Les Empires contre-attaquent : guerre des étoiles et puissances émergentes

L’effort spatial du gouvernement américain n’a jamais semblé aussi faible, dans un contexte de réduction budgétaire et d’arrêts de programmes d’étude[1]. La recherche spatiale accorde un rôle grandissant à l’initiative privée et au capital venture, non sans succès : en témoignent les récents lancements de SpaceX ou le développement de la famille de modules gonflables de Bigelow Aerospace. La recherche spatiale connaît en revanche un regain d’intérêt au sein des pays émergents. La Russie et la Chine, l’Inde dans une moindre mesure, déploient des efforts considérables pour rattraper leur retard dans des technologies cruciales, pour renforcer leurs capacités stratégiques comme leur prestige sur la scène internationale. Où en sont les progrès de la Russie et de la Chine, les deux principales puissances émergentes dans le domaine spatial ? Comment ont-elles accédé à l’espace ? Comment mettent-elles leur nouvelle ou renaissante présence spatiale au service de leur affirmation comme grande puissance ?

 

Russie : l’empire retrouvé ?

.

La course à l’espace dans l’Union soviétique

 

Les premiers projets du programme spatial soviétique remontent aux années 1920 et sont le fait de deux laboratoires. Le GDL, fondé à Leningrad en 1921, développe alors des techniques de motorisation par ergols liquides et propergols solides. C’est à Moscou que le GIRD, fondé en 1931 par Friedrich Tsander et dirigé par le fondateur de l’astronautique civile soviétique Sergueï Korolev, met au point la première fusée soviétique à ergols liquides, qui sera lancée en août 1933. Ces laboratoires sont regroupés par la suite au sein du RNII (Institut de recherche scientifique sur les moteurs à réaction), à la suite d’une décision du maréchal Toukhatchevski. Cette dynamique connaît un coup d’arrêt brutal lors des purges de 1937-38, au cours desquelles disparaît Toukhatchevski et où sont déportés les chercheurs les plus brillants comme Korolev et Valentin Glouchko. Le RNII se consacre alors au développement d’applications militaires immédiates, comme les roquettes et les fusées d’assistance au décollage pour les avions. A partir de 1939, un bureau d’études se reforme néanmoins à Khimki et reprend les recherches sur les ergols liquides, notamment avec le programme de l’avion fusée BI-1.

 

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les troupes soviétiques récupèrent quelques techniciens du programme balistique allemand. Les principaux chercheurs comme Wernher Von Braun sont néanmoins exfiltrés aux États-Unis avec plusieurs lanceurs V2, dans le cadre de l’opération Paperclip lancée peu après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. En lien avec le programme nucléaire, Korolev est alors chargé de mettre au point un lanceur intercontinental capable de lancer une bombe H de cinq tonnes sur  huit mille kilomètres. Du fait de l’efficacité de la défense aérienne américaine, une telle distance constituait le seul moyen pour les Soviétiques de frapper leur objectif avec certitude. Korolev réalise alors la fusée R7 Semiorka de deux cent quatre-vingt tonnes, fonctionnant sur plusieurs faisceaux de moteurs afin de compenser la faible fiabilité des moteurs individuels de l’époque et la difficulté d’obtenir des tuyères de poussées importantes. En juillet 1955, les États-Unis et l’URSS annoncent qu’ils lanceront chacun un satellite artificiel, dans le cadre des travaux scientifiques prévus pour l’année géophysique internationale (de juillet 1957 à décembre 1958). Début 1956, Korolev réussit à convaincre les dirigeants soviétiques d’utiliser son missile comme lanceur spatial : à la surprise générale, le 4 octobre 1957, l’Union soviétique est la première à placer en orbite le satellite Spoutnik 1. Les Soviétiques, qui disposent d’une avance importante et d’une fusée fiable pouvant emporter une importante charge utile, multiplient les premières au cours des années suivantes : envoi du premier être vivant dans l’espace, la chienne Laïka, le 3 novembre 1957 ; première sonde lunaire, Luna 1, le 3 novembre 1957 ; premier homme dans l’espace, Youri Gagarine, à bord de Vostok 1 le 12 avril 1961.

 

Le programme lunaire soviétique constitue néanmoins un échec, qui s’explique par deux raisons : en premier lieu les désaccords entre Korolev, chargé du programme N-1[2], et Glouchko, promoteur d’un programme arrêté en 1969 visant à permettre un alunissage direct sans mise en orbite préalable. Ensuite, le manque de pragmatisme technique des Soviétiques en la matière. La mort de Korolev en 1966 rend le développement de la fusée N-1 particulièrement difficile et celle-ci s’écrase lors de tirs expérimentaux. Le gouvernement soviétique niera l’existence du projet N-1 et de ses échecs jusqu’à la période de la glasnost. Aucune communication officielle sur les efforts soviétiques pour atteindre la Lune n’est effectuée et leur échec est tenu secret, au point que le journaliste américain Walter Cronkite annonce à son public au cours des années 1970 que l’argent utilisé par le programme Apollo a été gaspillé, car « les Russes n’ont jamais été dans la course »[3]. En parallèle, un programme moins imposant est initié autour du lanceur UR-500 Proton, conçu au départ comme un ICBM géant capable d’un vol circumlunaire habité, sans toutefois pouvoir se poser sur la Lune. Placé sous la direction de Vladimir Tchelomeï, le projet connaît d’abord des échecs mais acquiert une fiabilité suffisante à partir de septembre 1968. Les fusées Proton permettent désormais à l’URSS de placer des satellites en orbite géostationnaire et d’envoyer des sondes vers la Lune, Mars et Vénus. Dans les années 1990, elles deviennent d’ailleurs l’outil essentiel des lancements commerciaux effectués par la Russie mais n’ont jamais permis l’envoi d’une mission habitée vers la Lune.

 

Suite à cet échec, le programme spatial soviétique se recentre autour de deux axes. D’une part l’exploration du système solaire par un programme de sondes ambitieux, comme les projets Venera, mettant au point les premiers atterrisseurs sur Vénus dans les années 1970, ou Lunokhod. D’autre part les stations orbitales, Saliout puis Mir. En 1976, voulant rester compétitifs vis-à-vis des États-Unis qui développent leur navette spatiale, et persuadés des possibilités militaires offertes par la navette, les Soviétiques lancent le programme Bourane. Les coûts considérables les feront néanmoins renoncer à une utilisation nucléaire du programme. En 1991, suite à la dislocation de l’URSS, les financements publics du secteur spatial sont divisés par dix-huit. Selon Yuri Koptev, alors directeur de Roscosmos, la plupart des programmes sont quasiment mis à l’arrêt. Mir est maintenu sous perfusion par la NASA, qui en profite pour abandonner opportunément le coûteux concurrent Freedom, internationalisé pour devenir l’ISS, et adapté entre 1994 et 1996 pour être compatible avec la navette spatiale. La première tentative de relance des programmes scientifiques, avec Mars 96, constitue un échec retentissant dû à une défaillance du lanceur. Le dernier lancement d’une sonde scientifique, Phobos Grunt, en 2011, est lui aussi un échec, mais cette fois-ci du fait de problèmes du système de guidage embarqué : la sonde a pu être lancée mais sans parvenir à se mettre en orbite de transfert vers Mars.

 

Viser les étoiles, manquer la lune

 

Si la Russie est parvenue à maintenir des compétences dans le domaine des lanceurs, disposant d’une gamme polyvalente et fiable héritée de l’URSS, ses infrastructures sont vieillissantes et en sous-investissement. Les principales entreprises du secteur ont en fait été développées sur la base des bureaux d’études de Korolev, Glouchko et Tchelomeï. Trois se distinguent particulièrement. Tout d’abord, RKK Energia, initialement OKB-1, est le principal constructeur de lanceurs et de vaisseaux spatiaux russes. En 2007, elle employait plus de vingt mille personnes et Korolev en est le premier responsable. L’entreprise fabrique notamment les vaisseaux Soyouz et Progress, la fusée Soyouz et les principaux composants russes de la Station spatiale internationale. Son centre de production le plus important, l’usine Progress, est situé à Samara, sur le cours inférieur de la Volga. NPO Energomach est le principal motoriste des lanceurs russes et l’ancien bureau d’études de Glouchko. Il fournit les moteur-fusées propulsant le premier étage des lanceurs russes Soyouz et Proton, le lanceur ukrainien Zenit et le lanceur américain Atlas V. Tous hormis le Proton consomment un mélange de kérosène et d’oxygène liquide. Son principal établissement se trouve à Khimki dans la banlieue de Moscou, mais il possède d’autres centres de production à Samara, Perm et Saint-Pétersbourg. Enfin, GKNPZ Krounitchev, installé à Moscou, est le constructeur des fusées Proton et Rockot, de l’étage supérieur Briz-M et le développeur de la famille des lanceurs Angara. À l’origine bureau d’études tourné vers l’aviation, il s’est reconverti dans le spatial à la fin des années 1950 sous la direction de Tchelomeï, avec le développement des missiles UR-100 et UR-500. Krounitchev a absorbé plusieurs entreprises qui étaient jusqu’alors ses fournisseurs dans le cadre des restructurations d’entreprises au cours des années 2000.

 

La Russie a également développé une capacité d’exportation via des coentreprises comme ILS ou Starsem et avec des sociétés étrangères, pour le lancement de satellites scientifiques européens, satellites commerciaux de télécommunications. Elle souffre néanmoins d’une perte de compétences, due notamment au vieillissement de la main-d’œuvre – l’âge moyen des 250 000 employés du secteur s’élève à 46 ans, ce qui concourt à expliquer les échecs récents des programmes spatial et balistique. Le secteur souffre également du démembrement de l’URSS puisqu’une bonne partie de l’infrastructure industrielle spatiale soviétique était basée en Ukraine et a été privatisée séparément après 1992. On peut notamment citer le bureau d’études Ioujnoïe et l’établissement industriel Ioujny situés à Dnipropetrovsk, constructeur des lanceurs Tsyklon, Zenit et Dnepr. Les relations avec le Kazakhstan constituent une autre problématique de l’industrie spatiale russe : suite à un accord datant de 1994, la Russie loue un espace de plus de 6 700 km² autour de la base de Baïkonour, d’où partent la plupart des tirs commerciaux ainsi que l’ensemble des missions habitées et des tirs géostationnaires, la base se situant au sud pour des questions de coûts. Preuve que la Russie s’est finalement faite à l’idée d’utiliser durablement Baïkonour, elle a signé le 9 janvier 2004 un nouvel accord avec le Kazakhstan fixant le statut de Baïkonour, prolongeant la location du site jusqu’en 2050 et accroissant considérablement le rôle du Kazakhstan dans la gestion du site. Les Kazakhs ont en particulier mis l’accent sur la nécessité de développer des lanceurs plus respectueux de l’environnement et Astana collaborera avec Moscou pour le développement du futur lanceur Baïterek, fusée réutilisable et utilisant un combustible moins polluant, prévenant ainsi la retombée des boosters sur le pays. La Russie essaye en parallèle de développer ses propres cosmodromes mais étant plus au nord, les lancements bénéficient moins de l’effet de fronde et sont plus coûteux vers les orbites classiques : s’il était moins excentré, seul Svobodny, dans l’Extrême-Orient russe, serait compétitif en termes de latitude.

 

Un programme de défense spatiale : la Russie vue du ciel

 

Le programme spatial fut d’emblée envisagé dans ses applications militaires. La Russie possède ainsi des Forces Spatiales VKS (Voenno Kosmicheskie Sily) largement antérieures au Space command américain[4]. Elles trouvent leur origine dans les Troupes anti-missiles et de défense spatiale, créées en 1967 sous le commandement du général d’artillerie Yuri Votintsev et réorganisées en 1982 sous le nom d’Unités spatiales du ministère de la Défense. Suite au démembrement de l’URSS et à la création des Forces armées russes le 7 mai 1992, ces unités deviendront le 10 août 1992 les actuelles Forces spatiales. La Russie dispose de différents dispositifs de détection et d’alerte avancée, notamment dans des pays de l’ex-URSS, parmi lesquels le radar de Qabala en Azerbaïdjan ou le complexe Okno au Tadjikistan, entré en service en 2002 afin d’effectuer un suivi optique des satellites. La Russie dispose également de familles de satellites visant à équilibrer les capacités américaines : Oko pour la classe Vela américaine (alerte avancée et ne donnant pas à l’heure actuelle de couverture totale de la planète), Strela pour les télécommunications militaires, Radar Ocean Reconnaissance Satellite (RORSAT) pour le suivi radar des activités navales de l’OTAN.

 

Enfin, dans le domaine du spatial militaire habité, le programme Almaz (« diamant ») des années 1970-80 prévoyait le lancement par l’Union soviétique d’une série de stations spatiales militaires, sous couvert du programme Saliout. Trois stations Almaz ont été lancées : Saliout 2, Saliout 3 et Saliout 5. Saliout 2 a échoué peu après avoir atteint son orbite, mais Saliout 3 et 5 ont chacune conduit des tests habités réussis. Après Saliout 5, l’armée soviétique a estimé que le temps passé à la maintenance des stations dépassait les bénéfices engrangés par le programme. Cette famille de stations aurait néanmoins permis des tests d’approches furtives de satellites, de radars précis et de canons aériens permettant d’abattre discrètement des satellites adverses. C’est dans cette optique que se poursuit actuellement le développement d’Energia, qui reste le plus lourd lanceur existant.

 

La Russie est avec l’Union Européenne, la seule à disposer d’un concurrent du GPS fonctionnel. Il s’agit du système GLONASS, dont la dimension civile est moins marquée que son équivalent américain. Quoique mis au point dans les années 1980, il a fallu attendre début 2008 pour que seize satellites actifs se trouvent en orbite afin de couvrir de l’ensemble du territoire russe, et le 8 décembre 2011 pour que GLONASS assure la couverture du reste de la planète. Son développement avait auparavant été accéléré par un soutien actif du gouvernement, comme pour toutes les applications civiles, qui avait déclaré vouloir faire payer un malus à partir de la fin 2012 sur les produits électroniques compatibles avec le système GPS et non avec GLONASS.

 

Le programme spatial constitue actuellement un axe important des politiques de défense et de prestige national russes. Le remaniement de l’agence spatiale en mars 2004, quelques jours avant la réélection de Vladimir Poutine à la présidence, témoigne de cet intérêt renouvelé : le 9 mars 2004, le pôle aéronautique est à nouveau dissocié du pôle spatial et l’agence spatiale est renommée « Agence spatiale fédérale russe » (FKA). Koptev quitte alors la direction de l’agence, qu’il dirigeait depuis sa création douze ans plus tôt. Il est remplacé par Anatoly Perminov, l’ancien chef des Forces spatiales militaires, qui tient un discours beaucoup plus ambitieux que son prédécesseur et évoque notamment le lancement de programmes spatiaux habités à destination de la Lune et de Mars. Dans le contexte d’une recherche spatiale historiquement lié à l’industrie de la défense, quelle place existe-t-il pour des collaborations entre la Russie et les grands pays émergents qui commencent à affirmer leur intérêt pour la conquête spatiale ?

 

Coopération russo-indienne : quand Moscou rejoint les non-alignés

 

Depuis 1947, tant pour contrer le rapprochement pakistano-américain que pour maintenir son non-alignement, la coopération russo-indienne en termes de technologies et d’équipement de défense a été assez active. Le secteur spatial n’est pas en reste : dès 1979 un lanceur russe avait mis en orbite le premier satellite d’observation de la Terre indien, Bashkara I. Celui-ci pesait quatre cent quarante-quatre kilos et emportait un radiomètre ainsi que deux caméras opérant en lumière visible et en infrarouge, afin de collecter des données pour l’hydrologie, la géologie et la gestion des ressources forestières. Bhaskara II, aux caractéristiques similaires, est lancé en 1981. Dans le cadre du programme de coopération internationale soviétique Intercosmos, le premier astronaute indien est Rakesh Sharma, un pilote de l’armée de l’Air. Il séjourne onze jours à bord de la station spatiale Saliout 7 en avril 1984.

 

La Russie aide également l’Inde à disposer d’une autonomie d’accès à l’espace avec le développement du GSLV (Geosynchronous Satellite Launch Vehicle), le dernier et le plus puissant des lanceurs développé par l’ISRO, dont le développement est décidé en 1990 pour permettre à l’Inde de lancer ses satellites en orbite géostationnaire. Pour parvenir à placer plus de deux tonnes en orbite géostationnaire, l’ISRO a massivement recours à des technologies importées. Le premier étage est un gros propulseur à poudre de conception indienne, flanqué de quatre propulseurs d’appoint à propergol liquide, utilisant le moteur Vikas et très proches des PAL de l’Ariane 4. Le deuxième étage est propulsé par un moteur Vikas, tandis que le troisième étage est propulsé par un moteur russe RD-56M consommant un mélange d’oxygène et d’hydrogène. En 1993 l’Inde veut acquérir la licence de construction du moteur russe mais la Russie doit refuser sous la pression des États-Unis, qui considèrent qu’il s’agit d’une violation des accords sur la diffusion des technologies de missile. La Russie en vendra finalement sept et l’Inde décidera de développer son propre moteur.

 

Plus récemment, une déclaration d’intention a été signée en novembre 2003 entre l’Agence spatiale fédérale russe et l’Organisation indienne pour la recherche spatiale. Visant à étudier la possibilité de mettre sur orbite des Ouragan-K au moyen de lanceurs indiens, elle n’a pas eu de suite. En revanche un accord a été signé en 2007 avec l’agence spatiale russe Roscosmos pour des missions scientifiques conjointes vers la Lune, pour une durée de dix. Par ailleurs une fusée PSLV a lancé la première sonde spatiale indienne Chandrayaan-1 le 22 octobre 2008. Celle-ci a été placée en orbite autour de la Lune quelques jours plus tard, afin d’effectuer des observations scientifiques.

 

La politique spatiale chinoise : gagner la paix en préparant la guerre

 

Depuis le milieu des années 1990, la Chine affiche de grandes ambitions en matière spatiale. Elle souffre cependant de lacunes importantes et d’un retard technologique considérable, malgré un intérêt historique pour le spatial qui remonte au milieu des années 1950, notamment au retour de Qian Xuesen en République populaire de Chine après qu’il ait cofondé le Jet Propulsion Laboratory aux États-Unis en 1944 et en ait été chassé durant la période du Maccarthysme. Les intentions en la matière se sont successivement heurtées au repli technologique suivant le Grand Bond en Avant puis, à partir de 1979, à la doctrine de la hiérarchie des priorités de Deng Xiaoping, plaçant la modernisation des capacités militaires et technologiques, donc la recherche spatiale, au dernier rang du programme de revitalisation de la Chine, avec une priorité absolue donnée au développement économique du pays. Au début des années 1990, dans un contexte de repli idéologique et d’exacerbation du nationalisme, se produit le « Bond en avant technologique » de Deng. La guerre du Golfe aboutit à la prise de conscience du fossé technologique séparant la Chine des États-Unis et entraîne l’accroissement de l’intérêt et des moyens alloués au développement des capacités militaires.

 

Le programme spatial chinois possède une importance stratégique majeure pour l’empire du Milieu et lui permet de contourner l’embargo sur la vente d’armes imposé par les États-Unis depuis 1989, en invoquant le droit à mener des recherches scientifiques et à utiliser pacifiquement l’espace. Par ailleurs l’obtention du statut de grande puissance spatiale peut encore renforcer le prestige du régime. La Chine s’est donc lancée dans un programme spatial aux objectifs ambitieux. Dans le 3ème Livre Blanc sur l’Espace du 29 décembre 2011, elle fait ainsi part de son intention de consolider sa place de puissance spatiale en insistant sur l’importance d’agir à parité avec l’UE, la Russie et les EU. On assiste à une accélération de la cadence des lancements entre 2000 et 2005 : Pékin passe de cinq lancements en 2002 à six et un vol habité en 2003, dix en 2004, pour aboutir en 2005 à cinq lancements et un vol habité. Fortement médiatisés, les vols habités effectués dans le cadre du programme Shenzhou se sont accélérés au cours des dernières années et ont vu la réalisation de plusieurs premières : premier Chinois dans l’espace, Yang Liwei, en 2003 avec Shenzhou 5 ; premier vol orbital en binôme, en 2005 avec Shenzhou 6 ; première sortie extravéhiculaire, en septembre 2008 avec Shenzhou 7 ; premier rendez-vous orbital manuel, en juin 2012 avec Shenzhou 9. La portée technique de ces réussites est à relativiser, ces manœuvres ayant été maîtrisées par les États-Unis et l’Union soviétique dès les années 1960. Il en va de même du test de destruction balistique d’un satellite effectué le 11 janvier 2007, technique maîtrisée par les Américains depuis les essais du Bold Orion de 1959. Ces réalisations démontrent néanmoins la capacité de la Chine à atteindre les objectifs qu’elle se fixe et à rattraper son retard à marche forcée, rendant crédibles les projets plus ambitieux de système de positionnement militaire (Compass, Beidu), ou de station spatiale, dont l’amarrage orbital de juin dernier a validé la faisabilité technique.

 

La communication gouvernementale insiste inlassablement sur l’indépendance de la recherche spatiale chinoise et son caractère pacifique, afin de promouvoir la « civilisation de l’Humanité et le développement économique scientifique et technologique »[5]. Le volontarisme du gouvernement à ce sujet reflète la volonté de l’État de jouer un rôle de « force de cohésion pour l’unité du peuple chinois et la renaissance de la Chine ». Il s’agit néanmoins de relativiser les intentions pacifiques du gouvernement chinois, qui accuse dans le même temps les États-Unis et l’Union européenne de « monopoliser les dernières avancées technologiques dans le domaine de la science militaire et de l’armement afin de conserver leur position de force ». Les objectifs de la Chine sont en réalité de développer ses capacités militaires et renforcer une puissance globale qu’elle estime légitime. Elle entend « gagner la paix en préparant la guerre », en gardant constamment en tête la question taïwanaise : la maîtrise de l’espace permet de renforcer la crédibilité de Pékin et sa capacité à interdire une zone à ses adversaires, par exemple le détroit de Taïwan.

 

Les liens entre programmes civils et militaires sont d’ailleurs clairement revendiqués par le ministère chinois de la Défense, qui considère que « sans la bombe et sans l’espace, il n’y aurait en Chine ni satellite commercial, ni centrale nucléaire, ni satellite de communication ». Au niveau organisationnel l’ensemble du programme spatial chinois, civil comme militaire, est contrôlé par le département de l’armement de l’APL, (placé sous l’autorité directe de la commission militaire centrale du PC). Il s’agit officiellement de « mieux combiner recherche civile et militaire afin d’assurer un progrès plus rapide des technologies militaires, notamment dans le domaine de l’espace mais également dans ceux de l’énergie nucléaire, de l’aviation civile et de la construction navale ». Depuis 1996, la Chine a procédé à plusieurs séries de lancements de satellites pour développer ses capacités spatiales militaires. Elle a notamment l’intention de mettre en place une centaine de petits satellites d’observation d’ici 2020, officiellement pour contrôler l’environnement, ce qui lui permettra de combler son retard en capacité d’observation. Enfin, Pékin met en œuvre les satellites de télécommunication Fengyuan visant à renforcer ses capacités de transmission en temps réel.

 

Coopération spatiale et division politique

 

En Europe comme aux États-Unis, la coopération avec la Chine dans le domaine spatial est souvent pensée comme un moyen d’engagement et de normalisation de la puissance chinoise. Jusqu’à présent, la Chine n’a collaboré avec la NASA sur aucun programme ou projet. Quelques échanges scientifiques internationaux ont été lancés avec l’UE, initiant des coopérations bilatérales entre États ou entre instituts de recherche (European Space Agency et centres de recherches chinois ; Beijing University, Commission européenne et ministère chinois de la Science et de la Technologie). Ceux-ci ont notamment permis le lancement d’un China Europe Global Navigation Satellite System Technician Training and Cooperation Center, dont le but officiel est la prévention des catastrophes naturelles. L’ESA et le Centre de recherches spatiales de l’Académie des sciences de Chine ont développé le programme Double star (Chuang Xing) pour la Chine, Cluster II pour l’Europe, qui prévoit le lancement de quatre satellites européens et deux chinois, afin de mettre en œuvre un réseau commun de satellites de surveillance. Enfin, la Qinghua University et l’University of Surrey (Grande-Bretagne) ont initié un partenariat pour la mise en place de sept mini-satellites d’observations en 2020. L’UE et la Chine trouvent dans ces programmes une réponse à des objectifs communs : recherche de prestige et volonté de rééquilibrer l’hégémonie américaine dans l’espace.

 

La Chine a tenté de faire de ses technologies spatiales un atout pour sa politique étrangère vers les pays en voie de développement, via le lancement de satellites de communication dans le cadre d’opérations Sud-Sud dont l’intérêt est plus politique que scientifique. Citons ainsi la mise en orbite commerciale de satellites de télécommunications fabriqués par l’Agence spatiale chinoise pour le Nigéria, le Venezuela ou pour le Pakistan. Dans le cas russe, Pékin et Moscou ont convergé sur certains sujets et initié un début de coopération scientifique. Rappelons que Phobos Grunt (échec de 2011 de la mission vers Mars) emportait une des premières sondes chinoises d’exploration du système solaire, Yinghuo 1 (« luciole »), destinée à l’exploration de la planète Mars et lancée le 8 novembre 2011 par une fusée Zenit en tant que sous-satellite de la sonde Phobos-Grunt de l’Agence spatiale fédérale russe FKA. Mais pour l’heure, l’exploration chinoise semble se cantonner à des projets situés en Chine (notamment avec le programme Chang’e d’exploration de la Lune en vue d’une mission habitée) et au perfectionnement des lanceurs et des moyens de vol habité. Dans l’ensemble, les échanges bilatéraux dans le domaine spatial restent peu intenses et les deux parties témoignent d’un certain scepticisme.

 

La Russie et la Chine semblent désireuses de peser sur la scène spatiale, dont elles souhaitent faire un instrument d’affirmation de leur puissance dans les années à venir. Les dynamiques à l’œuvre diffèrent néanmoins et rendent peu probables la mise en place d’une véritable coopération. La Russie fait face au défi de la remise à niveau et de la restructuration de son infrastructure industrielle, ainsi qu’à la reconstitution de pôles d’excellence lui permettant de se doter à nouveau des talents nécessaires. Défis colossaux auxquels s’ajoute la difficulté d’accéder à des zones de lancement économiquement viables, ce qui ne pourra se faire que par un rapprochement avec les ex-Républiques soviétiques d’Asie centrale, en particulier le Kazakhstan. La Chine suscite quant à elle la méfiance de ses interlocuteurs et doit rattraper quarante années de retard technologique en la matière, tout en se donnant les moyens de conjuguer le renforcement de capacités militaires naissantes avec l’acquisition d’une stature de partenaire fiable pour des programmes spatiaux. La question reste ouverte de savoir si elle sera capable à long terme de poursuivre seule ses programmes de recherches, notamment son projet de station spatiale.

 

Club du Millénaire: Pierre Jérémie, Louis-Marie Bureau, Victoire Coindreau

 

Comité de rédaction : Sarah Laffon

 


[1] Notamment l’arrêt très médiatisé en 2010 du projet de lanceur spatial Arès V.

[2] Lanceur lourd comparable à Saturn V.

[3] James Oberg, « Cronkite on space: inspiration, not information, Honoring the enthusiasm, overlooking the inaccuracies », 6 mars 2006.

Source : http://www.thespacereview.com/article/570/1 (ressource consultable au 16 novembre 2012).

[4] Créé après 1991 suite à la disparition du SAC.

[5] Valérie Niquet, « La recherche spatiale en Chine : saut technologique et capacités militaires », Institut Français de Relations Internationales, Juin 2007.