Les relations irano-turques, entre nécessité d’alliance et rivalités historiques

 

La Turquie et l’Iran se présentent comme des puissances dominantes dans une région marquée par les déséquilibres. Les discours des responsables politiques iranien et turc mettent en exergue la fragilité des relations diplomatiques entre les deux pays. Des déclarations louant l’amitié des deux pays sont prononcées par Mahmoud Ahmadinejad, qui a déclaré que la Turquie et l’Iran sont « deux grands pays musulmans, voisins, frères et amis, qui partagent, déjà, de nombreuses affinités et qui s’apprêtent à en partager de nombreuses autres »[1], comme par Recep Tayyip Erdogan qui affirmait en 2009 que Mahmoud Ahmadinejad était un « ami » des Turcs[2]. A l’inverse, la presse iranienne, notamment Fars[3], dénonce violemment « l’hypocrisie turque » sur le dossier syrien[4]. Ces prises de position contradictoires soulignent les turbulences relationnelles entre ces deux puissances, qui remontent à l’époque des empires ottoman et perse. La rivalité est accentuée par leur objectif respectif d’apparaître comme une puissance régionale, capable de jouer un rôle stabilisateur au sein de l’un des principaux foyers de tensions de la planète.

 

Des relations héritées du passé

 

L’Iran et la Turquie constituent « deux nations unies par les fils invisibles de l’histoire »[5]. L’étude des relations irano‐turques réalisée par Nouchine Yavari‐D’Hellencourt à partir d’une analyse des manuels scolaires iraniens illustre l’intime proximité de ces « deux peuples dont la symbiose, depuis un millénaire a été peut‐être plus profonde qu’aucune autre »[6] et vu la Perse et la Porte agir en frères comme en ennemis. Les manuels scolaires, vecteur de transmission importante de l’identité iranienne, comportent «une multitude d’images du Turc et une diversité des connotations en fonction de la place et du rôle qu’on lui attribue dans l’histoire de l’Iran, dans l’échiquier géopolitique de la région ou dans la dynamique de rapports interethniques en Iran aujourd’hui »[7]. Le passé commun des deux pays concourt à expliquer cette succession d’éléments de distorsions et de rapprochements.

 

La chute des Empires perse comme ottoman a été marquée par le rôle des puissances occidentales dans la région. Les réactions au démembrement des Empires ont été chaque fois vives et la volonté d’indépendance qui en a découlé joue, encore aujourd’hui, un rôle dans le comportement politique des États turc et iranien. La présence simultanée de Mustafa Kemal Atatürk et Reza Shah au pouvoir[8] illustre la proximité des processus de modernisation turc et iranien[9]. Les deux chefs d’État ont tenté d’instaurer une « nouvelle ère » au sein de leurs sociétés comme dans leurs relations bilatérales, et la similarité de leurs projets politiques, voire de leurs caractères, est souvent rappelée. Les deux pays ont également hérité de tensions, notamment cultuelles. L’adoption du chiisme comme religion officielle par l’Iran au début du XVIe siècle, face à son puissant voisin ottoman sunnite, s’explique par la volonté perse de se démarquer pour « résister à l’expansion ottomane »[10],[11], problématique, nous le verrons, toujours présente aujourd’hui. Les relations irano‐turques ont été conditionnées par leur histoire politique (qu’il s’agisse des bouleversements internes ou de leurs relations bilatérales) et, plus largement, par l’évolution du contexte régional où les deux pays développent une stratégie d’influence.

 

Une course à l’influence dans une région en mutation…

 

Pour Patrice Gourdin, une question « hante le Proche‐Orient depuis la liquidation de l’Empire ottoman : qui détiendra la position dominante laissée vacante dans la région » ? A ses yeux, l’instabilité qui la caractérise depuis les années 1920 tient en partie aux «velléités hégémoniques »[12] de l’Iran et de la Turquie. Ces États frontaliers voient leur poids respectif varier selon l’influence qu’ils exercent sur leurs voisins. Le renversement des dynamiques confessionnelles en Irak a ainsi marqué l’arrivée d’une majorité chiite au pouvoir depuis la crise irakienne de 2003. Les bouleversements consécutifs à la chute de Saddam Hussein ont privé les sunnites du pouvoir qu’ils exerçaient jusqu’alors. L’Irak est ainsi devenu une tête de pont de l’influence iranienne dans le monde arabe[13], amenant la Turquie à regarder avec plus d’attention encore les avancées politiques et économiques de l’Iran en Irak, la prééminence chiite pouvant orienter Bagdad dans un sens contraire à ses intérêts. Face au parti Dawa du chiite Nouri Al‐Maliki, appuyé par l’Iran, la Turquie soutient depuis 2005 le parti du sunnite Iyad Alawi, ce qu’elle justifie en déclarant que ce parti, Al‐Iraqiya, défend un Irak sécularisé détaché de toute appartenance confessionnelle. Un processus comparable s’observe au Bahreïn : alors que Téhéran accuse le régime bahreïni de mener une répression contre la population chiite, Ankara s’est prononcé en faveur de la famille sunnite Al Khalifa actuellement au pouvoir. Dans ces deux cas la Turquie soutient des forces sunnites face à un Iran attaché à la spécificité chiite, ce qui ne signifie toutefois pas qu’Ankara développe une politique extérieure favorisant systématiquement les sunnites.

 

Le positionnement vis‐à‐vis de la Syrie constitue également un élément intéressant de la relation Iran‐Turquie. La crise syrienne est perçue par l’Iran comme une source majeure de différend avec la Turquie. Téhéran critique les tentatives turques de négociations sur le dossier syrien, tout en étant conscient que la reprise de négociations ou de contacts devra probablement passer entre autre par la Turquie[14]. La crise révèle également les rapports de force au sein de la République islamique, certains soulignant les affronts turcs contre l’Iran, d’autres rappelant l’importance des relations bilatérales. Pour l’Iran, la Syrie est le principal allié arabe et le plus important relais de son influence au Proche‐Orient, jusqu’au Liban. Côté turc, la Syrie est un pays frontalier avec qui un intense rapprochement avait été initié sur les volets économique et stratégique, qui avait renforcé les liens entre le gouvernement de l’AKP et le régime d’Al Assad. Face à la répression des manifestations par le pouvoir syrien, les deux États ont défendu leurs intérêts respectifs en agissant de manière très différente. Si l’Iran a immédiatement soutenu son allié arabe, la Turquie a initialement réagi timidement aux violences exercées par le régime, s’attirant des critiques qui rappelaient a contrario la réactivité de l’AKP vis‐à‐vis des révolutions arabes. Elle s’est toutefois progressivement alignée sur les condamnations émises par la communauté internationale, s’opposant frontalement à Damas et devenant le principal soutien de certains mouvements d’opposition. Elle a ainsi montré son désaccord avec la répression du pouvoir baasiste en accueillant le Conseil national syrien ou en offrant une base arrière à l’Armée syrienne libre. Ce soutien aux mouvements d’opposition rapproche la Turquie des Etats du Golfe. L’Iran, pour sa part, soutient Damas par l’envoi de conseillers militaires et d’armement[15]. Pour la Turquie comme pour l’Iran, l’enjeu est de taille : l’issue de la crise syrienne impactera de manière considérable les équilibres entre les puissances de la région[16].

 

… A l’origine d’impératifs stratégiques

 

Les tensions irano‐turques découlent en partie de la méfiance de Téhéran face aux choix diplomatiques d’Ankara. L’arrivée au pouvoir en 2002 des « islamistes modérés »[17] de l’AKP n’a pas empêché la Turquie de coopérer étroitement avec l’OTAN et le poids diplomatique de la Turquie dans la région n’a pas été amoindri par le changement de personnel politique issu des révolutions arabes. Qu’elle soit érigée en « modèle » ou utilisée comme « source d’inspiration »[18], sa gestion du religieux et sa gouvernance économique constituent une référence pour nombre d’acteurs politiques du monde arabe, ce que plusieurs observateurs considère comme un retour d’une diplomatie « néo‐ottomane »[19]. Cette position lui vaut les critiques de Téhéran, qui voit la Turquie se positionner comme le relais de l’influence occidentale dans le monde arabe. L’accord donné par la Turquie d’accueillir, sur la base de Kürecik dans le Sud‐Est anatolien, un radar avancé dans le cadre du dispositif antimissile de l’OTAN, a été perçu comme le signe d’une volonté de participer à la politique otanienne contre le dispositif balistique iranien[20]. Du point de vue de Téhéran, cette décision confirme la volonté d’Ankara de s’ancrer dans le monde occidental. Malgré les dénégations turques, de nombreuses personnalités iraniennes dont le guide suprême Ali Khamenei se sont dressées contre cette mesure, ressentie comme un affront direct aux intérêts iraniens. Le général iranien Amir Ali Hajizadeh a notamment annoncé qu’en cas de menaces contre l’Iran, la République islamique n’hésiterait pas à frapper le radar de Kürecik puis d’autres cibles, sous‐entendant que la Turquie constituerait une cible privilégiée des représailles menées par l’Iran. Ces propos ont toutefois été désavoués par le porte‐parole du ministère des Affaires étrangères iranien.

 

Le différend lié à la crise syrienne impacte négativement les relations turco‐iraniennes mais est en partie contrebalancé par le rôle que cherche à jouer Ankara dans les négociations sur les activités nucléaires iraniennes. La Turquie soutient le développement d’une technologie nucléaire civile par l’Iran mais se déclare opposée à tout programme militaire. En disant préférer la négociation aux sanctions et en s’opposant à l’intensification des sanctions économiques décidées par les Etats‐ Unis et l’Union européenne, elle se détache du camp occidental afin de se poser en intermédiaire sur le dossier du nucléaire iranien. Cette tentative a permis certains succès à la diplomatie turque, notamment lors du choix d’Istanbul comme ville d’accueil en janvier 2012 pour les négociations entre l’Iran et les 5+1[21]. La proximité géographique de la Turquie et de l’Iran concourt à expliquer l’intensité des tensions en période de crise. Cependant, une intervention occidentale en Iran impliquerait une dégradation sécuritaire dont la Turquie n’est pas sûre de tirer bénéfice. Elle peut notamment pâtir de la création de bases arrière irakiennes, qui constituerait un obstacle de taille au règlement de la question kurde. Bien que les territoires dits du « Kurdistan irakien » puissent être considéré comme une zone‐tampon, ce n’est pas un territoire neutre vis‐à‐vis de la Turquie. L’hostilité originelle s’est graduellement transformée en un partenariat sécuritaire et économique complexe, qui a vu les forces kurdes d’Irak coopérer avec Ankara contre le PKK (avec le soutien des Etats‐Unis) et la Turquie investir massivement dans le nord de l’Irak, y devenant le premier investisseur étranger.

 

Pour l’Iran, la Turquie constitue un concurrent plus dangereux qu’auparavant puisqu’Ankara parvient à conserver le soutien de l’occident, tout en renforçant son influence régionale et entretenant de bonnes relations avec la plupart des pays arabes. La promotion au sein du monde arabe de la gestion turque des rapports entre politique et religieux est perçue par l’Iran comme concurrençant directement son modèle de république islamique. Le maintien de ses relations avec la Turquie lui permet néanmoins de conserver un contact avec la communauté internationale et de limiter son isolement[22]. Il s’avère aussi nécessaire à la Turquie, qui y voit un moyen de confirmer son rôle de médiateur dans la région.

 

Club du Millénaire : Louis-Marie Bureau, Paul Boulet Desbareau, Lara Deger, Sarah Laffon

 

 

 


[1] Iran Radio Francophone, « La Turquie et l’Iran, une histoire très ancienne », 16 février 2011.
Source: http://french.irib.ir/galeries/item/109246‐la‐turquie‐et‐l%E2%80%99iran‐une‐histoire‐tr%C3%A8s‐ancienne (l’ensemble des ressources internet était consultable au 22 mai 2012).

[2] Jean Marcou, « La relation turco‐iranienne va se stabiliser dans la méfiance », Le Monde, 14 octobre 2011.


Source : http://www.lemonde.fr/proche‐orient/article/2011/10/14/la‐relation‐turco‐iranienne‐va‐se‐stabiliser‐dans‐ la‐mefiance‐reciproque_1586540_3218.html

[3] Site internet du quotidien : http://www.farsnews.com/

[4] Rim Khouni Messaoud, « L’Iran et les révolutions arabes : ce qui a changé », L’essentiel des relations internationales, n°37, août‐septembre 2011.


[5] Aymeric Janier, « Iran‐Turquie : source de bataille pour l’hégémonie régionale », Le Monde, 14 octobre 2011.

Source : http://www.lemonde.fr/proche‐orient/article/2011/10/14/iran‐turquie‐sourde‐bataille‐pour‐l‐hegemonie‐ regionale_1587610_3218.html

[6] Nouchine Yavari‐d’Hellencourt, « La représentation du Turc dans les manuels scolaires iraniens », Cahier d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco‐iranien, n°14, juillet‐décembre 1992.

[7] Ibid.

[8] De 1923 à 1938 pour Atatürk, de 1925 à 1941 pour Reza Shah.

[9] Semih Vaner, « Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran, actes de la table ronde de l’Equipe de recherches sur la Turquie et l’Iran contemporains », édition L’Harmattan, 1991.


[10] Patrice Gourdin, Géopolitiques manuel pratique, Choiseul, 2010.


[11] Afsâneh Pourmazâheri, « La conversion de l’Iran au chiisme sous les Safavides, un tournant décisif pour l’identité géopolitico‐religieuse de l’Iran », La Revue de Téhéran, n°72, novembre 2011.

[12] Patrice Gourdin, ibid.


[13] David Rigoulet‐Roze, « « Arc sunnite » versus « Croissant chiite »: deux faces d’un même Janus conflictuel ? », septembre 2007.


Source : http://www.diploweb.com/forum/islam07092.htm

[14] Soner Çağaptay, Alex Vatanka, « How Turkey and Iran see each other », 18 avril 2012.


Source : http://www.eurasiareview.com/18042012‐how‐turkey‐and‐iran‐see‐each‐other‐oped/

[15] Saeed Kamali Dehghan «Iran and Turkey open rift over Syria», The Gardian, 5 avril 2012.


Source : http://www.guardian.co.uk/world/iran‐blog/2012/apr/05/iran‐turkey‐rift‐syria


[16] Pour une analyse détaillée : Club du Millénaire, « Quel avenir pour la Syrie ? » Conférence de Thomas Pierret du 13 avril 2012.


[17] Alain Vicky, « La Turquie à l’assaut de l’Afrique », mai 2011, Le Monde diplomatique.


Source : http://www.monde‐diplomatique.fr/2011/05/VICKY/20450


[18] Saâd E. Tazi, « La Turquie, modèle ou source d’inspiration ? », Le Soir Echos, 12 janvier 2012.


Source : http://www.lesoir‐echos.com/la‐turquie‐modele‐ou‐%E2%80%89source‐ d%E2%80%99inspiration%E2%80%89/monde/39465/


[19] MK Bhadrakumar, « La rebuffade turque change la donne au Proche‐Orient », février 2009.


Source : http://questionscritiques.free.fr/edito/AsiaTimesOnline/M_K_Bhadrakumar/Erdogan_Turquie_Israel_Gaza_realignement_040209.htm

[20] Le missile balistique iranien Shahab‐4 possède une portée estimée à 4000 km. Or, le programme balistique est toujours en développement et vise à augmenter la capacité de la République Islamique. Afin de se prémunir contre cette menace, à l’avenir potentiellement nucléaire, le dispositif antimissile OTAN, appuyé par les Etats‐Unis, s’articule autour d’un système composé de radars et de batteries de missiles intercepteurs. Le radar de Kürecik représente un des relais cruciaux de ce système.

[21] Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, plus l’Allemagne.

[22] A l’occasion du déplacement du Président turc, Abdullah Gül, en Iran en février 2011, l’Ayatollah Khamenei a ainsi déclaré que « l’indépendance vis‐à‐vis de l’Occident, une salutaire prise de distance vis‐à‐vis du régime sioniste, un soutien appuyé au peuple de la Palestine, constituent les grandes lignes de la politique d’Ankara, qui le rapprochent davantage du monde de l’Islam. Il s’agit d’une politique, à tous points de vue, louable, qui sert autant les intérêts de la Turquie que ceux du monde musulman ».

Iran Radio Francophone, « La Turquie et l’Iran, une histoire très ancienne », 16 février 2011.


Source : http://french.irib.ir/galeries/item/109246‐la‐turquie‐et‐l%E2%80%99iran‐une‐histoire‐tr%C3%A8s‐ancienne