La politique de Rio à l’épreuve des favelas

 

Fort de 192 millions d’habitants et du rang de sixième économie mondiale, le Brésil affiche son ambition de devenir une puissance internationale – il est notamment candidat à un siège de membre permanent au conseil de sécurité des Nations Unies[1]. Cette volonté de rayonnement se heurte à des infrastructures nationales inégalement réparties, que grève encore une fiscalité lourde et complexe. Surtout, ce géant d’Amérique latine est l’un des pays émergents les plus inégalitaires : le décile le plus riche de la population brésilienne possède 44,5 % de la richesse nationale, quand le décile le plus pauvre se partage un peu plus d’1 %. Reflet de ce développement contrasté, 111 millions de Brésiliens vivent encore dans les espaces urbains surnommés favelas[2].

 

Ce terme désignait à l’origine une plante poussant sur l’un des morros (collines) où s’était établie l’armée napoléonienne à la fin du XIXe siècle. Par extension le mot est associé depuis le début du XXe siècle aux zones construites à partir de matériaux recyclés, et est parfois employé comme synonyme de bidonville. Pour Suzana P. Taschner, au-delà des matériaux, la favela possède une dimension quasi-administrative : 

 

Une favela est un groupement de baraques, c’est-à-dire d’habitations de dimension réduite, construites avec des matériaux inadéquats (vieux bois, feuilles de zinc, bidons et même cartons) réparties irrégulièrement, sur des terrains illégaux en ce qui concerne le titre de propriété, et dépourvus, presque totalement, d’équipements urbains tels l’eau courante, égouts, électricité et équipements sociaux.[3]

 

Aujourd’hui plus encore qu’en 1981, année où cette définition a été proposée, la favela carioca se distingue du reste des zones construites par la propriété du sol. Il n’existe ainsi pas de définition unanimement acceptée du terme. Celle adoptée dès 1950 par l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE) est basée sur la notion de légalité : « un ensemble constitué par un minimum de 51 habitations occupant ou ayant occupé jusqu’à une période récente un terrain d’autrui (public ou privé), disposées, en général, de manière désordonnée et dense, et dépourvues, dans leur majorité, de services publics essentiels ». La définition adoptée par le Plan directeur de la ville de Rio de Janeiro en 1992 (article 147) y ajoute une dimension sociale en qualifiant la favela de « zone majoritairement résidentielle occupée par une population à bas revenus et caractérisée par la précarité de l’infrastructure et des services publics, des rues étroites et un alignement irrégulier, des lots de forme et de taille irrégulières, ainsi que des constructions non enregistrées et non conformes aux schémas légaux »[4]. Cette évolution est due à l’augmentation du nombre de favelas construites au moins partiellement « en dur », dans lesquelles la plupart des habitants ont désormais accès, parfois illégalement, aux services de base (eau, électricité) voire à des antennes de télévision.

 

La politique de démantèlement des favelas menée par l’État de Rio s’inscrit dans la perspective des grands événements sportifs que la ville accueillera dans la prochaine décennie, en particulier la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016. Les réactions suscitées par cette politique sont révélatrices de la perception des favelas au sein du territoire carioca. Quelles interactions lient les favelas au reste de la ville ? Comment le gouvernement tente-t-il de réorganiser ces quartiers ? Plus largement, comment l’accueil de grands événements mondiaux façonne-t-il les villes des pays émergents ?

 


Les favelas, objet urbain et politique

 

Il n’est possible de comprendre l’évolution de la politique menée vis-à-vis des favelas qu’au regard des bouleversements politiques qu’a connu le Brésil tout au long des XIXe et XXe siècles. Dès le début du XIXe siècle, Rio fait face à une crise du logement découlant de profondes transformations économiques (déclin de la caféiculture, industrialisation croissante) et politiques (abolition de l’esclavage en 1888, proclamation de la République en 1889), qui conduisent la plupart des paysans brésiliens à migrer vers les villes de la côte. Rio de Janeiro dispose à cet égard d’un statut privilégié, ayant été la capitale du Portugal au cours du XIXe siècle après son invasion par l’armée napoléonienne. En 1822, lorsque l’indépendance du Brésil est proclamée par le Prince régent Pierre Ier, futur roi du Portugal, Rio conserve son statut de capitale. Elle sera remplacée par Brasília  qui devient en 1960 le nouveau centre administratif du pays.

 

Rio est une terre d’immigration où se multiplient les cortiços, habitations informelles surpeuplées. Dès le début du XXe siècle, officiellement pour des raisons d’hygiène, les habitants des bidonvilles sont expulsés du centre-ville et, suivant une logique comparable à celle des grands travaux du baron Haussmann à Paris quelques années auparavant, s’installent progressivement sur des collines plus éloignées. Paradoxalement, les favelas résultant de la politique hygiéniste « présentent des conditions d’insalubrité et de promiscuité plus désastreuses que celles de l’habitat qu’elle visait à assainir et discipliner »[5]. La première moitié du XXe siècle voit les pouvoirs publics tenter d’enrayer le phénomène en expulsant les habitants des zones d’habitat informel, sans qu’existe une définition juridique ou politique des favelas. Dans les années 1920 se développe néanmoins l’idée selon laquelle « une politique de logements populaires doit être conduite parallèlement à toute intervention d’éradication »[6]. Cette politique ne peut être mise en place du fait de la forte croissance urbaine, ce qui amène les autorités à s’intéresser plus attentivement aux conditions de vie dans les favelas. Dans les années 1940 les favelas continuent de s’étendre à une vitesse surprenante. Le Parti communiste brésilien (PCB) y obtient des scores élevés lors des élections présidentielles de 1945[7] et des élections municipales de janvier 1947. Cette corrélation peut s’expliquer par « l’accroissement du nombre de favelados, la stigmatisation territoriale imposée à ceux-ci, l’absence de services publics et la répression brutale de la police dans ces espaces »[8].

           

La municipalité, percevant la nécessité de mener une politique mieux définie à destination des habitants des favelas et inquiète de la montée du communisme, décide d’organiser le premier recensement des favelas en 1950[9]. 119 sont dénombrées, abritant 14 % de la population totale de Rio de Janeiro. Les politiques menées à l’égard des favelas diffèreront selon leur situation géographique. D’après un recensement de 1957 mené par l’Institut de recherche et d’études du marché (IPEME), « les favelas situées dans le centre de la ville n’avaient que 0,7 % de constructions « en dur » (la plupart étant en bois, tôle ou carton) tandis que les favelas de la proche banlieue avaient déjà 48,9 % de constructions plus solides, malgré le même niveau salarial de leurs populations. Le danger moins important d’un possible relogement encourageait les favelados de banlieue à investir dans leurs maisons. »

 

L’imprécision de la législation a néanmoins renforcé la précarité des favelados, qui n’étaient pas assurés de pouvoir rester dans leurs logements ni de disposer à plus ou moins long terme d’un logement social légal. L’incohérence des politiques publiques en matière d’aménagement persiste dans les années 1960. Elle est en outre complexifiée par le transfert de la capitale à Brasilia en 1960, qui mène à la proclamation de l’indépendance par l’État de Rio et à l’établissement d’un gouvernement militaire. Rio devient la « ville-État » de Guanabara : elle dispose alors de son propre gouverneur et de sa propre Constitution, ce qui lui permet de mettre des projets en œuvre indépendamment du niveau fédéral. L’État de Guanabara ne sera uni à celui de Rio de Janeiro que quatorze ans plus tard. Si le gouvernement militaire du maréchal Castelo Branco est partisan d’une politique de répression ferme vis-à-vis des favelas, la politique de l’État-capitale est plus ambiguë. Rafael Soares Gonçalves rappelle l’article 66 de la Constitution de l’État de Rio de Janeiro : « les favelas seront rendues hygiéniques, provisoirement, avec la création des écoles, des centres ambulatoires et des centres de loisirs et d’orientation professionnelle et familiale. Il sera stimulé la création des quartiers ouvriers, exempts d’impôts, afin d’éradiquer les favelas irrécupérables ». Ce dernier terme a permis de classer un grand nombre de favelas comme indésirables, notamment celles qui côtoyaient les quartiers les plus aisés[10]. La logique à l’œuvre actuellement dans les favelas carioca est comparable. Ainsi la municipalité participe aux entreprises d’éradication souhaitées par les gouvernements militaires, tout en réhabilitant une partie des favelas. L’administration fédérale ne partage pas la vision de la municipalité et de nombreux décrets sont signés afin de reprendre la main sur les activités des favelas. Des expulsions massives sont engagées, reléguant les habitants dans des ensembles modernes loin du centre-ville. Éloignés de leur lieu de travail, nombreux sont ceux qui reviennent dans leurs anciennes favelas ou s’installent dans de nouvelles zones d’habitat informel.

 

Il faut attendre 1985 et le retour à la démocratie pour qu’une politique d’urbanisme globale incluant les favelas soit menée par le gouvernement. Celles-ci commencent alors à être perçue comme le résultat du développement industriel et d’une croissance urbaine rapide et non planifiée. Leur population ne cesse de croître, non plus en raison d’un exode rural mais d’une paupérisation des travailleurs urbains qui les conduit à venir s’installer dans les favelas. De nouveaux quartiers de favelas voient le jour à la fin des années 1980, dans des zones éloignées et soumises aux aléas des inondations ou des glissements de terrain. L’évolution socio-économique se traduit par une division des favelas, certaines s’appauvrissant encore (les favelas « de rue »), d’autres accueillant des ménages issus des classes moyennes ne pouvant plus accéder au marché immobilier traditionnel. Les plus démunis sont contraints de quitter les favelas pour se retrouver sans toit. Ce n’est qu’à partir de 1994 qu’est lancé le programme Favela-Bairro, visant à urbaniser ces zones et proclamant le droit à l’urbanisation, ou « droit à la ville »[11]. Cette évolution n’a pas enrayé pour autant la croissance de la population des favelas. A la fin des années 1980 on estimait que les 545 favelas de Rio de Janeiro comptaient 0,5 million d’habitants. En 2000, des chiffres parfois contestés évaluait cette population à 1 million, soit presque 20 % de la population de la municipalité[12].

 

Numériquement importante, la population favelera est en outre très hétérogène. La reconnaissance légale des favelas a précédé leur intégration au reste de la ville. En effet, la relégation spatiale dont ils peuvent souffrir ne va pas nécessairement de pair avec une ségrégation sociale absolue. L’accès aux biens publics de première nécessité (eau courante, assainissement, collecte des déchets) s’est largement démocratisé, nuançant la dualité apparente entre la ville et les quartiers non urbanisés ou « de non-droit »[13]. Par ailleurs, les habitants des favelas ne sont pas exclus de la ville et il est nécessaire d’établir certaines distinctions :

 

Les favelas des métropoles brésiliennes sont souvent décrites comme des foyers ségrégués de désolation et de désorganisation mais, à l’observation, elles s’avèrent être des districts ouvriers dotés d’un réseau finement stratifié de liens avec l’industrie et avec les quartiers riches auxquels elles fournissent une main-d’œuvre de services aux ménages. (…) Elles sont « non pas socialement et culturellement marginales, mais stigmatisées et exclues d’un système de classe fermé »[14].[15]

 

Michael Chetry, qui a comparé l’insertion des habitants de deux favelas au reste de la ville, estime que si les favelas sont bien les symboles d’une fragmentation spatiale, elles n’en demeurent pas moins intégrées à l’espace carioca. A Nova Holanda[16], 90 % des habitants effectuent leurs courses alimentaires à l’intérieur de la favela, dans des épiceries, au supermarché ou au marché hebdomadaire. En revanche dans la favela Coroado, où les commerces sont moins nombreux, la majorité des habitants prend le bus pour se rendre dans un des supermarchés du Largo do Machado, moins cher et plus facile d’accès que d’autres pourtant plus proches. Si la plupart des activités de consommation et de loisirs s’effectuent au sein de la favela, les habitants ne restent pas confinés à leurs quartiers[17], d’autant plus que les emplois qu’ils occupent sont généralement situés dans des espaces extérieurs à la favela[18]. Dans les deux favelas les achats vestimentaires s’effectuent ainsi principalement hors du quartier, dans des enseignes qui offrent la possibilité de payer en plusieurs fois, malgré des taux d’intérêt très élevés. A l’inverse les favelas sont quasi-exclusivement fréquentées par leurs propres habitants, l’insécurité supposée ou réelle limitant les déplacements de personnes extérieures[19], ce en dépit du développement d’un tourisme de favelas (visites en « tour »[20] ou soirées organisées dans les favelas).

 

Les favelas sont loin de constituer des espaces homogènes se distinguant du reste du territoire carioca. Cependant, leur perception a contribué à renforcer certaines de leurs spécificités. La situation de « marge » dans laquelle elles sont confinées se manifeste sur plusieurs plans : physique de par leur situation géographique et leur mode d’organisation ; économique en raison du caractère essentiellement informel de l’économie ; politique car leur rôle dans la prise de décision publique est limité[21]. La position adoptée par les pouvoirs publics s’étant apparentée pendant un demi-siècle à une négation de la situation, les dynamiques internes des favelas se sont auto-entretenues, quand elles ne se sont pas renforcées. L’illégalité n’est pas seulement celle de l’occupation des sols : Michael Chétry rappelle ainsi que 90 % des commerces de Nova Holanda sont illégaux. Surtout, les organisations mafieuses gérant des trafics de drogues sont nombreuses à exercer un contrôle même partiel de la vie des habitants. La faible implication des pouvoirs publics leur a longtemps laissé le champ libre pour organiser le fonctionnement interne de leurs quartiers, aboutissant à un taux de criminalité élevé (50 000 personnes décèdent annuellement par homicide au Brésil).

 

Les favelas, qui depuis le début du XXe siècle n’ont cessé de se moderniser et disposent dans leur grande majorité de services publics de base, de moyens de communication et d’immeubles en dur (voire en béton), constituent désormais un espace où il est possible de développer une économie immobilière. Des agences immobilières se sont établies dans les plus importantes, où les prix à la location sont parfois équivalents à ceux du marché formel[22]. Cependant, l’illégalité caractérisant les favelas, tant en termes de propriété des sols que d’économie souterraine ou de criminalité, conduit les autorités à s’interroger sur les politiques à mener pour résorber l’écart existant entre ces espaces et le reste du territoire. Dans le cadre d’une politique d’affirmation du Brésil sur la scène internationale, l’État entend soutenir ses ambitions par l’organisation d’événements sportifs et culturels de grande ampleur.

 

Les favelas, « terres d’avenir »[23] ?

 

La ville de Rio souhaite passer « de son statut actuel de méga-ville au statut de ville globale »[24], selon l’expression de Saskia Sassen[25]. Dans cette optique, le gouvernement s’est attaché à inscrire la ville « dans les agendas des événements internationaux et des méga-événements »[26]. Se sont ainsi tenus à Rio de nombreux événements internationaux, dont les Jeux panaméricains en juillet 2007 et le sommet Rio + 20 en juin 2012. La ville accueillera dès 2013 les Journées Mondiales de la Jeunesse, avant la Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux Olympiques de 2016. Les investissements qu’impliquent ces projets en termes d’infrastructures hôtelières, sportives et de transports supposent une planification urbaine sur laquelle les pouvoirs publics semblent encore buter. La place des favelas dans la ville s’en trouve bouleversée et les politiques menées les concernant suivent une stratégie précise. Dans un premier temps, les pouvoirs publics souhaitent contrôler l’expansion des zones de favelas. Un mur de 3 mètres de haut et de près de 15 kilomètres de long a déjà été construit, officiellement afin de limiter les constructions informelles sur la forêt qui parcourt la ville. Deuxièmement, la construction d’infrastructures, en particulier le village olympique, contraint l’État à expulser une partie de la population des favelas pour construire sur ces terrains. L’évolution la plus médiatisée est enfin la politique de « pacification des favelas » visant à éradiquer les organisations criminelles qui s’y sont développées.

 

Depuis l’implantation de la première Unité de Police Pacificatrice (UPP) dans la favela de Dona Marta[27], la nécessité de pacifier les favelas et de mettre fin à l’omniprésence des réseaux de trafiquants d’armes et de drogue constitue le principal argument en faveur des politiques menées dans ces zones. Les policiers appartenant aux UPP, qui mènent l’ensemble de ces opérations, sont systématiquement de jeunes recrues, afin de limiter les risques de corruption. Les objectifs assignés aux UPP sont multiples. Une fois les opérations de pacification lancées, c’est-à-dire les trafiquants expulsés des favelas par l’armée, les UPP doivent s’installer de manière visible dans les favelas afin de prévenir la réinstallation des trafiquants dans leur ancienne zone d’influence. Ils sont également chargés d’établir des liens avec les habitants, en organisant par exemple des activités culturelles ou sportives avec les populations plus jeunes. Ils peuvent en outre agir comme médiateurs dans des conflits entre habitants, rôle auparavant dévolu aux narcotrafiquants[28].

 

La méthode utilisée par le gouvernement pour investir les favelas a évolué par rapport aux premières opérations. Dans les premiers temps, les affrontements directs entre l’armée et les narcotrafiquants se soldaient par de nombreuses victimes, y compris parmi les favelados. Les opérations sont désormais annoncées à l’avance, afin que les trafiquants quittent la zone avant l’arrivée des forces de l’ordre : aux dires des autorités, l’objectif est moins d’éliminer le trafic que de « rétablir la loi et les services publics de base dans des quartiers livrés à la terreur et à la loi de la jungle depuis des décennies »[29]. Une vingtaine d’opérations ont déjà été menées et l’objectif est l’installation de 40 UPP dans 120 des 1 000 favelas de Rio de Janeiro d’ici 2014. Outre ces opérations de pacification, les autorités ont entamé la construction d’un mur, officiellement afin de préserver la forêt atlantique de l’expansion des favelas. Pourtant trois des favelas concernées par l’érection de ce mur ont une croissance nulle, quand elles ne sont pas en résorption. Outre les controverses causées par cette justification, la forte charge symbolique du mur[30] encourage les critiques de la pacification : celle-ci est remise en cause, tant dans son objectif que pour les méthodes mises en œuvre et le manque de concertation avec les populations concernées. Les opérations de pacification des favelas semblent en revanche être bien accueillies par les populations favelados.

 

Il convient de s’interroger sur les véritables objectifs de la politique de pacification. Pour Eduardo Tomazine Teixeira : les grands investissements correspondant à un doublement de l’effectif policier en si peu de temps, pour n’occuper qu’une faible partie des favelas, répondent à quelques objectifs bien plus précis que l’extinction définitive de la criminalité violente dans toutes les zones sensibles de Rio de Janeiro.[31]

 

Le principal objectif est d’ordre symbolique et économique, les autorités de Carioca souhaitant montrer leurs capacités à sécuriser la ville avant la tenue de la Coupe du monde de football et des Jeux Olympiques. Elles s’attachent pour ce faire à redorer l’image de Rio sur la scène internationale et à calmer les craintes exprimées en matière de sécurité. La pacification des favelas conduit par ailleurs à une forte spéculation immobilière : la hausse des prix touche l’ensemble de la ville, avec une augmentation des loyers de plus de 16 % en moyenne en 2011, pouvant aller jusqu’à 50 % en bord de mer[32]. Dans les favelas pacifiées, « la hausse des loyers est supérieure de 6,8 % à celle des autres quartiers de Rio »[33]. Dans le même élan, la politique de pacification s’accompagne d’une politique fiscale incitative qui pourrait profiter aux investisseurs voulant s’implanter dans ces zones avant les événements des années à venir. Enfin, les favelados pourraient devenir des consommateurs comme les autres, notamment en devenant imposables, et les services publics de base, auparavant majoritairement contrôlés par les narcotrafiquants et dont les prix défiaient ceux des compagnies privées, pourraient désormais être assurés par ces dernières.

 

Les conséquences économiques des opérations de pacification ne sont pas sans lien avec le modèle de planification urbaine à l’œuvre à Rio de Janeiro, dont le principal horizon est la tenue prochaine des deux grandes compétitions sportives. Mais certains observateurs craignent que les politiques actuelles n’aggravent encore la ségrégation de la ville. Les moyens financiers consacrés à la construction de nouvelles infrastructures peuvent faciliter l’évolution d’un modèle urbanistique parfois considéré comme étant en crise, et qui semble encore diviser la population en catégories de citoyens. Cependant les opérations menées concernent essentiellement des favelas proches des sites des prochaines compétitions sportives. La favela de Metrô, dont la démolition est engagée, est ainsi située à proximité du stade du Maracana où se dérouleront de nombreuses rencontres. La politique menée au sein des favelas fait l’objet de critiques quant à son impact en termes d’urbanisme. Elle se heurte ainsi à un important déficit de logements sociaux, qui ne sera pas comblé par la réutilisation des infrastructures construites en vue des Jeux Olympiques et de la Coupe du monde, celles-ci risquant d’être investies essentiellement par les classes moyennes. Olivier Dorius note par ailleurs que cette planification urbaine est limitée aux espaces où se dérouleront les compétitions sportives : confinée à cette « zone restreinte », elle est incapable d’envisager la « problématique générale de la ville »[34]. L’auteur cite également certaines organisations citoyennes qui s’inquiètent de l’inégale répartition des coûts de ces investissements. Le Comité social du Pan, regroupement d’organisations non gouvernementales et issues de la société civile, relève ainsi que lors de l’organisation des jeux panaméricains, « les coûts en infrastructures urbaines ont représenté à peine 3,4 % des coûts totaux, alors que les coûts de « consulting » et de planification ont représenté 10 % »[35]. Il note également qu’alors que les dépenses sont réalisées par les autorités publiques, les retombées économiques bénéficient très largement à des entreprises privées. Celles-ci ont pu par exemple racheter les logements construits dans le village olympique, alors que l’État aurait pu saisir cette occasion d’améliorer son offre de logement social.

 

Cet étroit champ d’action pousse à s’interroger sur l’impact urbain de ces événements internationaux, en particulier sur leurs retombées économiques et sociales. La restructuration des infrastructures de transports souhaitée par les autorités en vue des prochaines compétitions sportives constitue un exemple révélateur. Concentrés dans le Centro et la zone sud, les transports publics assurent 74 % des déplacements motorisés. 118 millions de trajets collectifs sont effectués quotidiennement dans la région métropolitaine, en majorité par les lignes de bus[36]. La responsabilité de l’organisation des transports est partagée entre la municipalité, en charge des bus et des taxis, et l’État de Rio de Janeiro, qui gère les modes ferroviaires et les ferries, « dont il a concédé l’exploitation à des consortiums privés »[37]. Les lignes de bus sont exploitées par 47 entreprises différentes. Quant au métro, l’offre est largement insuffisante, créant des situations d’inconfort et des risques notables pour la sécurité des usagers. L’inefficacité du réseau de transport public, couplée à l’embellie économique qui a permis à de nombreux ménages de se doter de voitures individuelles, a conduit à une congestion du trafic pouvant perturber le bon déroulement des compétitions sportives de 2014 et 2016. Elle interroge également l’équité territoriale : les zones les plus pauvres étant souvent enclavées, leurs habitants doivent recourir à des moyens de transports informels, aggravant les problèmes de financement que rencontrent les transports collectifs dont les prix ont augmenté. Pour Antoine Beyer, « la crise du transport public conduit ainsi à l’accroissement de la fragmentation physique (par la saturation) et sociale (par la distribution inégalitaire d’accès de l’espace urbain) » [38]. Pour enrayer ce phénomène, l’État de Rio a mis en place une Agence Métropolitaine des Transports, l’organisation des Jeux Olympiques et de la Coupe du Monde pouvant représenter une opportunité d’améliorer rapidement les infrastructures de transports. Cependant, les retards pris dans les travaux inquiètent les autorités locales comme le Comité International Olympique (CIO)[39]. Sur le plan social, l’organisation Amnesty International a exprimé son inquiétude quant aux expulsions forcées des habitants de certaines favelas, jugeant que le CIO « ne [devait] pas se rendre complice de violations des droits humains commises en son nom, et devrait condamner publiquement et sans équivoque l’ensemble des expulsions forcées à Rio de Janeiro »[40]. Les autorités brésiliennes sont accusées de mener une politique de « deux poids, deux mesures », visant à soustraire les favelados à l’emprise des narcotrafiquants sans proposer de solutions alternatives à leur expulsion des favelas. Une politique urbaine ne pourra être mise en œuvre sans être doublée d’une politique d’intégration économique et sociale, que les UPP seules ne peuvent réaliser.

 

Le développement à long terme de Rio de Janeiro doit trouver un moyen de prendre en compte dans sa politique urbaine les problématiques propres aux favelas, notamment par une politique favorisant l’équité entre citoyens. Equité territoriale d’abord, car la politique à mener pour régler la question des favelas ne semble pas clairement définie, oscillant entre éradication et normalisation par rapport au reste du territoire urbain. Rio souhaite devenir une « ville-monde »[41] grâce aux opportunités qu’offre l’organisation d’événements mondiaux majeurs, mais l’efficacité d’une politique urbaine nécessite son inscription dans un terme plus long que ces échéances sportives et diplomatiques. Equité économique ensuite, car la situation des favelas ne peut être séparée de celle de la participation de tous au développement du pays. Son règlement durable passe par une répartition équitable des fruits de la croissance, dans un pays où 20 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté[42]. Si le Brésil constitue une « terre d’avenir », ses acteurs politiques restent confrontés à des défis majeurs que reflète la question des favelas. Celle-ci souligne le caractère déterminant pour le développement du pays de l’intégration de l’ensemble des citoyens aux évolutions économiques et sociales.

 

Club du Millénaire : Victoire Bech, Sarah Laffon

 

Comité de rédaction : Louis-Marie Bureau, Lara Deger


[1] De même, son partenariat stratégique avec la France prévoit la construction dans les quinze ans d’une force de cinq sous-marins, dont un sous-marin nucléaire d’attaque.

[2] L’Esprit public, « Le Brésil, entretien avec Jean-Pierre Langellier », France Culture, 28 août 2012.

[3] Suzana P. Taschner, cité dans Céline Sachs, « Croissance urbaine et favélisation des métropoles : Sao Paulo et Rio de Janeiro », Economie et Humanisme n°260, juillet-août 1981.

[4] Michael Chetry, « Les favelas de Rio de Janeiro : de bidonvilles à quartiers populaires. Le cas de Nova Holanda, une favela du Complexe de la Maré », s.d.

Source : http://conferencias.cies.iscte.pt/index.php/icyurb/sicyurb/paper/viewFile/338/125 (l’ensemble des ressources électroniques était consultable au 20 novembre 2012).

4 Paola Berenstein, Jacques Lilian, Fessler Vaz, « Notes historiques sur les favelas de Rio », Le passant ordinaire, n°44, avril-mai 2003.

5 Bernard Bret, « Licia Valladares, La favela d’un siècle à l’autre », Editions de la MSH, coll. Horizons américains, Paris, 2006, Géocarrefour, vol. 81/3, 2006.

Source : http://geocarrefour.revues.org/1524.

[7] Il sera ainsi crédité de 27,5 % des suffrages à Rio de Janeiro.

[8] Rafael Soares Gonçalves, Les favelas de Rio de Janeiro, histoire et droit – XIXème et XXème siècles, L’Harmattan, 2010, Paris, p 105.

[9] Bernard Bret, op. cit.

[10] Ibid.

[11] Terme proposé par le sociologue Henri Lefebvre pouvant être défini comme le droit de chacun à participer à la vie de la cité dans son ensemble : avoir un logement convenable, un emploi et pouvoir bénéficier des services disponibles. Le Brésil est le premier pays à avoir institué le droit à la ville dans sa constitution de 1988.

[12] Michael Chetry, « Les favelas de Rio de Janeiro : de bidonvilles à quartiers populaires », op. cit.

[13] Michael Chetry, « Les favelas dans la ville : entre fragmentation et inclusion urbaine », Cités, Territoires et Gouvernance, 2011.

Source : http://base.citego.info/fr/corpus_analyse/fiche-analyse-69.html.

[14] Janice Perlman, The myth of marginality: urban poverty and politics in Rio de Janeiro, Berkeley, University of California Press, 1976, p 195.

[15] Loïc Wacquant, « Les deux visages du ghetto. Construire un concept sociologique », Actes de la recherche en sciences sociales, 2005/5 n°60, p 15.

[16] Espace appartenant au plus grand ensemble de favelas de Rio, le Complexe de la Maré, qui compte 150 000 habitants.

[17] Michael Chetry, « L’insertion des habitants des favelas de Rio de Janeiro dans la ville: le cas des pratiques de consommation et de loisirs », Confins, n°13, 2011.

Source : http://confins.revues.org/7244.

[18] Il en va ainsi par exemple des favelados occupant des emplois de service à la personne pour les ménages plus favorisés.

[19] Michael Chetry, « Les favelas dans la ville : entre fragmentation et inclusion urbaine », op. cit.

[20] Aude Torchy, « Les « Favelas Tours » à Rio de Janeiro », Autres Brésils, 3 octobre 2012.

Source : http://www.autresbresils.net/spip.php?article1391.

[21] Nicolas Bautès et Caterine Reginensi, « La marge dans la métropole de Rio de Janeiro : de l’expression du désordre à la mobilisation des ressources », Autrepart, 2008/3 n°47, p 149-168.

[22] Pedro Abramo, « A teoria econômica da favela : quatros notas sobre a localização residencial dos pobres e o mercado immobiliario informal », in Pedro Abramo (dir.), A cidade da informalidade. O desafio das cidades latino-americanas, Sete Letras, Rio de Janeiro, p 189-224.

[23] Expression empruntée à Stefan Zweig, Brésil, terre d’avenir, 1941.

[24] Olivier Borius, « Rio de Janeiro olympique : murs tropicaux, favelas et gentrification », Groupe de recherche interdisciplinaire sur le Brésil, 9 juillet 2010.

Source : http://www.gribresil.org/images/articles_pdf/rio_olympique_%20borius.pdf.

[25] Celle-ci définit une ville globale comme une métropole concentrant des activités financières et de services avec une forte proportion d’emplois qualifiés, placée au carrefour de migrations transnationales, segmentée par des quartiers d’affaire et plus liée aux autres villes globales qu’au reste du pays où elle est située.

Source : Saskia Sassen, The global city : New York, London, Tokyo, 1991.

[26] Olivier Borius, « Rio de Janeiro olympique : murs tropicaux, favelas et gentrification », op. cit., p 3.

[27] Au sud de Rio de Janeiro, dans la partie la plus touristique de la ville.

[28] Eduardo Tomazine Teixeira, « La pacification des favelas de Rio de Janeiro, une « contre-insurrection préventive » ? » (traduction : Lucile Lesay et Martial Lesay), Diffusion de l’information sur l’Amérique latine, 9 mai 2011.

Source : http://www.alterinfos.org/spip.php?article4919.

[29] Madeleine Praxel, « La « pacification » des favelas de Rio », AFP, 26 octobre 2012.

Source : http://blogs.afp.com/makingof/?post%2F2012%2F10%2F26%2FLa-%C2%AB-pacification-%C2%BB-des-favelas-de-Rio.

[30] Olivier Borius, « Rio de Janeiro olympique : murs tropicaux, favelas et gentrification », Groupe de recherche interdisciplinaire sur le Brésil, 9 juillet 2010.

Source : http://www.gribresil.org/images/articles_pdf/rio_olympique_%20borius.pdf.

[31] Eduardo Tomazine Teixeira, op. cit.

[32] Charles Gautier, « A Rio, la « pacification » des favelas fait grimper les loyers », Le Figaro, 18 novembre 2011.

Source : http://www.lefigaro.fr/immobilier/2011/11/17/05002-20111117ARTFIG00769-la-pacification-des-favelas-de-rio-fait-grimper-les-loyers.php.

[33] Ibid.

[34] Olivier Borius, « Rio de Janeiro olympique : murs tropicaux, favelas et gentrification », Groupe de recherche interdisciplinaire sur le Brésil, 9 juillet 2010.

Source : http://www.gribresil.org/images/articles_pdf/rio_olympique_%20borius.pdf.

[35] Ibid, p 4.

[36] Antoine Beyer, « L’échéance des Jeux Olympique de 2016 et les stratégies de restructuration du transport métropolitain de Rio de Janeiro », Confins, n°12, 2011.

Source : http://confins.revues.org/7087.

[37] Ibid., p 6

[38] Antoine Beyer note ainsi qu’en 2010, un métro « a parcouru quatre stations sans conducteur, portes ouvertes ».

Source : Idem, p 9.

[39] Guerric Poncet, « JO 2012 : le CIO, tu aimes ses dollars ou tu le quittes », 2 août 2012.

Source : http://www.lepoint.fr/sport/jeux-olympiques/le-cio-tu-aimes-ses-dollars-ou-tu-le-quittes-02-08-2012-1492231_761.php.

[40] Amnesty International, « Brésil : les Jeux Olympiques de Rio ne doivent pas être ternis par des expulsions forcées », 16 novembre 2011.

Source : http://www.amnesty.fr/AI-en-action/Lutter-contre-la-pauvrete/Bidonvilles/Actualites/Bresil-expulsions-forcees-dans-les-favelas-de-Rio-3962.

[41] Pouvant être définie comme « la nouvelle figure anthropologique de la ville où se télescopent sans cesse des processus et des enjeux transnationaux et des enjeux de micro territoires ».

Source : Alain Bertho, « Penser la « ville monde » », Socio-anthropologie, N°16 | 2005.

URL : http://socio-anthropologie.revues.org/index430.html

[42] Organisation des Nations Unies, « Population below national poverty line », s.d.

Source : http://data.un.org/Data.aspx?q=brazil+poverty&d=MDG&f=seriesRowID%3a581%3bcountryID%3a76.