi profiter des autres forces de la participation de la foule, et non plus seulement de ses apports matériels, en l’inscrivant dans le mouvement plus large du Crowdsourcing. Ainsi, naviguant entre continuités et renouvellements, le terme de (r)évolution semble particulièrement pertinent pour désigner les mutations du financement participatif.

Ces évolutions s’accompagnent aussi de nouveaux challenges pour les plateformes et les crowdfunders. Loin de la vision enchantée des campagnes véhiculée par les succès spectaculaires de certaines d’entre-elles, les échecs nombreux et le coût en termes de temps et d’énergie des campagnes représentent des défis pour l’expansion de la pratique. Est également posée mais pas encore tranchée la question du poids des internautes sur les artistes et des contraintes que cela représente pour ces derniers. Enfin, reste à résoudre le problème de la reconnaissance des œuvres produite grâce au financement participatif comme œuvre d’Art à part entière par les experts mais aussi les institutions publiques.


AUTEURS

Club du Millénaire :

DELAFOSSE François avec le soutien d’Altaïr, think tank culture médias.


SOURCES

[1] Finance Participative France ; KPMG, « baromètre du crowdfunding en France », baromètre de 2017 et de 2015. Les sommes indiquées concernent l’ensemble des secteurs concernés par le financement participatif (technologie, humanitaire, culture, projets entrepreneuriaux).

[2] Le Peer-to-Peer (de « pair à pair » ou « d’égal à égal » en français) désigne un type de connexion réseau qui permet à des millions d’utilisateurs de partager des fichiers, vidéos et musiques stockés sur leurs ordinateurs sans passer par un site internet ou par un système administratif centralisé.

[3] « Le crowdsourcing consiste littéralement à externaliser (to outsource) une activité vers la foule (crowd) c’est-à-dire vers un grand nombre d’acteurs anoymes (à priori) » (Définition proposé par BURGER-HELMCHEN Thierry et PENIN Julien dans Crowdsourcing : définition, enjeux, typologie, Management & Avenir n°41 (2011). Il peut s’agir pour une entreprise ou un acteur à faire appel à la foule pour résoudre des problèmes, proposer des idées, apporter du contenu ou des financements… Ainsi, le Crowdfunding (ou financement participatif) est une catégorie de Crowdsourcing.

[4] FOHR Robert, Le financement participatif, une nouvelle forme de démocratisation culturelle, p. 19-23 IN DEL BONO Anaïs ; MARECHAL Guillaume, Le financement participatif culturel, Librinova (mars 2016).

[5] Pour plus d’informations, consulter le très bon site de l’Agence France Entrepreneur : https://www.afecreation.fr/pid14215/crowdfunding.html

[6] Ces contreparties sont très diverses et varient en fonction du montant du don de l’internaute, il peut s’agir de l’achat de l’œuvre (si cette dernière est productible), d’un message de remerciement ou encore d’une rencontre avec l’équipe du projet. Ces contreparties sont très largement symboliques puisque, dans l’immense majorités des cas la valeur marchande de la contrepartie est inférieur au montant du don.

[7] Finance Participative France ; KPGM, op. cit.

[8] Traduction française de la définition anglaise de l’auteur proposée par : BESSIERE Véronique et STEPHANY Éric dans Le Crowdfunding : fondements et pratiques, De Boeck supérieur : 2e édition, p.18 (2017).

[9] Finance Participative France ; KPGM, op. cit.

[10] Sur la complémentarité du Crowdfunding avec d’autres modes de financements, lire l’article de LESUR Nicolas Crowdfunding : financement de complément, ou de rupture ?, IN Crowdfunding : financement de complément, ou de rupture ?, Annales des Mines – Réalités Industrielles, p. 8-11, février 2016.

[11] Lire à ce sujet LEFEVRE Fantine et FILIP POPESCU Bogdan, Le Crowdfunding à la française, Presses des Mines : Libres Opinions (2015).

 [12] Typologie issue du chapitre final de Jeff HOWE, Crowdsourcing: Why the Power of the Crowd Is Driving the Future of Business? , New York : Three Rivers Press (2008). Ces catégories s’appliquent initialement au Crowdsourcing mais sont aussi valable dans le cas du financement participatif.

[13] LEFEVRE Fantine et FILIP POPESCU Bogdan, op. cit, p. 48.

[14] Chiffres issus de l’article de BONET Lluís et SASTRE Eva, Le financement participatif, une alternative à la politique culturelle ?, Nectart,  p. 121 – 129, 2016 (traduction de RIPOLL Marie-Josée). 

[15] FOHR Robert, op. cit.

[16] MOLLICK Ethan, The Dynamics of Crowdfunding: Determinants of Success and Failure, (avril 2013).

[17] FOHR Robert, op. cit

[18] JEANNIN Ophélie, Le crowdfunding, triomphe ou faillite de la culture ?, Dossier pour le forum d’Avignon 2013 : les pouvoirs de la culture (2013).

[19] Lire SORIANO Paul et FINKELKRAUT Alain, Internet, l’inquiétante extase, Mille et une nuit, 2001.

[20] Projet « The Bridges of New-York : Limited Editions Print », d’Antonio Masi, accessible à l’URL suivant : https://www.kickstarter.com/projects/431135850/the-bridges-of-new-york-limited-edition-prints/description

[21] Finance Participative France ; KPMG, op. cit.

[22] Le budget du Ministère de la Culture et de la Communication s’élèvait à 10 milliards d’euros en 2017 comme en 2018 (Source : projet de loi finance 2017 et 2018). En 2014, les dépenses culturelles des collectivités territoriales étaient de 9,3 milliards d’euros selon le département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture.