Ukraine : aux prémices de Maïdan, la révolution avortée de 2004

  • Retour sur la campagne électorale de 2004.
  • Le désenchantement et la crise démocratique
  • Les raisons de l’échec : une perspective géopolitique et identitaire


Cécile CALVET, Léa HANNAOUI-SAULAIS, « Ukraine : aux prémices de Maïdan, la révolution avortée de 2004», Sur le Clubdumillenaire.fr, 20 juin 2014


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Entre le 21 novembre 2013 et le 22 février 2014 un vent de révolte a soufflé sur l’Ukraine. Après des affrontements sanglants, le président Viktor Ianoukovitch a dû quitter l’Ukraine sous la pression de la rue, tout comme elle l’avait empêché en 2004 d’accéder au pouvoir. Les médias occidentaux se sont réjouis de son départ et l’Union Européenne y  a vu  un signe venant de Kiev qui ancre désormais son avenir à l’Ouest, au détriment de la Russie. Dix années auparavant, le 21 novembre 2004, les Ukrainiens sont descendus massivement dans la rue à la suite des actions du clan de Viktor Ianoukovitch[1] et aux soupçons vis-à-vis des résultats des élections présidentielles,  considérés comme truqués en sa faveur[2]. Les manifestations ont mobilisé plus d’un demi-million de personnes à Kiev et à travers tout le pays pendant plusieurs jours, bénéficiant du soutien de nombre de gouvernements de l’Union Européenne et des États-Unis. À l’heure où le scénario Ukrainien s’emballe, où Viktor Ianoukovitch est en fuite et où les incertitudes politiques et économiques sont plus grandes que jamais, force a été de comprendre dans quelle mesure la Révolution ukrainienne tant attendue et espérée n’a pas eu lieu en 2004 et les perspectives de ce pays historiquement tiraillée entre l’Est et l’Ouest[3].


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Retour sur la campagne électorale de 2004.

 

De par sa situation géographique, son histoire et sa démographie, l’Ukraine est traversée par des influences à la fois russes et européennes – en particulier polonaises[4] – mais aussi ottomanes[5]. De ces lignes de démarcation historiques découlent après 1991 des lignes de démarcation politique reposant sur la question centrale et structurante du débat politique national : l’Ukraine doit-elle privilégier dans sa diplomatie la Russie ou l’Union Européenne? Cette question définit les camps politiques dans un pays en recherche permanente d’équilibre, qu’ils soient pro-russe, pro-européen, voire multivectoriels[6]Lorsque la campagne pour les présidentielles de 2004 débute, l’actualité ukrainienne est rythmée par les scandales politico-financiers d’un gouvernement corrompu, la perte de soldats ukrainiens en Irak, les menaces d’une interruption des livraisons de gaz russe, la disparition de journalistes d’opposition dont le plus célèbre d’entre eux, Guéorgui Gongadze[7]. Président depuis 1994, Léonid Koutchma incarne tous ces maux aux yeux des citoyens– c’est à lui que l’on rattache d’ailleurs l’incident Gongadze. Au moment des élections présidentielles, c’est son Premier Ministre et successeur désigné, Viktor Ianoukovitch, qui se lance dans la course.

En face, l’opposition s’est rassemblée derrière Viktor Iouchtchenko. Ce dernier, un temps gouverneur de la Banque centrale d’Ukraine, a été Premier ministre de 1999 à 2001. Sa candidature a été poussée par Ioulia Timochenko, qui a été son vice-Premier ministre pour les questions liées à l’énergie. Tous deux ont travaillé sous la présidence de Koutchma et tous deux ont été limogés à la suite d’initiatives défavorisant l’oligarchie ukrainienne. Emprisonnée pendant quelques semaines en février 2001, semble-t-il victime de manipulations de l’entourage du président Koutchma, Ioulia Timochenko devient alors un symbole de résistance, au même titre que le visage de Iouchtchenko, défiguré à la suite d’un mystérieux “empoisonnement” (qu’il impute aux services secrets ukrainiens). Cet empoisonnement a été l’un des épisodes les plus médiatiques de la campagne de 2004[8], laquelle aurait été, comme le soulignent Arnaud Dubient et Gérard Duchêne : «  la campagne pour l’élection présidentielle la plus  sale de l’histoire de l’Ukraine indépendante. L’accès inégal aux médias, les pressions − y compris physiques − sur les représentants de l’opposition ou le recours systématique à la « ressource administrative » (c’est-à-dire l’utilisation de la machine bureaucratique à des fins partisanes) constituèrent la toile de fond d’un processus électoral dénoncé comme profondément inéquitable par l’OSCE et la plupart des observateurs internationaux. »[9]

 

Les Ukrainiens sont appelés aux urnes le 31 octobre. A l’issue du vote Iouchtchenko est déclaré en tête avec 0,5 % de plus que Ianoukovitch. Un deuxième tour est donc nécessaire et prévu 21 novembre. Durant les trois semaines qui le précèdent, la tension monte.

 ukraine2004

Résultats par régions du deuxième tour du 21 novembre 2004. Conformément aux attentes, les régions de l’Est, industrielles et à majorité russophones, et la Crimée, ont largement voté en faveur de Viktor Ianoukovitch, tandis que l’Ouest, plus rural et ukrainophone, est acquis à la cause de Viktor Iouchtchenko.

 

Au soir du 21 novembre et malgré la constatation de nombreuses irrégularités, la Commission Electorale Centrale (CEC) déclare Viktor Ianoukovitch officiellement vainqueur alors que les différents sondages réalisés à la sortie des urnes donnent avantage à Victor Iouchtchenko, avec une avance variant de 4 % à 11 %. La CEC annonce des résultats différents : après le dépouillement de 67 % des bulletins, V. Ianoukovitch se trouverait en tête avec 49,5 % des voix, contre 46,9 % pour son adversaire. Ces annonces  provoquent le mécontentement d’une dizaine de milliers de personnes qui descendent dans les rues de Kiev vers la place de l’Indépendance pour contester le résultat et en réclamer l’annulation. Bien que le mouvement semble spontané, force a été de constater que les manifestants se sont organisés et que le mouvement a perduré. Ceci marque le début de « la Révolution orange », appellation qui se réfère d’une part, à la couleur du parti de Iouchtchenko et d’autre part aux révolutions dites « de couleur » (Serbie en 2000 et Géorgie en 2003)[10]. Des protestations de masse éclatent partout en Ukraine et entraînent la répétition du deuxième tour le 26 décembre au terme duquel Viktor Iouchtchenko est finalement élu président avec 52% des suffrages.

 

Résultats officiels des élections présidentielles de 2004[11]

  Viktor Iouchtchenko Viktor Ianoukovitch
31 octobre 2004 (premier tour) 39,87 % 39,32 %
22 novembre 2004 (deuxième tour) 46,9% 49,5%
26 décembre 2004 (second « deuxième tour ») 51,99 % 44,20%

 

Le désenchantement et la crise démocratique

 

La Révolution orange n’aura pas duré un an que les dissensions politiques entre les leaders qui avaient été portés au pouvoir – Ioulia Timochenko et Viktor Ioutchenko – consomment leur rupture. En  septembre 2005, la Première ministre décide de démissionner de son poste à la suite d’accusations de corruption autour de l’entourage du président Ioutchenko.

 

L’échec de la lutte contre la corruption et les crises politiques

 

L’échec de la lutte contre la corruption[12] marque un tournant, sinon l’échec de la Révolution orange. Les principales critiques émises par la population portaient en effet sur l’élite politique ukrainienne, les fraudes massives lors de l’élection présidentielle dont la contestation avait entraîné un troisième tour portant les anciens alliés au pouvoir et le marasme économique touchant le pays, avec une oligarchie accusée de spolier les biens de la nation à moindre coût sans développer les infrastructures et l’industrie. Quoique faisant partie d’un cercle d’oligarques, Timochenko et Iouchtchenko semblaient pouvoir porter des espoirs de réforme du système en place depuis la chute de l’Union soviétique. L’un des scandales les plus marquants est le dépôt de la marque « Révolution orange » par le fils de Viktor Iouchtchenko, qui parvient à s’enrichir grâce à la révolution qui a porté son père au pouvoir[13]. Mais d’autres proches du président sont touchés à l’instar de Petro Porochenko[14][15], oligarque comme Timochenko qui présente sa démission le 8 septembre 2005 pour éviter de mettre en danger le chef de l’État face à la Première ministre qui jouit d’une forte popularité quand la sienne s’étiole. S’enchaîne alors une succession de scandales touchant les plus hautes personnalités de l’Etat, pourtant élues en promettant de mettre fin à ce système de corruption généralisé.

Cette division permet de renforcer le camp du futur président Ianoukovitch, qui avait fait les frais de la Révolution orange suite aux fraudes dont son camp était accusé lors de l’élection présidentielle de 2004. La crise politique se traduit dans les sondages, puisque, à la suite d’un sondage du 6 septembre 2006, on peut voir qu’aucun des principaux partis – l’Alliance populaire de Viktor Iouchtchenko, le bloc Batkovtchina de Timochenko et le Parti des Régions de Ianoukovitch – n’aurait obtenu une majorité parlementaire si des élections avaient lieu. Les élections législatives de 2006 consacrent un retour au premier plan du Parti des Régions, mais cela ne suffit pas à enrayer la crise. Suite à une cohabitation tendue avec Ianoukovitch devenu Premier ministre, le président Iouchtchenko décide alors de dissoudre le Parlement et de convoquer des élections pour 2007. De 2007 à 2010, après un vote difficile au Parlement – relancé trois fois – Timochenko redevient Premier ministre et le bloc pro-européen se reforme. Néanmoins la confiance entre les alliés n’est pas restaurée, comme le montrent les dissensions parmi les députés pro-Iouchtchenko ayant compliqué le retour de Timochenko à ce poste.

 

Dès 2008 une nouvelle crise politique éclate entre les deux alliés, portant à nouveau autour des accusations de corruption et de la question stratégique des approvisionnements en gaz auprès de la Russie. Cela mène à de nouveaux questionnements sur la corruption endémique des élites politiques ukrainiennes. Par ailleurs l’Ukraine se voit obligée de renégocier ses accords gaziers à la suite de la pression gazière de la Russie. Il s’agit alors d’une question vitale pour ce pays de transit énergétique à l’économie chancelante. Avant 2011 et la mise en service du pipeline Nord Stream entre la Russie et l’Allemagne, l’Ukraine est en effet le pays de transit de près de 80 % des exportations gazières russes vers l’Union Européenne. Ioulia Timochenko a pour interlocuteur le Premier ministre russe de l’époque Vladimir Poutine. Face à l’urgence de la crise, elle négocie un accord très inconfortable pour l’Ukraine[16]. Si elle fut condamnée en 2011 au terme d’un procès politique, Ioulia Timochenko ne semble pas pour autant vierge de tout soupçon de corruption puisqu’elle a elle-même amassé une fortune considérable dans la revente de pétrole russe en Europe[17]. Plusieurs affaires ont éclaté en ce sens depuis les années 1990,  sa réputation d’ « interlocuteuracceptable » pour Poutine[18] assombrissent dès lors les accords signés par la Première ministre en 2009 et en font pour certains une coupable idéale.

 

La corruption endémique au cœur du désenchantement

 

Selon Transparency International, l’Ukraine était en 2013 le pays européen le plus corrompu et figure au 144e rang mondial aux côtés de pays comme l’Iran, le Cameroun ou l’Ouzbékistan[19].

 

122 (145)

Index de Perception de la Corruption 2004 2006 2008 2010 2012
Ukraine (total) 99 (163) 134 (180) 134 (178) 144 (176)

 

Si l’indice global de corruption est en recul depuis 2002, la corruption à l’heure actuelle est plus élevée qu’en 2006 et n’a pas diminué sur la période couvrant les deux crises politiques du camp dit pro-européen. Inquiète de la situation, la Commission européenne dénonce l’absence de procès équitable pour les opposants politiques et plus généralement les dysfonctionnements graves de la justice[20]. Un fait divers récent ayant suscité l’indignation générale en Ukraine illustre l’atmosphère délétère qui règne dans le pays. En 2012, une jeune fille, Oksana Makar, est violée, torturée et laissée pour morte par trois hommes. Avant de mourir, la jeune identifie formellement ces bourreaux, qui ne sont pas inquiétés car leurs parents jouissent de contacts haut placés à Kiev[21]. Pourrait également être cité le versement généralisé de pots de vin aux juges, pratique courante pour gagner un procès, ou encore la présence aux postes-clefs de l’administration des proches de ceux qui y travaillent, au détriment de personnes compétentes dépourvues de « contacts ». A ce ressenti de corruption généralisée s’ajoute la multiplication des violations des droits de l’Homme. Le Monde rapporte ainsi que dès août 2010 le commissariat aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe avait dénoncé les atteintes aux droits l’Homme dans une missive envoyée à Mikhaïlo Dobkine et Guennadi Kernes, respectivement gouverneur et maire de Karkhiv, dans l’Est de l’Ukraine, notant qu’en trois ans, le nombre de cas de violations des droits de l’Homme rapportés en Ukraine a augmenté de 600 %. En 2013, l’Ukraine a d’ailleurs représenté 60 % des plaintes examinées par le Conseil de l’Europe, record qui expliquerait l’exaspération de la population et met en lumière l’impunité dont jouissent la police, l’administration et les hommes politiques[22].

 

A la Révolution orange succède un désenchantement total : le nouveau pouvoir issu des urnes de 2004 ne survit pas longtemps aux dissensions internes, les affaires de corruption se multiplient, la classe politique n’est pas renouvelée. A cela s’ajoute le manque de transparence dans les négociations avec la Russie sur les prix du gaz et la réputation sulfureuse des trois personnages clefs des années 2004-2010 en Ukraine : Timochenko, Ianoukovitch et Iouchtchenko. Aux yeux de la population, le bloc pro-européen et démocratique comme le bloc pro-russe sont finalement dirigés par des personnalités impliquées dans différentes affaires de corruption et ayant servi dans différents gouvernements depuis les années 1990. Malgré la révolution de 2004, l’incapacité des gouvernants portés par les espoirs de 2004 de répondre aux attentes de la population fait de l’Ukraine un Etat « immobile »[23].

 

Les raisons de l’échec : une perspective géopolitique et identitaire

 

Une perspective plus large permet de mieux comprendre les enchaînements aboutissant à l’échec de la Révolution orange. L’Ukraine s’analyse à travers deux autres prismes : l’un géographique et politique (prenant en compte la Russie et l’Union européenne), l’autre historique et identitaire.

 

L’arme énergétique russe : contraintes sur une Ukraine dépendante

 

Au cœur de l’échec de la Révolution orange se trouve le rôle joué par la Russie, en particulier son agressivité à l’égard de l’Ukraine. Moscou dispose en effet de divers instruments lui permettant de faire pression sur la politique interne comme externe de l’Ukraine. Le plus utilisé est le prix du gaz, l’Ukraine dépendant fortement du gaz russe puisqu’une grande partie de son PIB repose sur les revenus retirés par le transit du gaz russe vers l’Union européenne. Du fait de cette dépendance ukrainienne, la Russie dispose à cet égard de deux leviers majeurs de pression sur le pays : la menace d’une hausse des prix du gaz et l’utilisation de voies de transit alternatives pour l’acheminer. Elle n’hésite pas à les utiliser, notamment lorsque l’Ukraine se rapproche de l’Union européenne par des réformes sur le plan interne (libéralisation du marché de l’énergie, lois de démocratisation) ou en terme de politique étrangère (à l’instar des longues négociations sur l’accord d’association et du projet de rejoindre l’OTAN). La pression russe s’est manifestée de façon spectaculaire et médiatisée en 2006 et 2009, à la suite de l’arrêt des livraisons de gaz vers l’Ukraine qui fut ressenti jusqu’en Union européenne (de nombreux foyers furent alors privés de chauffage). Plus récemment, alors que l’Ukraine s’apprêtait à signer un accord d’association avec l’Union européenne lors du sommet de Vilnius les 28 et 29 novembre 2013, Viktor Ianoukovitch décida contre toute attente de suspendre le processus, ce qui constitua le début du mouvement « Evro-Maïdan ». Or ce brusque changement s’explique en partie par une rencontre tenue secrète entre Viktor Ianoukovitch et Vladimir Poutine lors delaquelle une réduction des prix du gaz et une assistance financière à l’Ukraine furent promises, vraisemblablement en échange de la suspension des négociations avec l’Union européenne[24].

 

Des hésitations européennes

 

Face à la volonté russe de maintenir l’Ukraine dans sa sphère d’influence, la stratégie de l’Union européenne s’est révélée peu efficace. Le Partenariat oriental mis en place depuis 2009 (volet est de la politique européenne de voisinage lancée en 2004) constitue le principal outil d’influence de l’Union sur son voisinage. Si la période 2004-2009 connaît plusieurs succès en Ukraine, les années 2009-2014 sont marquées par un recul et une réorientation pro-russe. Les réformes à engager sont en effet lourdes pour les pays partenaires et sont souvent perçues comme imposées par l’Union européenne plutôt que découlant d’une négociation équilibrée entre partenaires. A cela s’ajoute l’absence de perspective d’adhésion. Confrontée d’un côté à un vague projet d’accession nécessitant des réformes importantes et de l’autre à des pressions russes impactant le budget national de manière immédiate, l’Ukraine s’est peu à peu tournée vers la Russie aux dépens de l’Union. Moscou demeure par ailleurs le principal fournisseur d’énergie de l’Union européenne (53% de l’énergie consommée par les Etats-membres de l’Union européenne est importée de Russie)[25]. En conséquence, l’UE ne peut se permettre une politique trop offensive envers l’Ukraine qui serait ressentie par la Russie comme une invasion de sa zone d’influence (comme ce fut le cas lorsque l’Ukraine avait exprimé son souhait de rejoindre l’OTAN). Dès lors, bien que l’UE ait une politique ambitieuse en Ukraine et continue d’influencer le pays pour qu’il se rapproche des normes européennes (notamment l’Etat de droit), l’ambivalence de sa position vis-à-vis de la Russie freine sa politique et explique en partie le désenchantement des pro-européens ukrainiens.

 

Une identité ukrainienne duale

 

La dualité de l’identité ukrainienne constitue un facteur essentiel pour comprendre la « réorientation » pro-russe survenue entre 2009 et 2013[26]. Les influences russe et européenne (entendue ici au sens de l’Europe centrale et occidentale) se mêlent et s’opposent en Ukraine, dans une interaction qui a façonné l’histoire du pays. Fondée au IXe siècle sous le nom de Russie kiévienne, la Russie conserve Kiev comme capitale jusqu’aux invasions mongoles des XIIème et XIIIème siècles. L’Empire russe reconquit la région au XVIIIème siècle et débuta alors une politique de russification du pays qui s’achèvera par l’intégration forcée de l’Ukraine dans l’URSS en 1922 cinq ans après qu’elle ait déclaré son indépendance. Les revendications nationalistes sont alors étouffées mais demeureront fortes à l’Ouest. On s’aperçoit dès lors des liens puissants qui lient l’Ukraine et la Russie. Pour les Russes, un lien unit les deux pays depuis plus d’un millénaire : Kiev est perçue comme la « mère » de la Russie et l’Ukraine comme un territoire y étant presque toujours rattaché. Pour Moscou l’indépendance de l’Ukraine est un accident de l’Histoire, ce qui explique l’agressivité des réactions chaque fois que Kiev montre des velléités d’indépendance. L’intégration-annexion de la Crimée dans le territoire russe en mars 2014 apparaît dans cette perspective comme un « juste retour des choses » pour la Russie.

 

L’Histoire influence directement la manière avec laquelle les Ukrainiens se perçoivent eux-mêmes. L’Est et le Sud-Est sont traditionnellement pro-russes tandis que les populations des régions ayant été sous influences polonaise et lituanienne (à l’Ouest) sont plus critiques vis-à-vis de la Russie, souvent favorables à un rapprochement avec l’Union européenne et utilisent davantage l’ukrainien au quotidien. La majorité de la population a néanmoins une identité duale, à la fois russe et ukraino-européenne, ce qui s’est longtemps traduit par un refus de choisir entre l’Union européenne et la Russie (jusqu’à l’arrivée au pouvoir en 2014 d’un nouveau gouvernement issu des manifestations de Maïdan). Cette dualité est présente tant au niveau de la population qu’au niveau des élites et se reflète dans le bilinguisme d’une grande partie de la population : 60 % des Ukrainiens parlent en effet à la fois russe et ukrainien. Une partie des élites souhaitent le rapprochement avec l’Union européenne, comme ce fut le cas de Iouchtchenko qui adopta une politique pro-européenne en jouant sur les aspirations d’une partie de la population, et représente une impulsion vers des réformes démocratiques (voir supra). Ianoukovitch fait au contraire partie de l’élite politique considérée comme pro-russe et entretient des liens étroits avec le Kremlin (comme l’illustrent son voyage secret en Russie avant le refus de signer l’accord d’association avec l’UE ou sa fuite en Russie suite à la révolution d’Euromaïdan).

La dualité de l’identité ukrainienne, marquée par sa proximité avec la Russie, constitue la raison profonde de la réorientation de la politique étrangère de l’Ukraine durant les années 2009-2013, qui a constitué un obstacle à la mise en place des réformes démocratiques souhaitées par l’Union européenne. Les raccourcis assimilant la Révolution orange aux événements récents d’Euromaïdan et à un simple retour à la Guerre Froide présentent ainsi le risque de simplifier à l’excès la situation du pays et les enjeux soulevés. Le clivage qui déchire actuellement l’Ukraine ne peut en effet se réduire à une division politique entre l’Est et l’Ouest mais s’inscrit dans une interaction complexe aux implications historiques, linguistiques et économiques. Aucune frontière ne sépare d’ailleurs l’Est et l’Ouest ukrainien : les citoyens possèdent souvent une double nationalité, parlent plusieurs langues mais possèdent un sentiment d’appartenance à l’Ukraine. Près de 80 % des Ukrainiens sont ainsi opposés à une scission de l’Ukraine, que ce soit sous forme d’annexion d’une partie du pays par un autre Etat ou d’indépendance des régions Est et Sud[27]. Pour Anna Colin Lebedev, cette conscience nationale est la preuve que l’identité de l’Ukraine est intrinsèquement plurielle et que le clivage actuel relève avant tout d’une instrumentalisation politique. A ses yeux, « la pluralité qui fait aujourd’hui la richesse de l’Ukraine peut être transformée en opposition en quelques gestes habiles. »


AUTEURS

Club du Millénaire :

Cécile Calvet, Léa Hannaoui-Saulais

Comité de rédaction :

Louis-Marie Bureau, Lara Deger


SOURCES

Bibliographie

Sources universitaires

  • AREL D., 2005, « The “Orange Revolution”: Analysis and Implications of the 2004 Presidential Election in Ukraine », Third Annual Stasiuk-Cambridge Lecture On Contemporary Ukraine, Cambridge University, 25 février 2005.
  • CLARINARD R., « 22 novembre, une révolution annoncée », in Courrier International, 24/11/2009.
  • DE GRUYTER C., « L’Europe, mauvaise joueuse », NRC Handelsblad (Amsterdam), 27/11/2013.
  • DUBIEN A., DUCHÊNE G., « Ukraine 2004 : l’heure des choix », in Le Courrier des pays de l’Est, 2005/1, n° 1047.
  • DUBIEN A., DUCHÊNE G., « Ukraine 2006 », in Le Courrier des pays de l’Est, 1/2007 (n° 1059).
  • FEAN D., « Ianoukovitch et la politique étrangère ukrainienne : retour à l’équilibre ? », in Politique étrangère 2/2010 (Eté), p. 413-426.
  • GOLDSTEIN J., « The Role of Digital Networked Technologies in the Ukrainian Orange Revolution », in Internet & Democracy Case Study Series, décembre 2007, Berkman Center Research Publication No. 2007-14.
  • HATTON D., « Did the Orange Revolution change Ukraine’s geopolitical position regarding Russia and the West ? », in POLIS Journal, Vol 3, Hiver 2010, University of Leeds.
  • LEGARE K., « L’influence du système international sur l’évolution des régimes semi-autoritaires, Quatre approches des révolutions de couleur (2003-2005) », in Études internationales, Volume 38, numéro 4, décembre 2007, p. 501-522, Institut québécois des hautes études internationales.
  • LEMERCIER-QUELQUEJAY C., « Un condottiere lithuanien du XVIe siècle : Le prince Dimitrij Višneveckij et l’origine de la Seč Zaporogue d’après les Archives ottomanes », in Cahiers du monde russe et soviétique, Vol. 10 N°2, Avril-Juin 1969.
  • SHERR J., « L’étau ukrainien : entre la faiblesse intérieure et la dépendance extérieure », in Russie CEI Visions, Mars 2006, Programme de recherche Russie/NEI.
  • BEAUVOIS D., La bataille de la terre en Ukraine, 1863-1914 : les Polonais et les conflits socio-ethniques, Presses Univ. Septentrion, 1993.

 

Presse

  • QUESTIONS INTERNATIONALES, n°27, « La Russie au défi du XXIème siècle », La documentation française, septembre-octobre 2012.
  • BREITKREUZ G., SCHABLIN J., « Ukraine, l’envers du décor », ARTE GEIE, 9 juin 2012.

[1] DUBIEN A., DUCHÊNE G., « Ukraine 2004 : l’heure des choix », dans Le Courrier des pays de l’Est, 2005/1, n° 1047.

[2] AREL D., 2005, « The “Orange Revolution”: Analysis and Implications of the 2004 Presidential Election in Ukraine », Third Annual Stasiuk-Cambridge Lecture On Contemporary Ukraine, Cambridge University, 25 février 2005, p. 2

[3] HATTON D., « Did the Orange Revolution change Ukraine’s geopolitical position regarding Russia and the West ? », dans POLIS Journal, Vol 3, Hiver 2010, University of Leeds, p.3.

[4] BEAUVOIS D., La bataille de la terre en Ukraine, 1863-1914 : les Polonais et les conflits socio-ethniques, Presses Univ. Septentrion, 1993, p. 19 (sur l’importance socio-économique des polonais d’Ukraine).

[5] LEMERCIER-QUELQUEJAY C., « Un condottiere lithuanien du XVIe siècle : Le prince Dimitrij Višneveckij et l’origine de la Seč Zaporogue d’après les Archives ottomanes », in Cahiers du monde russe et soviétique, Vol. 10 N°2, Avril-Juin 1969, pp. 258-279.

[6] FEAN D., « Ianoukovitch et la politique étrangère ukrainienne : retour à l’équilibre ? », in Politique étrangère 2/2010 (Eté), p. 413-426, (entendue comme une politique inspirée de Léonid Koutchma, devant faire la part des choses entre l’Est et l’Ouest afin de satisfaire les intérêts ukrainiens).

[7] Celui-ci était était le fondateur du quotidien en ligne Oukraïnska Pravda, très critique du pouvoir, et fut retrouvé décapité deux mois après sa disparition en novembre 2000, marquant le début d’une nouvelle contestation contre l’« establishment » politique en Ukraine. Source : Goldstein J., 2007, p.4.

[8] Dubien A., Duchêne G., 2005 (op.cit).

[9] Dubien A., Duchêne G., 2005 (op.cit).

[10] LEGARE K., « L’influence du système international sur l’évolution des régimes semi-autoritaires, Quatre approches des révolutions de couleur (2003-2005) », in Études internationales, Volume 38, numéro 4, décembre 2007, p. 501-522, Institut québécois des hautes études internationales.

[11] Source : Commission électorale centrale d’Ukraine.

[12] SHERR J., « L’étau ukrainien : entre la faiblesse intérieure et la dépendance extérieure », in Russie CEI Visions, Mars 2006, Programme de recherche Russie/NEI.

[13] Lire : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20050803.OBS5282/le-fils-de-iouchtchenko-pris-dans-un-scandale.html

[14] Sherr J., 2006, p.12 (op.cit).

[15] Dubien A., Duchêne G., 2005 (op.cit).

[16]Source : http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2009/01/12/04012-20090112ARTFIG00381-crise-du-gaz-kiev-signe-sans-condition-un-nouvel-accord-.php

[17] Avioutskii V., 2008.

[18]Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140223.OBS7383/ukraine-ioulia-timochenko-la-dame-pas-toujours-de-fer-est-de-retour.html

[19] Source : Transparency International, 2004, 2006, 2008, 2010, 2012.

[20] European Commission, 2012.

[21] Breitkreuz G., Schablin J., 2012.

[22] Source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/03/04/ukraine-le-conseil-de-l-europe-denonce-le-role-de-la-police-pendant-les-emeutes_4377524_3214.html

[23] Taras Kuzio, 2011, “Ukraine as an Immobile State”, dans East European Politics & Societies, février 2011 volume 25, n°1, 88-113.

[24] Plus d’information dans cet article de la BBC consultable (en anglais) à l’adresse suivante : http://www.bbc.co.uk/news/world-europe-25411118.

[25] Céline Bayou,  Questions internationales, « La Russie au défi du XXIème siècle », L’arme énergétique : un usage de « bonne guerre », n°57, page 81.

[26] Riabchuk, M.,  “Ambivalence or ambiguity? Why Ukraine is trapped between East and West”, 2007.

In: S. Velychenko,. Ukraine, the EU and Russia: history, culture and international relations, Basingstoke: Palgrave Macmillan, chapitre 3.

[27] Statistiques du Centre Razumkov : www.razumkov.org.ua/ukr/poll.php?poll_id=869