Utopies et dystopies: de la quête de l’idéal à la crainte du futur ?

 

 Utopie et dystopies

 

Dans une époque marquée par le désenchantement et où beaucoup d’individus sont à la recherche d’un nouvel idéal ou d’un espoir qui permettrait d’exalter les esprits, si l’utopie a pris dans le langage courant un sens qui la rapproche du rêve, du mythe, de l’illusion voire de la chimère, celle-ci n’a pourtant jamais été conçue comme une description d’un pays de cocagne. L’utopie avait pour ambition d’élargir le champ des possibles et de l’explorer. L’utopie est un mot qui apparaît avec Thomas More en 1516 qui forge le terme « Utopia » en référence notamment à une forme courte du titre de l’une de ses œuvres. Ce terme a une étymologie particulière puisqu’il est composé d’un « u » renvoyant à la négation ainsi que de « topos » qui signifie le lieu. Ainsi, l’utopie est un « non-lieu » et renvoie alors au cadre de l’imaginaire mais pas nécessairement à celui de l’invraisemblable. Le récit utopique est construit à partir d’une description précise et cohérente d’une société inconnue. L’utopie, dans son sens strict et classique, est un récit fictif qui raconte comment un ou des voyageur(s) découvre(nt) une terre inconnue peuplée d’habitants d’une cité rationnelle et heureuse. Utopia est alors le néologisme de Thomas More évoquant le lieu découvert par un voyageur dans son récit et qui est devenu un nom commun désignant les récits du même type. La structure romanesque de l’utopie comprend plusieurs caractéristiques. Les voyageurs se retrouvent dans un lieu inconnu et s’en font expliquer l’organisation par les habitants. Les voyageurs peuvent être, dans la diégèse du récit, en train de vivre leur découverte ou être les conteurs de leur expérience à d’autres personnages lors de leur retour. C’est le cas dans l’œuvre de Thomas More où Raphaël, le voyageur, raconte son périple aux autres personnages lors de son retour en Angleterre. L’utopie est un terme mais également un concept qui se développe en plein humanisme de la Renaissance, au moment où émerge l’idée de cité idéale. La cité idéale est une matérialisation d’un idéal ou d’une utopie au niveau architectural. Les utopies ont très souvent inspiré la conception et même la construction de cités idéales car les utopies décrivent systématiquement des communautés qui vivent dans un environnement, souvent une île, construites de façon harmonieuse et géométrique. Néanmoins, les utopies vont au-delà de simples considérations architecturales pour s’intéresser également à une organisation politique et sociale ainsi qu’à des principes moraux, ce qui rapproche le récit utopique d’un traité politique proche de La République de Platon, lorsque l’aspect récit de voyage imaginaire est éludé, qui est une référence pour les premiers auteurs d’utopies.

Thomas More Utopie
Thomas More par Hans Holbein le Jeune, 1527, The Frick Collection, New York

Au cours du XXème siècle, un nouveau genre de récit qui s’oppose à l’utopie est apparu. Parfois désignée « contre-utopie », la dystopie présente un monde cauchemardesque dans un futur plus ou moins proche où la technologie joue un grand rôle dans l’aliénation des êtres humains. Il convient donc de se demander comment s’est développée l’utopie et les idéaux qui y sont décrits à travers les époques ainsi que l’apparition de la dystopie et l’exacerbation des défauts de la société. Si plusieurs auteurs ont une vision qui vise à déconstruire la perception de l’utopie comme simple rêve irréalisable, les premières utopies construisent un tout nouveau cadre littéraire, de réflexion et de critiques politique et sociale de leur temps qui sera par la suite repris par les premiers socialistes, qui vont modifier la nature de l’utopie classique. Ces utopies seront néanmoins concurrencées par l’apparition des dystopies qui génèrent une critique bien différente.

Descriptions et visions de l’utopie

Le thème de l’utopie a subi beaucoup de recherches et d’interprétations différentes[1], à tel point que l’utopie a toujours été accompagnée de son propre procès. Il est donc important de donner des éléments de compréhension clairs pour aborder le concept même d’utopie. Outre sa définition littéraire, l’utopie possède une portée beaucoup plus grande que le simple récit de voyage dans un monde imaginaire.

Le mot « utopia » est passé à la postérité mais Thomas More avait, en son temps, utilisé un autre terme pour décrire le lieu de son intrigue : « eutopia ». L’étymologie de ce mot reprend le terme grec « topos » mais le préfixe n’est plus le « u » de la négation mais « eu » du bon ou de la félicité. Ainsi, le livre Utopia[2] de Thomas More est à la fois un récit de voyage qui décrit un lieu imaginaire mais également un écrit traitant d’une société où il y fait bon vivre. Cette complémentarité des termes forme la spécificité et l’originalité du texte de Thomas More. La polysémie du terme « Utopia » construit alors ce tout nouveau genre littéraire initié par Thomas More qui a une prétention autant artistique que politique par la description de l’organisation d’une société heureuse. De ce fait, L’Utopie de More se cache derrière un dispositif narratif afin de transmettre une pensée critique sur la société contemporaine de l’auteur. Dès lors, cette œuvre apparaît comme un masque, une « voie oblique » comme l’écrit l’auteur, dont se couvre une pensée nouvelle de nature à ébranler l’orthodoxie et à porter atteinte aux croyances ainsi qu’aux institutions sur lesquelles reposent les êtres humains de son temps. Le choix de cette voie oblique reste à expliquer [3] mais More fait le choix avec son œuvre de s’adresser aux hommes lettrés de son temps et aux gouvernants afin de les conseiller. L’aspect politique de l’utopie a intéressé de nombreux penseurs qui ont alors caractérisé l’utopie en fonction de cette portée politique. C’est notamment le cas d’Ernst Bloch[4] qui décrit plusieurs principes inhérents à l’utopie.

Tout d’abord pour Bloch, l’utopie incarne pour autrui le réel mais également ce vers quoi il peut tendre. L’utopie manifeste donc l’existence des possibles réalisables et irréalistes. De plus, l’utopie est un instrument de travail qui permet d’explorer systématiquement toutes les possibilités concrètes. Or, l’utopie, par son énonciation, agit sur les humains et donne une représentation de ce que l’homme peut accomplir. Ainsi, l’utopie n’est pas un travail détaché du réel qui ne désignerait qu’un paradis possible ou perdu mais une véritable incarnation intellectuelle que Bloch appelle une « utopie concrète ». Les utopies concrètes sont un moyen à la fois politique et social d’organiser la société. Elles ont pour fonction de réorganiser le réel en vue d’atteindre un futur déterminé. L’idée de planification est donc centrale car ce sont les hommes qui décident d’entraîner la société vers un futur qu’il faut encore achever. L’utopie peut évidemment relever d’une certaine abstraction mais il est possible de la rendre concrète. Pour la rendre concrète, l’utopie doit remplir une troisième fonction : le principe d’espérance. L’utopie n’est pas qu’un style littéraire, c’est un moyen détourné de planter des graines de réflexion et d’enthousiasme dans les esprits. Celles-ci peuvent alors pousser à l’action dès lors que l’utopie renvoie à un futur à réaliser. L’optimisme quasi-militant créé par l’utopie provoque la volonté de faire advenir un monde meilleur chez les individus.

Ernst Bloch distingue les uchronies, qui sont pour lui des « fausses » utopies car elles renvoient au passé ou à une ligne temporel différente, des « véritables » utopies tournées vers le futur et le progrès. Il faut noter que Bloch, en tant que marxiste, considère que la force collective progressiste est celle des prolétaires et des partis ouvriers. L’utopie est donc, pour Bloch, un phénomène anticipateur qui n’est pas une projection des intérêts personnels de l’auteur car il existe une portée collective et émancipatrice intrinsèque à l’utopie. L’utopie s’ancre également dans une perspective historique qui se rapproche du matérialisme historique. Ernst Bloch prend le soin de différencier l’utopie de l’idéologie en s’appuyant sur le fait que l’utopie repose nécessairement sur le futur et l’espérance d’une société meilleure tandis qu’une idéologie peut être attachée au présent. Bloch considère donc que les utopies se définissent par leur capacité à énoncer un ou des futurs possibles qui ont la capacité d’être concrétisés grâce à une intervention humaine soucieuse de réaliser ce futur qui semble meilleur. L’auteur offre donc de dépasser la critique de l’irréalisme qui est souvent adressée à l’utopie.

La position d’Ernst Bloch, tout en apportant des éléments précieux et intéressants pour définir et différencier l’utopie d’autres genres ou phénomènes, connaît plusieurs limites et contestations. Effectivement, Bloch considère que les auteurs d’utopies doivent être les acteurs de sa réalisation concrète. Thomas More, qui n’a fait qu’écrire, ne serait pas apparenté aux utopistes à part entière. C’est d’ailleurs pour cette raison que Bloch considère que Thomas Müntzer est un bien meilleur exemple de créateur d’utopie[5]. De surcroît, Bloch a une vision téléologique de l’utopie puisque, pour lui, l’utopie intervient nécessairement chez les individus qui sont capables de réaliser qu’un meilleur monde est possible. Cela se retrouve également dans le fait que « le monde inachevé peut être mené à terme »[6] dans un processus historique. Cette position téléologique découle du matérialisme historique. Enfin, se trouve dans la pensée de Bloch le mythe de la société unifiée car, si l’utopie est pour le bien collectif, il est possible de considérer que cela signifie que tous les membres de la société définissent de manière identique ce qui est collectivement meilleur, que ce soit inconscient ou non.

Karl Mannheim Utopie
Karl Mannheim, par Henk E. S. Woldring, New York 1987

Un autre auteur partisan d’une portée politique essentielle à l’utopie est Karl Mannheim. Lecteur de Bloch, il inscrit dans son livre[7] que l’utopie est fondamentalement différente de l’idéologie car ce qu’il appelle la mentalité utopique a pour spécificité d’être en « désaccord avec l’état de réalité »[8]. A ce titre, l’utopie est à son origine anticonservatrice dans le sens où elle s’oppose à un ordre établi et immuable. La pensée utopique chez l’auteur découle d’une oppression subie par la population. A partir de cette analyse, le penseur en déduit quatre types de mentalités utopiques :

  • Les « Anabaptistes » : ces groupes européens du XVIe siècle, auquel Müntzer est rattaché, qui souhaitent accélérer la réforme protestante. La dynamique de leur action se situe dans le présent, ils veulent modifier leur société actuelle par des actions concrètes ;
  • La mentalité utopique « humanitaire et libérale » : les auteurs s’inscrivent dans le temps long et développent dans leur utopie les notions de progrès et de perfectibilité ;
  • La mentalité utopique « socialiste ou communiste » : où l’on constate une radicalisation de la forme humanitaire et libérale. Les auteurs s’inscrivent également dans le temps long et souhaitent instaurer une société socialisante ;
  • Enfin, la pensée « conservatrice » : faisant référence à une mentalité spéciale puisque c’est une pensée qui est créée en réaction aux autres mentalités utopiques, historiquement par la pensée humanitaire et libérale. La dynamique de cette pensée est attachée au présent avec une importance non négligeable accordée au passé. La mise en action de cette pensée est la perpétuation du présent, de l’ordre.

Il est possible de retrouver chez Mannheim une partie des idées induites par Bloch. L’utopie est une manifestation de la volonté de changer le monde et l’histoire.

Une analyse purement politique de l’utopie a donc été dégagée par plusieurs auteurs et, au-delà de la définition stricte de l’utopie, celle-ci peut être vue comme « une forme de pensée sociale, mieux une approche du social originale, à appréhender en soi, hors de toute comparaison […] bref une forme à réinterroger comme une pratique d’intervention spécifique dans le champ social, une pratique peut-être insoupçonnée de transformation du monde »[9]. Ces auteurs considèrent néanmoins que l’utopie doit non seulement être accompagnée d’une réalisation concrète mais qu’elle doit aussi imprégnée la population. Or, Thomas More, lorsqu’il écrit, n’a pas pour but d’être lu par une société civile qui, de toute façon, est grandement analphabète. Ainsi, il faut revenir aux origines du concept de l’utopie par l’analyse des récits utopiques dits classiques pour comprendre comment leurs auteurs voulaient changer les choses.

Les premières utopies : des utopies spatiales

Les premières utopies, entre le XVIème et le XVIIIème siècle, suivent toutes le même schéma inventé par Thomas More. Ces textes n’ont pas la prétention de projeter le lecteur vers une société idéale mais portent un regard sur la société de l’auteur via la description d’un système différent. Il est nécessaire de se pencher sur Utopia mais également sur un autre texte utopique connu écrit plusieurs années après la mort de More : La Cité du Soleil de Tommaso Campanella[10][11].

Utopie de Thomas More comprend deux livres. Le livre II est la description de l’utopie tandis que le livre I, plus court, pose le contexte du retour du voyageur Raphaël et évoque plusieurs pensées des personnages ou de l’auteur, qui est lui-même un personnage de l’histoire, à travers des dialogues. Il serait alors possible de considérer cette première partie d’accessoire puisqu’elle ne traite pas du lieu utopique, mais elle donne pourtant des clés essentielles pour l’analyse du livre II. Par exemple, More donne sa vision d’une société harmonieuse. Cette société doit être centrée autour de l’égalité et du travail et pour ce faire, il faut que tout le monde utilise ses capacités pour intervenir dans la société. L’auteur fait alors une critique de la noblesse qui ne travaillait pas et qu’il décrit comme des « frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d’autrui »[12]. Cette analogie sera reprise plusieurs siècles plus tard par Saint-Simon qui partageait le même souci d’une meilleure répartition du travail dans une société touchée par l’industrialisation naissante. L’auteur décrit également la pauvreté comme un fait social et attribut plusieurs causes extérieures à l’individu qui l’influencent voire le déterminent dans sa condition comme les guerres et une mauvaise organisation productive agricole. Le vol est alors vu comme un acte qui ne dépend pas totalement du libre-arbitre de la personne ou de sa nature chez More. Il fait dans cette partie la critique de l’Angleterre de son temps en évoquant l’inégalité de la répartition des richesses, l’injustice de la propriété et l’arbitraire de la société. L’ensemble de ces problèmes aboutit selon More à une détérioration des valeurs et des vertus de l’humanité.

Par la suite, l’écrivain donne l’angle d’analyse indispensable du livre II, où sont exposées deux versions de la philosophie. D’une part, une version qui s’inscrit dans un absolu, c’est-à-dire que ses principes sont transmis de manière identique, qu’importe l’environnement et d’autre part, une version plus pragmatique qui peut s’accommoder de son époque et des interlocuteurs. A une époque où une personne concentre le pouvoir, la seconde version de la philosophie est privilégiée par More. Dans un dialogue, l’un des personnages constate que les princes n’agissent pas en philosophes et n’écoutent pas les sages. En plus d’être une référence à Platon[13], More insiste ici sur l’idée qu’essayer d’imposer les principes philosophiques au roi, parfois salutaires à la population, est inefficace car ce dernier à une autre préoccupation qui est l’agrandissement de son territoire, au moyen des guerres. Ainsi, l’auteur privilégie la seconde vision de la philosophie qui est donnée car elle possède un pouvoir de persuasion. En se déguisant en un récit de voyage qui décrit un lieu imaginaire, Utopia est en fait un message adressé aux gouvernants qui vise à influencer leur politique et leurs décisions. Le livre construit donc cette voie oblique, un moyen de parler au pouvoir par la prise en compte de l’environnement et de la réalité et il faut comprendre le livre II comme un objet politique. More, à travers son ouvrage, montre donc une volonté de transformer le monde grâce à une voie détournée, loin des certitudes, pour les amener vers une autre perception du social.

Dans le livre II, Thomas More s’attelle à décrire l’île d’Utopia. Chaque chapitre du livre II est réservé à un aspect particulier de l’organisation de la cité et des Utopiens (description de la ville, des coutumes, des religions…). La description de l’utopie sert principalement à représenter un mode de vie qui diffère de celui que connaît l’occident à l’époque de More. Ainsi, l’auteur fonde l’utopie sur des principes accolés à l’humanisme que sont la rationalité des institutions et la recherche du bonheur de l’humanité. Le souci apporté aux institutions rappelle la volonté de la plupart des humanistes de la Renaissance d’imaginer « le bon gouvernement », une recherche initiée par les philosophes grecs, à l’instar de Platon. Pour ce faire, Thomas More conceptualise la cité utopique comme urbaine, républicaine, égalitaire, sans propriété privée et régie par le droit. Le caractère urbain de l’utopie renvoie à la conception de la cité idéale qui était imaginée comme une grande ville, une cité-Etat autonome. Le régime républicain est favorisé par More pour Utopia car, dans le livre I, des axiomes de la morale politique critiquent le régime monarchique qui n’est guidé que par la gloire et l’avarice du monarque. Dans le régime utopien, la légitimité repose sur l’élection.

 

«  La pauvreté du peuple est le rempart de la monarchie » [14]

 

 

En outre, l’égalité passe par deux mécanismes : l’abolition de la propriété privée et de l’argent. Effectivement, pour More, la propriété privée engendre nécessairement la pauvreté et les lois ne peuvent que limiter celle-ci sans jamais pouvoir la supprimer totalement.

 

« Voilà ce qui me persuade invinciblement que l’unique moyen de distribuer les biens avec égalité, avec justice, et de constituer le bonheur du genre humain, c’est l’abolition de la propriété. »[15]

 

L’égalité n’est néanmoins pas parfaite puisqu’une dissymétrie existe entre les hommes et les femmes au niveau légal car est décrite une société patriarcale où l’homme est le chef de famille. Il existe donc une réflexion particulière sur la mise en commun et sur la répartition des richesses entre les habitants dans le texte. L’auteur affirme que les Utopiens ne connaissent pas le manque et que tout le monde participe au travail mais que celui-ci est désaliéné. Les habitants travaillent six heures par jour dans l’agriculture et dans un métier dans lequel ils se spécialisent.

Force est par ailleurs de constater que cette société utopique est régie par très peu de lois. L’élection est instituée mais peu de lois visent les relations entre les individus. C’est essentiellement le contrôle social qui joue un rôle de régulation des relations entre les personnes. La paresse et la luxure sont mal vues, la culture de l’esprit par les lettres et les sciences est valorisée et l’adoration et l’accumulation de l’or ainsi que l’ostentation sont condamnées socialement et pratiquement rendues impossibles car la culture utopienne a rendu ces manières d’agir presque impensables. Le but de chaque Utopien est de rechercher la volupté pour atteindre le bonheur. La volupté se résume en une vie honnête et agréable qui permet d’éprouver les plaisirs de la nature. Il faut donc fuir la vanité qui est le plus grand vice. More construit donc une culture utopienne qui repose sur des valeurs de simplicité qui s’opposent à l’ostentation, la vanité et le luxe dans lesquels vivent l’aristocratie de son temps. La véritable institution est donc celle de la morale qui instaure un pouvoir au sein de la société, ce qui fait que le pouvoir ne réside pas dans un homme ou une organisation mais dans la société elle-même.

Il est alors possible de voir chez Thomas More une certaine vision de l’homme qui est naturellement constitué de pêchés ou capable de facilement les acquérir. Cette vision négative de la nature humaine le pousse à inventer un système qui lutte contre cet aspect. Les vices, qui sont donc le propre de l’homme, sont combattus par une institution qui est le contrôle social. La société doit alors être organisée en vue de contraindre la part négative de l’homme à ne jamais pouvoir s’exprimer.

Enfin, le « lieu de nulle part » que décrit More n’est pas un âge parfait bien que les champs lexicaux de la beauté et de la grandeur soient présents. Utopia n’est pas figée et n’est pas parfaite. L’auteur ajoute d’ailleurs : « aiguisé par les lettres, l’esprit des Utopiens est éminemment propre à inventer des procédés capables d’améliorer les conditions de la vie. »[16] Le but du texte de More n’est pas de présenter un monde parfait ou le meilleur des mondes possibles et cela rejoint l’aspect politique de l’écrit. L’objectif de More est de présenter un autre monde afin de critiquer la société qu’il connaît. Il focalise son récit sur des comportements et façons de pensée des Utopiens qui en réalité sont opposés aux usages que More souhaite critiquer. La description de cet autre monde est une satire de son époque. Ce procédé permet de mettre l’emphase sur les problèmes identifiés par More et qu’il faut résoudre. À la fin de l’œuvre, Thomas More reste flou sur ses objectifs et prend le soin de ne pas créer une recommandation de mesures à prendre pour le potentiel dirigeant-lecteur mais le laisse, toujours dans cette voie alternative visant à comprendre et méditer sur ce qui doit être tiré comme enseignement.

 

« Car si, d’un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d’un autre côté, je confesse aisément qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités.

Je le souhaite plus que je ne l’espère. »[17]

 

Utopie, Thomas More, Paulin Paris, 1842

 

Quatre-vingt-six ans après la publication d’Utopia, Tommaso Campanella écrit, alors qu’il est en prison, sa propre utopie :  La Cité du Soleil. L’utopie de l’écrivain italien reprend la structure narrative initiée par Thomas More ainsi que l’idée d’un lieu imaginaire qui se trouve sur une île. Les champs lexicaux de la grandeur et de la richesse refont surface. Le temps de travail journalier est de quatre heures et le reste de la journée est consacré aux activités physiques et intellectuelles, entrecoupées de jeux. Les habitants de l’utopie sont les « Solariens » et vivent sous un régime républicain qui a à sa tête quatre personnalités : « Soleil » ou le « Métaphysicien » qui est le souverain du territoire ainsi que « Pon » (Puissance), « Sin » (Sagesse) et « Mor » (Amour) qui sont les assistants du souverain se chargeant respectivement de la guerre, des sciences, des arts et de la reproduction. L’État solarien dispose de magistrats dont le nombre est égal à celui des vertus. L’organisation repose sur la Raison car tous les habitants apprennent les arts et les sciences de manière plus ou moins ludique. Par exemple, les murs des villes représentent divers principes scientifiques et les enfants peuvent facilement les apprendre.

 

« Nous pensons que celui qui ne connaît qu’une science, ne la possède pas vraiment toute entière et à plus forte raison ignore les autres, et que celui qui n’est apte qu’à une seule science, puisée dans les livres, est un homme incapable. »[18]

 

Cette phrase explicite l’esprit humaniste, qui se retrouve chez Rabelais ou Montaigne et qui considère que l’apprentissage des connaissances ne doit pas se résumer à la capacité pour une personne de pouvoir réciter mais bien de pouvoir comprendre et mettre en relation le savoir d’une matière avec d’autres matières pour les confronter et, potentiellement, découvrir de nouvelles choses. Campanella réitère ici une critique de l’enseignement des enfants hérité du Moyen-Âge. Dans son ouvrage, Campanella justifie l’apprentissage des sciences par le fait que la connaissance permet à la population d’élever son intelligence et donc d’entraver toute tyrannie ou despotisme. Campanella reprend la vision d’un travail bien réparti dans le but de supprimer la paresse et de rendre le labeur plus gratifiant et moins pénible. L’égalité et la répartition présente dans l’œuvre de Thomas More est amplifiée dans celle de Tommaso Campanella. Ainsi, la propriété privée n’existe pas, l’ensemble des biens sont mis en commun et ce sont les magistrats qui effectuent la répartition entre les habitants. De plus, les vêtements sont identiques pour tous les habitants et l’égalité entre les femmes et les hommes semble, à l’exception de la guerre, être à son paroxysme tant au niveau légal qu’au niveau social.

En plus de reposer sur la raison, la société utopique de Campanella a un second pilier qui est l’amour de Dieu. Les Solariens sont un peuple croyant qui organise des sacrifices humains volontaires, ce qui signifie qu’il y a systématiquement une personne consentante à se sacrifier. De plus, la religion est vue comme un lien fédérateur entre les personnes mais également un devoir à respecter.

 

« L’homme doit s’appliquer tout entier à suivre la religion et à adorer son Créateur ».[19]

 

Le penseur italien s’inscrit donc dans la continuité du style et des idées propagées par Thomas More tout en en ajoutant de nouvelles qui se retrouvent dans le mouvement humaniste. Néanmoins, il ne faut pas considérer que les idées avancées par les deux auteurs sont, à leur époque ou encore aujourd’hui, teintées d’un systématique progressisme. Effectivement, l’esclavage est défendu par Thomas More dans le livre I, pour remplacer la peine de mort lorsque l’infraction commise relève du vol, mais aussi dans le livre II lorsqu’il décrit la société des Utopiens qui possède des esclaves. De plus, la guerre, bien que toujours « juste » dans les deux textes, n’a pas été éradiquée des deux civilisations présentées.

En outre, dans les deux textes, le mythe de la société indivisible est présent. La figure de l’individu n’apparaît qu’au XVIIIème siècle et est donc postérieure aux deux auteurs. Dans les sociétés présentées, les habitants sont toujours décrits en tant que masse unie voire unifiée. Ce sont donc des sociétés holistes que développent les deux auteurs où les personnes sont indifférenciées. Les Utopiens pratiquent le même travail que celui de leur parent à l’âge adulte par exemple. Cela n’est pas forcément un acte délibéré des auteurs car eux-mêmes vivaient dans des sociétés de ce type et il n’existait pas de société possédant une solidarité organique[20].

 

« Les Solariens se conduisent les uns envers les autres de telle sorte, qu’on les dirait les membres d’un même corps. »[21]

 

Cependant, les deux utopies établissent des sociétés où l’État, encore en construction à l’époque de la publication des textes, est le moteur de la vie économique et sociale. Il revêt une forme de totalité où le pouvoir est intrusif et édicte ce qui est bon pour les êtres humains, notamment sur la vie conjugale où l’adultère peut être puni de mort et les mariages plus ou moins arrangés. Cette idée est renforcée par le fait que l’utopie est toujours représentée comme un monde en harmonie mais fermé, autarcique. La comparaison avec l’URSS de Staline qui avait la volonté de propager le communisme dans un pays unique et le caractère totalitaire de l’État soviétique a nourri tout un pan de la critique de l’utopie comme théorisant le totalitarisme. Les utopies classiques sont donc des critiques de leur société déguisée en récit de voyage imaginaire qui offrent un nouveau cadre de réflexion en donnant une vision plus ou moins abstraite des possibles pour améliorer leur société grâce à des modèles idéalisés mais qui n’ont pas la prétention d’être parfaits. Néanmoins, l’histoire des utopies ne s’arrête pas là. Au XIXème siècle, de nombreux penseurs occidentaux, plus ou moins inspirés par le genre créé par Thomas More, vont à leur tour imaginer de meilleures sociétés pour leurs contemporains. Là où les utopistes classiques imaginent des utopies spatiales, qui se trouvent dans un endroit inconnu, les utopistes du XIXème siècle créent des utopies temporelles et vont pour la plupart essayer de réaliser leur projet de société.

Socialisme utopique et communautés

Portrait de Jean-Sébastien Mercier, par F. B. Lorieux

Avant de traiter des utopies du XIXème siècle, il convient de s’arrêter un instant sur la première utopie temporelle : L’An 2440[22]. Son auteur, Mercier, pose la trame de son récit dans le futur et développe la description d’un Paris modifié par la philosophie des Lumières. La monarchie absolue n’existe plus, l’éducation est beaucoup plus accessible et de nombreuses idées avancées par les Lumières sont en vigueur. En plaçant l’action à Paris et non dans un lieu imaginaire, les lecteurs peuvent mieux s’identifier. L’auteur ne rompt pas complètement avec la tradition platonicienne et l’aspect critique de l’utopie puisque son livre sert à épingler les défauts de son époque. Le livre se veut également un roman d’anticipation et la Révolution Française, qui se déroule quelques années après la publication du livre, donne partiellement raison à Mercier puisque l’événement provoque la mise en place des idées des Lumières qu’il défendait. L’auteur n’avait pour autant pas prévu un phénomène brutal mais un processus d’imprégnation des idéaux des Lumières par une série de réformes. Mercier voit la Révolution Française comme la réalisation de l’une de ses prédictions et même de l’idéal qu’il portait dans son livre, ce qui le fera dire en toute humilité :

 

« Je suis donc le véritable prophète de la révolution et je le dis sans orgueil. »[23]

 

Mercier fait sienne la tradition de l’écriture de l’utopie en innovant par la forme, puisqu’il place sa société dans un temps différent et non dans un espace inconnu, tout en gardant l’aspect critique du fond. Il faut prendre en compte le fait que l’utopie de Mercier se réalise au moins partiellement par le biais de la Révolution Française, ce qui en fait une utopie assez atypique et rapprocherait Mercier des utopies concrètes définies par Bloch. Cependant, Mercier n’est pas à l’initiative et n’est qu’un acteur marginal de la Révolution et donc de la réalisation de son utopie tandis que les socialistes utopiques du XIXème siècle vont accompagner leur écrit d’une volonté de réalisation de la communauté qu’ils inventent.

Au cours des années 1830-1840, des effets balbutiants de l’industrialisation sont visibles comme les accidents du travail et la précarité ouvrière urbaine. Plusieurs projets voient le jour dans la lignée du saint-simonisme. Ces programmes proposent des actions qui diffèrent mais se rejoignent autour d’un même objectif : lutter contre les injustices sociales par la création d’une nouvelle société. Le terme de « socialiste utopique » provient de Marx et Engels, qui apportent au mot utopique le sens moderne de l’illusion, pour le différencier du socialisme scientifique duquel ils se réclament. Marx et Engels reprochent à ces socialistes de ne pas amener la conscientisation de la classe ouvrière en postulant la possibilité pour les prolétaires et les bourgeois d’avoir des objectifs communs. A cet égard, les socialistes utopiques reprennent souvent la vision saint-simonienne et même celle des utopistes classiques qui condamnent la paresse, souvent illustrée par l’aristocratie et louent les forces actives qui englobent alors les bourgeois comme les prolétaires. Les caractéristiques communes à ces socialistes sont d’abord la critique du capitalisme industriel. Ils considèrent que les mécanismes du marché capitaliste n’entraînent pas l’enrichissement de toute la population et n’empêche pas les guerres. Plusieurs auteurs placent donc l’égalité et la solidarité comme les valeurs principales de leur communauté, en réaction aux libertés individuelles. Par ailleurs, autre caractéristique, la formation de communautés autonomes et autarciques qui reposent sur l’association volontaire des individus et s’organisent autour d’une production collective ou coopérative. L’individualisme excessif est combattu par la mise en commun. Enfin, l’optimisme : la croyance dans le progrès et dans une société industrielle répartissant mieux les biens retirés de la production.

L’un des premiers socialistes utopiques est Robert Owen. L’Angleterre est le premier pays à connaître le phénomène d’industrialisation et également le premier à voir des mouvements de contestation, à l’instar des luddites[24] et de réorganisation de l’économie. Robert Owen est un brillant industriel écossais qui a fait sa fortune très jeune dans le textile. C’est un patron sensible au sort de ses ouvriers et pense que la pauvreté n’est pas nécessairement la résultante de seules aptitudes individuelles mais la conséquence de leurs conditions de vie et de travail. Dès le début du XIXème siècle, Owen exprime sa volonté d’améliorer le sort des populations les plus précaires. Il développe alors plusieurs mesures pour ses ouvriers comme un meilleur logement, un accès à l’éducation, l’instauration des trois fois huit heures ou encore l’augmentation des salaires. Owen fait donc preuve d’une véritable philanthropie patronale. Soucieux de vouloir modifier le système économique britannique en profondeur, il milite dès les années 1820 pour l’abolition de la propriété privée des moyens de production et la disparition des profits afin de créer une alternative à l’économie libérale. Il expérimente ses objectifs en fondant en 1824 la colonie New-Harmonie aux Etats-Unis. L’objectif est de montrer qu’une petite communauté autogestionnaire est apte à assurer le développement de la production et l’émancipation sociale des ouvriers. C’est un échec. En 1832, Owen fonde le Labour Equitable Exchange pour permettre aux travailleurs de réaliser des échanges directs grâce à des bons de travail qui correspondent à des unités de temps de travail effectué. Par ce biais, Owen propose un système non-monétaire où la plus-value au sens marxiste ne peut exister. Cela rejoint l’objectif de suppression du profit industriel. Les ouvriers ne seraient donc pas dépossédés de la richesse qu’ils produisent. L’expérience ne dure que deux ans car la bourse ne parvient pas à s’intégrer au système économique anglais ni à le remplacer. Les échecs d’Owen provoquent l’abandon de ses projets, notamment la création d’une société communautaire, mais cet industriel a néanmoins cherché à mettre en œuvre ses principes et de créer des institutions, voire une proto-société fondée sur ses idéaux.

Le contexte français des années 1830 ne permet pas l’apparition de coopératives ouvrières comme cela a été voulu par Owen. La liberté syndicale est compromise depuis la Loi Le Chapelier de 1791. Dans ce contexte, les premiers projets qui prônent l’organisation de communautés de travail sont le fait d’intellectuels ou de riches industriels. Charles Fourier est l’un des précurseurs du socialisme utopique français. Il expose dans sa Théorie de l’unité universelle[25] une communauté idéale, à partir d’une critique de la société mercantile et énonce cent-quarante-quatre fléaux qui détruisent la société. Chez Fourier, la société suit un processus de dégradation continue qui la conduit vers le désordre et la violence. Le capitalisme industriel est alors vu comme un accélérateur de ce désordre puisqu’il place les hommes en situation de concurrence. La civilisation est alors en déclin et instaure la guerre de tous contre chacun. Les seuls éléments qui maintiennent la société sont les contraintes que subissent les individus comme la famille, le travail ou la politique. La solution pour sauver la société de la tourmente est la construction d’une cité idéale qui a pour nom le phalanstère. Le phalanstère est un ensemble de bâtiments communautaires qui ont pour but de satisfaire les passions et les inclinaisons de chacun de manière à obtenir une population en harmonie. Fourier dénombre huit-cent-dix passions naturelles chez l’homme et la femme qui sont regroupées en douze passions principales liées aux sens. Ces passions sont innées et il n’est pas possible de les remplacer. L’objectif est de respecter un équilibre entre toutes ces passions. La propriété est donc collective au sein du phalanstère et le salaire dépend des aptitudes et des efforts de chacun car un salaire égalitaire serait contraire à la vie naturelle pour Fourier. Au niveau global, Fourier imagine une fédération d’associations de phalanstères locaux, l’État étant une forme d’autorité critiquée par Fourier.

Plusieurs tentatives de construction de phalanstères voient le jour comme celle de Victor Considerant au Texas. Presque toutes les tentatives sont un échec et n’arrivent pas à établir tous les principes fouriéristes. Une réalisation peut notamment être considérée comme un succès. Effectivement, Jean-Baptiste André Godin, un riche industriel, fait construire après la mort de Fourier, entre 1859-1884, le familistère de Guise qui s’inspire du phalanstère de Fourier. Bâtiment communautaire ouvrier, celui-ci fonctionne dès la fin de sa construction jusqu’en 1968, soit bien après la mort de son fondateur[26]. Un autre Français qui a expérimenté la construction d’une nouvelle société est Etienne Cabet.

Etienne Cabet, considéré comme un communiste chrétien, s’est inspiré de l’œuvre d’Owen lors d’un exil en Angleterre. Il publie Voyage en Icarie[27] où il décrit un voyage vers une communauté imaginaire. La structure romanesque reprend celle de Thomas More, là où les autres écrivains du XIXème siècle se rapprochaient plus du traité politique. Cabet présente sa communauté comme harmonieuse et juste avec un partage du travail et des biens. Cabet défend l’abolition de la propriété privée et l’interdiction du profit. Il recherche également l’égalité sociale. Il s’appuie sur les préceptes chrétiens pour imaginer sa société qui en constituent le ciment. Le christianisme est pour lui un prélude au communisme. « A chacun suivant ses besoins. De chacun suivant ses forces.[28] » est une phrase qui peut résumer la pensée de l’auteur. Dans son système, une grande égalité est instituée car l’inégalité est vue comme le principal vice de l’humanité. L’individu doit satisfaire, selon ses capacités, les besoins de la communauté. Cette communauté est fondée autour de la famille et la construction géométrique de la société est fondée autour du bonheur de l’individu avec la construction de jardins, de bibliothèques mais aussi l’assurance de la protection contre les accidents, l’éducation, l’hygiène et la propreté qui est un enjeu de l’époque avec l’épidémie de choléra de 1832. L’utopie est une république et se situe sur l’île d’Icaria. Les moyens de production et de distribution sont contrôlés par l’État. La punition n’existe pas en Icarie car le mépris social est suffisant pour remettre les individus dans le droit chemin puisque le mépris social entraîne une critique personnelle. Cabet est aussi très friand des machines qui illustrent un véritable progrès et un moyen d’émancipation des travailleurs, tandis que Fourier voyait dans l’harmonie des passions l’attractivité du travail. Dès lors, presque toutes les activités sont effectuées à l’aide de machines dans l’utopie de Cabet. Pour mener à bien son projet, Cabet imagine un régime démocratique de transition fondé sur le suffrage universel et l’éradication de l’inégalité de naissance et de pouvoir. L’utopie imaginée par Cabet repose donc sur une transition menant à une société nouvelle où la question sociale, sujet important au XIXème siècle, est résolue par l’égalité entre tous ; l’égalité des droits mais aussi l’égalité des conditions. Plusieurs tentatives de construction d’Icarie sont lancées dès 1848 avec la participation de Cabet qui, au départ, est président d’Icarie. Les voyageurs s’installent au Texas mais le terrain n’est pas propice. De nouvelles communautés sont constituées mais des dissensions internes mènent plusieurs fois à des séparations ou des abandons des communautés, la première étant causée par un Cabet jugé trop autoritaire et liberticide. L’expérience icarienne a duré plusieurs années mais elle est le fruit de nombreuses communautés différentes qui ont rarement tenu plusieurs années.

Les socialistes utopiques ont donc eu tous cette capacité à proposer un nouveau modèle de société qui allie société industrielle et bonheur de toutes les classes sociales. La quasi-totalité des expériences sont des échecs ce qui provoque l’abandon provisoire de projets similaires. Cela pose également la question de la viabilité d’un système différent du capitalisme pour certains socialistes. L’utopie du XIXème siècle apparaît dans un monde post-révolutionnaire. Les utopies prennent alors parfois le parti inverse d’une transformation de la société par l’État en recréant un tissu social dans des communautés holistes, avec une différence pour Fourier qui acceptait la différence entre les individus pour atteindre une harmonie de toutes les passions. De plus, plusieurs socialistes utopiques ne prennent pas en compte le régime politique car celui-ci était considéré comme sans importance, comme Owen ou Fourier. Pierre Leroux (1797 – 1871) essaie de lier politique et utopie. Il montre que l’idée centrale des différentes tendances utopiques, qui est l’association, est en réalité une idée politique qui trouve son inspiration dans la démocratie et la valeur de l’égalité. Ensuite, il souhaite supprimer la barrière entre le savant, la personne qui invente l’utopie, et les disciples, ceux qui ne feraient que recevoir un dogme. Il souhaite réinsérer l’esprit critique dans le projet utopique, un concept clé de la démocratie. Il n’y a plus de créateur qu’il faut adorer, l’utopie devient l’affaire de tous. Aussi, il ne veut plus que l’utopie soit simplement pensée comme un régime politique mais comme une institution spécifique du social qui, s’inscrivant toujours dans la recherche d’une altérité puisque l’utopie a une fonction critique, propose un but à atteindre. Pierre Leroux propose donc une démocratisation de l’utopie tout en gardant les principes fondamentaux de l’utopie. L’idée est d’éviter les dérives autoritaires d’utopies réalisées comme celle de Cabet. C’est aussi l’occasion d’émanciper les participants de l’utopie et de consolider la communauté. Malgré les échecs de ces socialistes, ils parviennent néanmoins à distiller l’aspect critique que l’utopie permet de retranscrire.

Voyant que des régimes se réclamant d’utopies socialistes ou plus particulièrement communistes se mettent en place dès 1917 et après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, la critique de la société passant par un récit d’un lieu ou époque imaginaire se fait de plus en plus par une vision négative de ce que le monde pourrait devenir.

Les dystopies ou l’exacerbation des problèmes et les nouvelles utopies

Contre-utopie, anti-utopie et dystopie sont des mots qui, bien que parfois synonymes, ne désignent pas toujours la même chose. Il sera traité ici des dystopies comme des inverses des utopies. Les utopies délivrent la description d’une société ordonnée, rationnelle et donc enviable alors que les dystopies racontent un système cauchemardesque pour les populations qui y vivent. Autre élément, les utopies proposent de régénérer les populations grâce à des valeurs comme l’égalité ou la solidarité alors que les dystopies développent une société atomisée et dont les valeurs morales disparaissent. Au niveau de la structure du récit, les utopies classiques comme celle d’Etienne Cabet se structurent autour du récit de voyage qui analyse un système et des coutumes dans leur généralité d’un point de vue extérieur qui est celui de l’explorateur qui raconte son aventure. Les dystopies, quant à elles, concentrent le récit sur la vision d’un seul personnage principal qui est un habitant qui a toujours vécu dans la dystopie ou vécu déjà plusieurs années dedans. Ce choix narratif permet d’amplifier la déshumanisation et la désolation[29] que connaissent les individus. L’action de la dystopie est souvent placée dans un futur caractérisé par la présence de nouveaux outils technologiques (les télécrans ou l’ectogenèse dans Le meilleur des mondes) et une population plus ou moins sous leur empire.

Portrait de Ievgueni Zamiatine par Boris Koustodiev, 1923

Le premier ouvrage dystopique important est Nous autres de Zamiatine[30]. Le récit plonge le lecteur dans un monde où la vie privée n’existe plus. La population habite dans des grandes tours de verre où chacun peut être vu et voir les autres à chaque instant. L’intimité n’existe donc plus et cette absence de vie privée est voulue par le pouvoir afin de tout savoir sur les individus qui se retrouvent dans une société en panoptique. Le panoptique est un type d’architecture carcéral particulier qui permet à un gardien de pouvoir voir à n’importe quel moment le prisonnier qu’il désir sans qu’aucun prisonnier ne sache à quel moment il est observé. Dans le récit, chaque personne doit agir comme un bon citoyen car elle peut être observée à tout instant. L’auteur se fait ici le critique d’un État qualifié d’unitaire mais qui est en réalité despotique voire totalitaire. Un État qui prétend régir les activités humaines au nom de leur bonheur au détriment de leurs libertés individuelles. Zamiatine écrit son livre peu après la Première Guerre mondiale et aux prémices du régime soviétique. La dystopie sert alors elle aussi à critiquer les dérives et les points noirs de la société selon l’auteur à travers une fiction. Ce livre a inspiré beaucoup d’autres auteurs, notamment George Orwell pour son livre 1984[31]. L’écrivain dépeint une société gouvernée par un État totalitaire où la population est maintenue dans un état de pauvreté économique et moral constant. La propagande joue un rôle important pour l’État puisqu’il existe un ministère de la vérité chargé, entre autres, de falsifier le passé de manière à toujours donner raison au parti unique. Le langage est détourné et vidé de son sens avec l’apparition du novlangue. Un bouc émissaire est accusé de tous les problèmes auxquels la société doit faire face. Les actions auxquelles se livre le régime sont une retranscription évidente du régime stalinien qui avait comme bouc émissaire Trotski, faisait appeler les territoires soviétiques et sous emprise soviétique des « démocraties populaires » et truquait les anciennes photos de Staline de manière à effacer les « traîtres ». Orwell fait part de ses craintes quant aux régimes qui suppriment les libertés individuelles et qui essaient de les contrôler, à un moment où les républiques socialistes s’installent en Europe de l’Est. Bien que le roman prenne comme repoussoir le régime stalinien, le message que véhicule l’auteur est suffisamment vaste pour englober tout régime de privation de liberté et de libre arbitre. Il est possible de retrouver une critique similaire dans La Ferme des animaux[32]. Les récits dystopiques apportent une critique tout autant visible que dans les utopies en ne présentant pas un autre possible mais les dérives les plus à craindre du système actuel pour avertir la population. A partir des années 1970, de nouvelles préoccupations émergent pour la population comme pour les gouvernements et cela donne lieu à des dystopies mais aussi de récits qui reprennent plus fidèlement les traditions utopiques des siècles passés.

En 1975, Ernest Callenbach publie Ecotopia[33], une utopie écologique. Dans un mode où, en 1999, la Caroline du Nord, Washington et l’Oregon forment la Nation d’Ecotopia, William Weston est l’un des premiers grands journalistes à visiter et étudier Ecotopia. La structure du récit consiste en la lecture des rapports et des notes du journaliste, ce qui rapproche le livre du récit de voyage imaginaire présent chez Thomas More ou Campanella où un homme raconte son voyage. L’œuvre se concentre sur la dimension écologique du lieu, thème qui commence à apparaître aux Etats-Unis à cette époque et décrit comment les habitants, par l’utilisation d’énergies renouvelables et une organisation décentralisée des unités de production, arrivent à se passer du système de consommation que connaît l’Amérique dans les années 1970. Encore une fois, la description d’un lieu qui semble meilleur est une voie détournée pour pointer du doigt les défauts de la société et pour sensibiliser le pouvoir comme la population à des sujets de société. Ce livre a fait des émules puisque des réunions annuelles dans différentes villes du monde ont lieu chaque année sur des sujets écologiques et portant le nom d’Ecotopia. De plus, le projet Biosphère II est une manifestation de la construction d’un lieu tourné vers la préoccupation environnementale. Biosphère II est une tentative de construction d’une nouvelle biosphère avec la reproduction de milieux naturels et l’implantation d’insectes et d’animaux. Ce projet prévoyait un équipage humain afin de savoir si les lieux étaient habitables et pérennes. Cette expérience est un échec car il y avait un mauvais contrôle des éléments naturels comme l’oxygène et une prolifération de nuisibles mais elle montre que l’enjeu environnemental a touché au moins une partie de la population et que la réalisation de lieux naturels parfaits ou meilleurs, à la manière d’une utopie, est envisagée. La période actuelle offre donc une variété de récits qui proposent un autre modèle de société, volontairement positif ou négatif, afin de critiquer le pouvoir ou la société dans ses mœurs ou actions. Des utopies comme des dystopies continuent à être écrites car la croyance en un monde meilleur ou la crainte d’une dégradation des valeurs actuelles sont toujours présentes.

Initialement destinées aux dirigeants ou aux puissances publiques, de manière alternative, via une structure narrative qui constitue une voie oblique, les utopies ont élargi leur base de lecteurs, ce qui a permis des tentatives de construction de communautés au XIXème siècle. Ces tentatives se sont presque toujours soldées par des échecs et ce jusqu’à ce que le marxisme qualifie les premiers socialistes de primitifs. A la suite des grands bouleversements que connaît l’Europe et le monde au cours du XXème siècle, les auteurs changent la nature du monde imaginé pour le rendre sombre et repoussant afin d’amplifier les dérives des sociétés traumatisées par les guerres et des régimes totalitaires qui profitent de la pauvreté ou de la peur pour réduire l’esprit critique de la population et l’encadrer afin de la contrôler. De nouveaux idéaux et de nouvelles luttes apparaissent, ce qui ouvre de nouvelles perspectives que des penseurs retranscrivent à travers la rédaction de nouvelles utopies. Ces nouveaux enjeux bouleversent les sociétés et leurs habitudes, ce qui peut aboutir à une perte de repères et des utopies comme des dystopies présentent, de manière volontairement exagérée, la façon dont peuvent évoluer les sociétés. Aujourd’hui, une utopie réalisée semble faire parler d’elle : Internet[34]. Internet n’a pas de territoire, il reprend donc l’idée de non-lieu de l’utopie. Le réseau présente également un idéal de société. Son organisation rhizomique très décentralisée est originale et rapproche l’outil des rêves autogestionnaires et de libertés d’échanges ou d’expression qui échappent aux contrôles étatiques. Internet est également un réseau démocratique et participatif qui permet la création de logiciels libres et de sites comme Wikipédia. Le « village planétaire » de McLuhan semble avoir atteint sa matérialisation. Toutefois, Internet se retrouve investi par des groupuscules qui renient les valeurs d’échanges ou de liberté comme les groupes djihadistes qui détournent le réseau afin d’effectuer leur propagande. Internet peut aussi servir de point de rencontre pour des communautés réactionnaires qui prônent le repli. De ce fait, Internet offre la possibilité de connecter tout le monde mais il est parfois utilisé comme moyen de se replier et les régulations de pays à son égard semble ternir le rêve d’un rapprochement des peuples et des individus.

[1] : Il n’est pas possible ici de toutes les mentionner. Il ne sera par exemple pas fait référence au rapprochement entre utopie et totalitarisme. Pour en savoir plus à ce sujet : ABENSOUR Miguel, Le procès des maîtres rêveurs, Utopiques, Les Éditions de la Nuit, 2011, 205 pages

[2] : MORUS Thomas, De optimo rei publicae statu, deque nova insula Utopia, 1516

[3] : Voir les premiers paragraphes de la section suivante.

[4] : BLOCH Ernst, L’esprit de l’utopie, 1918 et BLOCH Ernst, Le principe espérance, 1954-1959

[5] : Thomas Müntzer (1489-1525) est un théologien protestant révolutionnaire qui a pris les armes pour accélérer la réforme protestante. Il participe à la révolte des paysans et fonde une théocratie à Mühlhausen. Millénariste, il souhaitait préparer le retour du Christ et n’excluait pas la violence. Après une débâcle militaire, il est décapité.

[6] : BLOCH Ernst, Le principe espérance, tome III, Paris, Gallimard, 1991, p. 558

[7] : MANNHEIM Karl, Idéologie et utopie, 1929

[8] : MANNHEIM Karl, Idéologie et utopie, Paris, Librairie Marcel Rivière, 1956

[9] : ABENSOUR Miguel, « Le procès des maîtres rêveurs », Libre 4, 78-4, Petite bibliothèque, Payot, 1978

[10] : CAMPANELLA Tommaso, La Cité du Soleil, 1604

[11] : Il existe évidemment bien d’autres utopies, notamment La Nouvelle Atlantide de Bacon ou même « l’Eldorado », qui est présent dans des passages de Candide de Voltaire, qui ne seront pas traitées ici.

[12] : MORE Thomas, L’Utopie, Paris, Paulin, 1842

[13] : Plus précisément à sa théorie du philosophe-roi.

[14] : MORE Thomas, L’Utopie, Paris, Paulin, 1842, pp. 98-99

[15] : Ibid., p. 112

[16] : MORE Thomas, Utopie, (traduction) Marie Delcourt, Bruxelles, La Renaissance du livre, 1966, p. 67

[17] : MORE Thomas, L’Utopie, Paris, Paulin, 1842, p. 297

[18] : CAMPANELLA Tommaso, La Cité du Soleil, Paris, Lavigne, 1844, p. 176

[19] : Ibid., p. 226

[20] : La solidarité organique est le lien social typique des sociétés modernes. Elle est caractérisée par la différenciation et l’interdépendance des personnes qui s’individualisent. Voir Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 1893

[21] : CAMPANELLA Tommaso, La Cité du Soleil, Paris, Lavigne, 1844, p. 214

[22] : MERCIER Louis-Sébastien, L’An 2440, rêve s’il n’en fut jamais, 1771

[23] : Épître dédicatoire de l’édition de 1801

[24] : Les luddites sont des mouvements de bris de machines par des ouvriers entre 1811 et 1812. Les machines sont appelées « tueuses de bras » car elles remplacent une partie de la main-d’œuvre humaine.

[25] : FOURIER Charles, Théorie de l’unité universelle, vol. 1-4, Paris, 1822-1823

[26] : Jean-Baptiste André Godin (1817 – 1888)

[27] : CABET Etienne, Voyage en Icarie, Paris, Au bureau du Populaire, 1840

[28] : Ibid.

[29] : Le terme désolation fait ici référence à Hannah Arendt qui donne la comme la situation dans laquelle un homme se retrouve totalement coupé du monde et dénué de lien avec qui que ce soit, il est alors incapable de penser. Arendt utilise ce terme pour qualifier la situation des personnes sous un régime totalitaire. ARENDT Hannah, Les origines du totalitarisme, Schocken Books, 1951

[30] : ZAMIATINE Ievgueni, Nous autres, 1920

[31] : ORWELL George, Nineteen Eighty-Four, Secker and Warburg, 1949

[32] : ORWELL George, La Ferme des animaux, Secker and Warburg, 1945

[33] : CALLENBACH Ernest, Ecotopia, Ernest Callenbach, 1975

[34] : The Circle de Dave Eggers est un exemple de dystopie sur Internet