Narcotrafic, terrorisme et Etat: la construction d’un triptyque

  • Une activité globalisée
  • Vers un nexus drogue-terrorisme
  • Une collusion entre les acteurs, la place de l’Etat
  • Les mécanismes de la corruption de la drogue


Thomas DOURNON, Robinson FRERES, Cem OZGUZEL, Antonin TOKATLIAN, «Narcotrafic, terrorisme et Etat: la construction d’un triptyque », Sur le Clubdumillenaire.fr, 13 avril 2015


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Le narcotrafic désigne un ensemble d’activités large et complexe et repose sur deux caractéristiques majeures : une insertion dans une économie globalisée et un fort impact sur la sécurité des États et des sociétés. Au sens large, le terme de «narcotrafic» désigne l’ensemble des échanges commerciaux illégaux de substances psychotropes. La spécificité du narcotrafic par rapport à des échanges commerciaux dits «classiques» réside dans ce caractère illégal. Les hauts risques qui résultent de cette activité, lourdement réprimée par les autorités étatiques[1], constituent un frein à la mobilité du capital, créant une situation de rente pour les agents déjà présents sur le marché et en conséquence, des profits particulièrement élevés.

 

Un lien entre le trafic de drogue et l’Etat se dessine. L’État, en traçant la frontière du légal, donne ses spécificités au narcotrafic. Comme l’explique Pierre Kopp, « la configuration du marché est essentiellement la conséquence de l’intervention normalisatrice de l’État. En ce sens, les politiques publiques antidrogue doivent être considérées comme constitutives du marché »[2]. In fine, le caractère illégal du narcotrafic relève du choix des États, généralement motivé par des enjeux de santé publique et la frontière du narcotrafic a varié à travers l’histoire, en fonction notamment du contexte politique. Certains produits, comme l’alcool, ont pu passer de l’illégalité vers la légalité, et inversement pour d’autres produits comme le cannabis, l’action régulatrice de l’État changeant à chaque fois la configuration de ces marchés.


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Les dynamiques Etat-narcotrafic-terrorisme sont particulièrement présentes en Amérique Latine mais ne sont pas pour autant homogènes. L’exemple colombien permet de voir que le narcotrafic peut devenir un moyen de financement d’une activité révolutionnaire et terroriste, avant de devenir une raison d’être des groupes insurrectionnels. Au contraire, l’exemple mexicain[3] établit le terrorisme comme moyen d’action au service du narcotrafic, avec une collusion très forte entre narcotrafiquants et Etat. Ces dynamiques très complexes sont parfois contradictoires car elles ne sont pas monolithiques mais dépendent fortement de leur environnement et des circonstances. Le terme de « narco-terrorisme », très utilisé par les pouvoirs publics n’est cependant pas pertinent pour caractériser ces dynamiques puisqu’il recouvre des réalités très diverses et empêche dès lors d’avoir une analyse fine de la complexité des situations ce qui entraine une réponse souvent simpliste de l’Etat[4]. De même, la charge politique qui caractérise ce terme peut constituer un biais à l’analyse.

 

Une activité globalisée

 

Phénomène ancien, les narcotrafics se caractérisent aujourd’hui par leur intégration dans l’économie globale. L’Amérique Latine est souvent l’un des premiers exemples évoqués pour illustrer le triptyque Etat-narcotrafic-terrorisme. Dans la première région productrice de cocaïne, le rapport à la drogue et à la fois très ancien car la consommation de feuilles de coca date de plus de cinq mille ans, mais aussi très moderne car la demande, tirée par les Etats-Unis (premier consommateur mondial), continue à affecter les sociétés latino-américaines[5]. Comme les autres produits de consommation, les psychotropes ont bénéficié du progrès technique dans le domaine des transports et de la multiplication des flux commerciaux à l’échelle planétaire. Des milliers de kilomètres séparent parfois les pays producteurs, souvent en voie de développement, des marchés de consommation, majoritairement situés en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Générant entre 300 et 500 milliards de dollars chaque année, les drogues illégales sont la principale catégorie d’exportations du Sud vers le Nord. Les flux recoupent parfois d’autres secteurs de l’économie souterraine à l’instar de l’Afrique sahélienne où il arrive que des drogues et des armes empruntent les mêmes filières. Ces trafics ne sont pas complètement déconnectés de l’économie conventionnelle, puisque l’argent de la drogue est susceptible d’être blanchi puis réinvesti dans des activités légales. Enfin, les narcotrafics ont un impact certain sur les pays qu’ils traversent, assurant des revenus de substitution à certaines populations paysannes comme en Amérique du Sud ou en Asie centrale ainsi qu’aux divers groupes, armés ou non, qui en contrôlent les filières.

 

Production_drogue
Production et trafic de drogue en 2001-2002 OCDPC, Atelier de cartographie de Sciences Po

 

Ce caractère illégal est facteur de violence. La prohibition fournit des opportunités pour les acteurs du crime organisé, qui s’emparent des filières commerciales délaissées par les acteurs économiques conventionnels. L’exemple historique le plus célèbre est probablement celui de la prohibition de la vente d’alcool, aux États-Unis, entre 1919 et 1933 qui a vu l’essor du crime organisé aux Etats-Unis, qui se cantonnait jusque-là essentiellement à la prostitution et au jeu. Au Mexique, on estimait à 50 000 morts le bilan humain des violences liées aux narcotrafics à l’arrivée au pouvoir du président Calderón, en 2006[6]. Ces violences poussent les États à caractériser le narcotrafic comme un enjeu sécuritaire, aboutissant à la constitution d’un ensemble de politiques publiques tant à l’échelle nationale qu’internationale et mobilisant de nombreux outils régaliens (police, forces armées, douanes). Selon Germàn Fonseca, le terme même de « narcotrafic » serait lié à une « transnationalisation » du discours, en provenance des États-Unis[7], sur les drogues illégales et plus particulièrement sur la cocaïne. Dès 1971, le président Nixon désigne la drogue comme « ennemi public numéro un ». Mais l’idée d’une menace des narcotrafics est surtout liée à la problématique sécuritaire posée par les cartels colombiens et plus particulièrement suite à l’assassinat du sénateur Luis Carlos Galan, en août 1989. Les années 1990 sont ainsi marquées par le soutien des États-Unis aux politiques anti-drogue des pays producteurs. Ainsi, l’assistance militaire américaine aux Etats andins passe de 13 millions de dollars en 1988 à 285 millions en 1991[8] et les accords de coopération économique signés avec la Bolivie et le Pérou sont conditionnés à la mise en place de politiques anti-drogue. Cet effort, parfois surnommé « guerre contre la drogue », peut être qualifié de « prohibitionniste » : axé sur la répression des trafics, sa finalité est la suppression de l’offre. Il a pour conséquence une militarisation de la lutte contre le narcotrafic.

 

Vers un nexus drogue-terrorisme

 

Les interactions entre groupes clandestins et narcotrafiquants, permettant ainsi l’exploitation d’une rente dans une alliance objective aux buts financiers, trouvent leur sens dans ce que Alain Labrousse[9] appelle le développement d’antiroutes. Intrinsèquement liés à la nature illicite de leurs activités et favorisant la rencontre d’acteurs aux objectifs initiaux différents et parfois divergents, ces voies de communication, souvent anciennes, favorisent le contact entre les sphères, criminelles, terroristes et sécuritaires. Ces interactions permettent de faire transiter à la fois hommes, drogues, armes et produits de contrebande au même titre que des idéologies politiques. Les activités de narcotrafic sont d’autant plus perçues comme une menace sécuritaire qu’elles servent parfois de financement à des groupes rebelles, entrés en lutte armée contre leur État. Ce fut notamment le cas des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia) de Colombie[10], mais également de groupes touareg indépendantistes du Nord-Mali.

 

La nature parfois terroriste de ces groupes a conduit certains acteurs étatiques à parler d’une menace « narcoterroriste », ou, dans les pays anglophones d’un « drug-terror nexus »[11]. Ce concept, particulièrement développé dans les années 2000, a été concomitant au développement de groupes terroristes extrémistes dans la bande sahélo-saharienne et de leurs liens avec le trafic de drogues illégales, culminant avec l’occupation du Nord-Mali par une coalition de groupes djihadistes et touareg, début 2013. Mokhtar Belmokhtar, chef djihadiste algérien ayant fait partie d’AQMI puis du MUJAO, est devenu un symbole de cette tendance. Trafiquant notoire de cigarettes, il a hérité du surnom de « mister Marlboro ». Ce concept de narco-terrorisme, régulièrement utilisé pour justifier les opérations sécuritaires des Etats de la région, place plus que jamais le narcotrafic dans le champ des politiques sécuritaires. Si des acteurs engagés et agissant dans l’illégalité collaborent pour augmenter et sécuriser leurs profits, il n’est pas rare de retrouver au cœur de ce système des représentants du pouvoir en place. Ces représentants de la puissance publique, opérant souvent à des échelons inférieurs, s’engagent d’autant plus facilement dans des transactions illégales que l’Etat supposé être souverain sur son territoire peine à subvenir aux besoins de sa population et de ses représentants, les poussant dans des logiques de survie et de captation des restes de cette manne financière qu’est le narcotrafic.

 

Dès lors on constate une première catégorie d’Etats en proie aux ravages du narcotrafic. Cette perte de contrôle se retrouve dans l’appellation d’Etat-failli, « comme étant confronté à de sérieux problèmes qui compromettent sa cohérence et sa pérennité […] il ne peut faire face au critère crucial de la souveraineté nationale : la capacité à pacifier les territoires nationaux et assurer la protection des populations qui vivent à l’intérieur de ses frontières.»[12]. Le trafic de stupéfiants est à envisager d’un point de vue holistique à travers une logique de subsistance, à l’instar du phénomène que connaissent certains trafiquants issus des populations sahéliennes. Cette transformation est à resituer dans le contexte particulièrement délétère des grands plans économiques des années 1980 et 1990 à l’initiative du GATT/OMC et du FMI, dont un impact a été d’ouvrir l’agriculture vivrière et traditionnelle à la concurrence, contribuant à la paupérisation des populations.

 

Une deuxième catégorie d’Etat, appelé « Etat-trafiquant » profite d’une gestion verticale et rationnalisée du narcotrafic, mise en œuvre au travers de moyens logistiques et techniques visant à maximiser les profits et diminuer les intermédiaires et les risques (exemples de la Birmanie, où la Junte a permis le développement des opiacés, et de l’Afghanistan, inondant les marchés asiatiques, européens et russes d’héroïne après être passé d’une culture traditionnelle à un modèle beaucoup plus intégré par les élites tribales locales).

 

Une collusion entre les acteurs, la place de l’Etat

 

Cette collusion entre les acteurs est particulièrement significative dans l’exemple colombien à travers le rapport des FARC à la drogue[13]. Alors qu’à l’origine les FARC voyaient la drogue comme une « dégénérescence capitaliste » dans les années 1960, elles ont reconsidéré leur position au début des années 1980 puisque la culture de la feuille de coca était un moyen de subsistance essentiel chez les paysans, dont ce groupe se veut le défenseur[14]. Lors de la VIIème conférence des FARC en 1982, ce revirement est entériné et les profits de la drogue sont alors vus comme nécessaires pour permettre d’accomplir la révolution et prendre le pouvoir[15]. Un impôt est perçu sur la production de feuilles de coca (le gramaje) et la coopération entre narcotrafiquants et les FARC est à son paroxysme alors que ces derniers multiplient leurs fronts et étendent leur domination territoriale tout en permettant aux premiers de produire la drogue[16]. Cela entraîne la caractérisation par l’ambassadeur Américain du terme « narco-guérilla » qui est à l’origine de l’expression « narcoterrorisme »[17]. Si la guerrilla terroriste se convertit au trafic de stupéfiants, les cartels peuvent aussi faire usage de moyens terroristes pour arriver à leurs fins, comme l’assassinat de personnalités politiques (ministre de la Justice, Rodrigo Lara Bonilla en 1984)[18]. Par ailleurs, alors que les cartels de Medellin et de Cali étaient en guerre, leurs relations avec les FARC étaient relativement pacifiées, à l’exception de Gonzalo Rodriguez Gacha qui a fortement lutté contre la guérilla suite à un accord rompu par les FARC[19]. Toutefois, des dynamiques contraires existaient, notamment à propos des autres guérillas. Ainsi, le groupe paramilitaire MAS (Muerte a Secuestradores – « Mort aux kidnappeurs ») avait pour visée de protéger les intérêts des narcotrafiquants et d’empêcher les kidnappings effectués par les guérilleros. Mais ce groupe était aussi soutenu, plus ou moins directement par les forces publiques car il s’attaquait aux mouvements de guérilla[20]. La corruption importante des élites politiques en Colombie est un autre facteur de rapprochement entre narcotrafiquants et Etats[21]. Deux dynamiques contraires peuvent ainsi avoir lieu avec plusieurs acteurs unis pour un but commun, que ce soit les narcotrafiquants et les guérilleros contre l’Etat ou narcotrafiquants et les pouvoirs publics, dans un sens large, contre les guérillas. La porosité entre les frontières a aussi été renforcée par l’homogénéité du recrutement, alors que des membres de la guérilla pouvaient rejoindre les narcotrafiquants ou les paramilitaires et réciproquement[22]. Il est aussi intéressant de noter que dans un pays où l’Etat est faible, autant les narcotrafiquants que les groupes de guérilla ont parfois pris en charge certaines fonctions régaliennes comme la justice ou l’éducation[23].

 

Le rôle de l’Etat est aussi prépondérant, il est alors un soutien important des paramilitaires, donnant naissance au terme « parapolitique », tout en cherchant à s’en distancier officiellement[24]. Ainsi, les pouvoirs publics continuent à instrumentaliser le narcotrafic en tolérant son utilisation par les groupes paramilitaires pour qu’ils luttent aussi contre les mouvements de guérilla. Cependant, cette utilisation des groupes paramilitaires révélée par le scandale du « parapolitique » en 2006 met l’Etat dans une position difficile alors qu’il lutte officiellement contre chaque groupe[25]. Finalement, la lutte officielle des pouvoirs publics prend la double forme du « plan Colombie » et de négociation de paix à la fin des années 1990. Le Plan Colombie initié en 2000 est une aide d’un milliard de dollars par an du gouvernement américain pour lutter contre le narcotrafic[26]. Alors que les négociations de paix échouent en 2002, le président colombien décide de mettre l’accent sur l’action terroriste des FARC, dans un contexte post-attentats du 11 septembre, pour le maintenir et renforcer ses actions contre les groupes armés[27]. Ainsi, le lien entre terrorisme et narcotrafic est pleinement assumé par l’Etat qui s’en sert à ses fins. Alors que les FARC et les paramilitaires ne représentent pas une menace terroriste directe pour les Etats-Unis, ils ont été placés sur la liste des organisations terroristes par ces derniers[28]. Le Plan Colombie est un échec sur le volet de la drogue puisque la production et son contrôle par les différents acteurs ont peu baissé[29]. Néanmoins, son action, combinée à la démoralisation des troupes et à une discréditation des FARC auprès de la population qui estime que le groupe révolutionnaire n’est plus qu’un narcotrafiquant, a fortement affecté la capacité des FARC à rester un acteur de premier plan[30].

 

Le Mexique offre une perspective inverse à la Colombie, puisque le narcotrafic est la raison d’être des cartels et que le terrorisme n’est qu’un moyen utilisé pour maintenir leur activité. Aucun fondement idéologique ne vient supporter les actes de violence des cartels mexicains[31]. Ces derniers sont qualifiés de terroristes car ils maintiennent la population dans un état de terreur. Mais cette qualification est parfois attribuée aux pouvoirs publics, si bien que plusieurs observateurs parlent de terrorisme d’Etat[32]. Ainsi les événements de l’automne 2014 avec la disparition de 43 étudiants dans la ville d’Iguala ont fait ressurgir les liens entre narcotrafic et pouvoirs publics. Ces derniers, représentés par les politiciens locaux corrompus, ont utilisé des moyens de terreur pour soutenir les narcotrafiquants. La corruption au Mexique est extrêmement importante, et les liens entre narcotrafiquants et les pouvoirs publics sont nombreux[33]. Il n’existe pas réellement de groupe révolutionnaire d’importance au Mexique[34], mais le triptyque Etat-terrorisme-narcotrafic reste présent puisque les relations narcotrafic-Etat sont marquées par l’utilisation de méthodes terroristes. Elles sont parfois utilisées contre la population civile par les acteurs, plutôt que l’un contre l’autre. L’Etat clientéliste pourrait ne pas survivre sans le narcotrafic et certains évoquent même la présence au Mexique d’un « narco-Etat » ou d’un « narco-pouvoir ». Dans la même perspective, les narcotrafiquants ont également besoin des pouvoirs publics qui peuvent devenir un instrument pour éliminer des rivaux[35]. Ces liens organiques sont particulièrement présents au sein du PRI (Partido Revolucionario Institucional), le parti au pouvoir durant une majeure partie du XXème siècle[36].

 

Il ne faut cependant pas négliger la dynamique d’affrontement entre les deux groupes qui continue à exister. La pression publique est particulièrement importante, ce qui s’ajoute à la pression internationale, notamment des Etats-Unis pour lutter contre le narcotrafic. Les enjeux économiques sont trop importants pour l’Etat mexicain pour qu’il se permette d’aliéner son voisin. Ainsi la présidence de Felipe Calderon, entre 2006 et 2012, a déployé d’importants moyens contre le trafic de drogue, militarisant de plus en plus la réponse étatique et, avec des méthodes contestées, a obtenu des résultats mitigés[37]. Les affrontements entre narcotrafiquants et l’Etat se sont multipliés, ce qui a entrainé la multiplication de l’utilisation de moyens terroriste par les cartels pour attaquer directement l’Etat[38]. Il faut souligner que ces actions n’avaient pas de but subversif pour renverser l’Etat, son maintien étant au contraire plus profitable aux cartels, mais plutôt une logique punitive ou pour gagner en puissance[39].

 

Les mécanismes de la corruption de la drogue

 

Les revenus colossaux du trafic détournent les populations locales de l’activité économique traditionnelle et provoquent une situation de dépendance économique. Dans le cadre d’organisations terroristes ou d’activistes ce basculement est également vérifié avec une mutation d’organisations politiques vers des organisations hybrides à dominante criminelle subsistant puis proliférant sur le trafic de drogue, le discours politique ne devenant qu’une justification de ces activités[40]. Il n’est pas rare de voir ces mêmes forces de sécurité luttant contre le terrorisme faciliter le trafic de drogue dans le but de favoriser un parti contre l’autre. Le soutien de l’administration américaine pendant la Guerre Froide aux opposants des régimes socialistes d’Amérique Latine, mis en lumière à travers le scandale de la collaboration entre la CIA et les contras en est une illustration. De manière plus systématique le service de renseignement militaire pakistanais l’ISI[41] eu recours à l’argent de la drogue et à ses liens avec des membres des tribus pachtounes pratiquant le commerce de drogue pour monter des opérations de déstabilisation contre son ennemi indien depuis le Cachemire.

 

La modélisation du circuit de la drogue d’après Alain Labrousse se traduit par un facteur clé. L’escalade du profit est intrinsèquement liée aux risques pris pour l’acheminement et l’exploitation du produit. En ce sens chaque franchissement de frontières ou obstacles physiques explique l’augmentation des prix des produits et des profits. La répartition du produit pur après son raffinement permet également une multiplication des profits au travers de la distribution de produits de moins bonne qualité. Le cas de l’héroïne et de la cocaïne illustre ce déséquilibre. Le prix entre le producteur et la fin de la filière jusqu’au consommateur classique peut être multiplié par 400 à 1 500[42].

 

Le rapport des groupes armés au trafic de drogue est également un fait réel. En échange d’une taxation sur la production et l’imposition sur les transactions commerciales de la part de groupes armés, les cultivateurs bénéficient d’une sécurité octroyée par ces groupes. Les FARC ont ainsi su se créer une certaine base sociale, un vivier de combattants et d’informateurs ou de sympathisants. Ces groupes garantissant le transit de la drogue ne sont pas forcément présents en amont et aval du circuit. Leur rôle d’intermédiaire est une raison de l’augmentation des prix du produit. La prise en charge du transport par les bandes armées dans la bande Saharo-sahélienne (parfois se réclamant de l’islamisme radical et se présentant comme djihadistes) à destination des marchés européens, en est un exemple.


AUTEURS

Club du Millénaire:

Thomas Dournon, Robinson Frères, Cem Özgüzel, Antonin Tokatlian

Comité de relecture:

Lara Deger, Paul Boulet Desbareau


SOURCES

[1] Fonseca Germàn, Économie de la drogue : taille, caractéristiques et impact économique, Tiers-Monde, 1992, tome 33 n°131. Drogues et développement (sous la direction de Pierre Salama et Michel Schiray), pp. 489-516.

[2] Kopp Pierre, « Les analyses formelles des marchés de la drogue », Tiers-Monde, 1992, tome 33 n°131, Drogues et développement (sous la direction de Pierre Salama et Michel Schiray). pp. 565-579.

[3] Trovo-Harley, Marion, « Approche géographique et stratégique du Narcotrafic en Amérique du Sud et de ses acteurs comme facteur de violence dans le continent », IRSEM, http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/lettre-de-l-irsem/les-lettres-de-l-irsem-2012-2013/2012-lettre-de-l-irsem/lettre-de-l-irsem-n-9-2012/dossier-strategique/amerique-latine-des-etats-face-au-narco-terrorisme

[4] ibid.

[5] Gallice, Benoît et Legouteil, Christophe, « Approche géographique et stratégique du Narcotrafic en Amérique du Sud et de ses acteurs comme facteur de violence dans le continent » http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-903_fr.html

[6] Club du Millénaire, « Violence et narcotrafics : influence sur la société et réactions étatiques », 22 mars 2012

[7] Fonseca Germàn, op. cit.

[8] Vargas Ricardo, « Tormenta en los Andes », Ciens Dias, CINEP, vol. 4, n°14, avril-juin 1991

[9]                Alain Labrousse, Géopolitique des drogues, Que sais-je, PUF, 2011

[10] Pécaut, Daniel, « La « guerre prolongée » des FARC », EchoGéo, 2008

[11] Lacher Wolfram, « Challenging the myth of the drug-terror nexus in the Sahel », West Africa Commission on Drugs, WACD backgroun paper n°4, 2013

[12] Maurice Ronai, Glossaire des débats stratégiques américains, Failed State, CIRPES, 1997

[13] Gallice, Benoît et Legouteil, Christophe art. cit. et Cruz, Adolfo Leon Atehortua art. cit.

[14] Labrousse Alain, « Colombie : le rôle de la drogue dans l’extension territoriale des FARC-EP (1978-2002) », Hérodote 1/2004 (N°112)

[15] ibid.

[16] ibid.

[17] Pécaut, Daniel « Trafic de drogue et violence en Colombie », Cultures et Conflits n°3, 1991 http://conflits.revues.org/117

[18] Gallice, Benoît et Legouteil, Christophe art. cit.

[19] Cruz, Adolfo Leon Atehortua « Les organisations du trafic de drogue en Colombie », in Culture et Conflits, Articles inédits, 2006 http://conflits.revues.org/1061

[20] ibid.

[21] Pécaut, Daniel, art. cit.

[22] Labrousse, Alain art. cit.

[23] ibid.

[24] Pécaut, Daniel, art. cit. et Dufort, Philippe art. cit.

[25] Dufort, Philippe, art. cit.

[26] Kourliandsky Jean-Jacques, « Les États-Unis et la Colombie : une réponse graduée à une menace virtuellement asymétrique », Revue internationale et stratégique 3/2003 (n° 51)

[27] Gallice, Benoît et Legouteil, Christophe art. cit.

[28] Kourliandsky Jean-Jacques, art. cit.

[29] Pécaut, Daniel art. cit.

[30] Pécaut, Daniel art. cit. et Labrousse, Alain, art. cit.

[31] Trovo-Harley, Marion, art. cit.

[32] « Le Mexique défile contre le «terrorisme d’Etat» », Libération, 9 novembre 2014 http://www.liberation.fr/monde/2014/11/09/le-mexique-defile-contre-le-terrorisme-d-etat_1139931 et « Mexico, a criminal country », Le Monde Diplomatique, décembre 2014 http://mondediplo.com/2014/12/04mexico

[33] Rivelois, Jean, Drogue et pouvoirs : du Mexique aux paradis, Paris, L’Harmattan, 1999

[34] Prost Yannick, « L’Amérique latine, encore terre de révolutions ? », Revue internationale et stratégique 4/2008 (n° 72)

[35] Rivelois, Jean op. cit.

[36] ibid.

[37] Gouëset, Catherine, « Mexique : la sale guerre contre les narcos », L’Express, 16 novembre 2011. http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/mexique-la-sale-guerre-contre-les-narcos_1051385.html et Trovo-Harley, Marion, art. cit.

[38] Trovo-Harley, Marion, art. cit.

[39] ibid.

[40]  Aurélie Campana & Gérard Hervouet, Terrorisme et Insurrection, évolution des dynamiques conflictuelles et réponses des états, Presse Universitaire du Quebec, Université de Laval, 2013

[41]  Inter Services Intelligence, où l’ethnie pachtoune est surreprésentée par rapport à son poids démographique au Pakistan.

[42]  Alain Labrousse, Géopolitique des drogues, Que sais-je, PUF, 2011