Zen frappons zen : du dojo à l’arène

De prime abord, les arts martiaux renvoient davantage à des productions cinématographiques qu’à des interrogations philosophiques. Pourtant en introduisant un questionnement sur la vie et la mort, leur identité, leur rapport à autrui, la capacité à maîtriser leurs émotions ou leur instinct, les arts martiaux amènent leurs adeptes à des réflexions de nature spirituelle. Originellement liés à la guerre, les arts martiaux, en se développant, se sont progressivement émancipés de cette empreinte utilitaire.

La guerre et ses principes, à l’origine des arts martiaux

Les victoires militaires ont été remportées grâce à l’utilisation de techniques de combat, et les civilisations les plus anciennes font figures de pionnières en la matière. La vocation guerrière se retrouve dans l’étymologie du terme « arts martiaux », Mars étant le dieu grec de la guerre. Les arts martiaux du sud de l’Inde, connus sous le nom de Kalari Payattu (« lieu d’exercice au combat »), étaient enseignés à chaque soldat afin de les préparer aux champs de bataille. Le Kalari Payattu ne se limitait pas pour autant à des techniques guerrières et intégrait un important corpus de connaissances médicales et religieuses, ce que reflète la construction des gymnases autour d’un autel consacré à une divinité guerrière[1]. Cette accointance avec les techniques guerrières est également palpable dans les écrits de Sun Tzu, particulièrement dans L’art de la guerre (traduit littéralement par « stratégie militaire de Maître Sun »), qui rassemble les principes taoïstes essentiels s’imposant aux guerriers[2]. Si ces textes s’intéressent uniquement à la guerre, ils ont largement influencé les principes de fonctionnement des arts martiaux. Sun Tzu y affirme que l’objectif de la guerre est de prendre et conserver les possessions de l’adversaire, c’est-à-dire de rendre l’ennemi conforme à ses propres intentions plutôt que de le détruire[3]. Ceci tient au contexte de la Chine médiévale, monde clos où s’affrontaient presque en permanence des armées de force égale. Sun Tzu écrit également que le guerrier ne doit pas écraser son adversaire mais utiliser les forces de ce dernier à son propre avantage, ce qu’il explicite ainsi : « this is called, using the conquered foe to augment one’s own strength »[4]. La boxe chinoise, fortement pratiquée à l’arrivée des Européens au XIXème siècle, reprend de nombreux principes de Sun Tzu. Elle permit de développer les capacités d’autodéfense des communautés paysannes, ce qui fut constaté lors de la révolte des boxers de 1900-1901[5]. Son style, basé sur la reproduction des postures animales, est fortement inspiré du taoïsme. La boxe s’y réfère même directement dans le style dit des « huit immortels », qui reprend des techniques de combats associées aux attributs des immortels dans le canon taoïste. La boxe chinoise prône un art du combat qui applique des préceptes de Sun Tzu, comme celui déclarant qu’un « flux inarrêtable » baigne toute chose et que faute de pouvoir s’y opposer, il est nécessaire d’aller en son sens. En pratique, ce principe doit permettre au guerrier d’accomplir une infinité de mouvements fluides sans être perturbé par son environnement[6].

L’ancienneté du lien entre les samouraïs, caste guerrière, et leur pratique des arts martiaux, souligne la vocation originellement guerrière des arts martiaux japonais. Elle n’a pas empêché pour autant le recours au zen, pleinement intégré dans l’art du combat, en raison de son caractère pratique et simple, parfaitement compatible avec l’art de la guerre. D’une part, le zen a pénétré l’univers des samouraïs par le bushidô, code d’honneur auquel devaient se conformer les membres de la caste militaire (buke). Assez paradoxalement, le bouddhisme a ainsi concouru à former cet esprit de chevalerie et de nationalisme. D’autre part, la pratique du zazen s’avère fort utile pour le combat : grâce à la méditation, détaché de toute passion inutile, le guerrier n’a plus peur de la mort, il est comme invincible[7]. Le zen est donc un outil permettant de mieux appréhender l’affrontement, en perfectionnant et domptant son esprit afin de trouver l’apaisement intérieur et le courage. En outre, si le zen est associé à la vacuité, il l’est également, paradoxalement, au « sentier du guerrier » ; il tend à la fois à trouver l’apaisement intérieur que la perfection martiale. Les arts martiaux japonais connaissent néanmoins une transformation à l’avènement de l’ère Meiji (1868-1912). D’utilitaires, ils deviennent essentiellement spirituels, passant de simples jutsu (techniques militaires) à des (voies), disciplines martiales à but mental, toujours sous l’influence du zen.

L’influence du zen et d’autres courants spirituels sur le développement des arts martiaux

Le zen est une influence majeure sur le développement des arts martiaux, comme il le sera montré ensuite mais il n’est l’unique influence. Le taoïsme constitue également une source d’inspiration majeure. Le Dao De Jing (ou Tao Te Ching, « Livre de la voie et de sa vertu ») est un court recueil d’aphorismes obscurs et poétiques, attribués au père fondateur et même divinisé du taoïsme : Laozi (ou Lao-Tseu). On y retrouve l’éthique libertaire, une mystique « quiétiste », également présente dans le bouddhisme chan (ancêtre du zen japonais) ainsi que le sens des équilibres entre yin et yang. Son influence est visible dans plusieurs aspects des arts martiaux. Le taoïsme constitue une sorte d’alchimie spirituelle, visant à transformer la personnalité du pratiquant par l’exercice spirituel et physique, grâce à l’alignement des forces cosmiques. La quête de l’immortalité, le contrôle du souffle (qi-gong) et de la maîtrise de l’énergie sont essentiels dans les arts martiaux chinois, bien que moins importants chez les Japonais. Les accointances avec le confucianisme sont également palpables. On peut retrouver des valeurs communes, comme l’intégrité et la droiture (également présentes dans le taoïsme, avec la notion de « te »), ou le respect dû aux aînés. En outre, les méthodes d’enseignement du confucianisme sont semblables à celles des arts martiaux pour les samouraïs, notamment en ce qui concerne les modes de transmission du savoir des arts martiaux, d’où ressortent l’importance du rituel, l’absence de consignes explicites ou l’observation. Enfin, dès leurs origines, les arts martiaux sont emprunts d’une part de mysticisme. Les maîtres avaient recours à des formules assez mystérieuses pour coder la transcription des techniques, afin qu’elles ne puissent pas être comprises par les non-initiés. Les rouleaux font ainsi référence à des métaphores comme « le reflet de la lune sur le lac » (la distance entre deux combattants) ou « les deux sommets » (les coudes).

Au-delà de l’aspect « mystique », les arts martiaux doivent se comprendre dans une perspective philosophique. Pour un maître japonais d’aïkido[8], le sens des arts martiaux est à trouver dans la relation duale qu’ils produisent : l’art du combat crée une alternative entre soi et autrui, qui peut se résumer à tuer ou être tué. En dépassant cette conception originale et très martiale, il nous invite à voir cette dualité soi-autrui comme une relation objet-sujet, et une alternative affirmation-négation. On peut ainsi « définir l’art martial, dans sa signification essentielle, comme une façon de gérer sa propre subjectivité dans la relation avec autrui »[9] . D’autre part, l’art du combat nous invite à voir le zen, par la pratique du zazen, comme un exercice de découverte et de maîtrise de sa subjectivité, au sens de sujet. Le zen constitue alors un préalable nécessaire à l’étude et à l’exercice de sa subjectivité face à autrui, permis par les arts martiaux.

Le zen est à l’origine de la transformation des arts martiaux japonais. Dès la seconde moitié du XIXème siècle, des écoles d’arts martiaux se forment, inspirées du courant bushi du budô. On y retrouve le kendo, issu du kenjutsu[10] ; le kyudo[11], issu du kyujutsu ; le judo[12] de Jigoro Kano et l’aïkido[13] de Morihei Ushiba, qui sont tous deux issus du jujutsu[14] et le karaté dô[15] de Gichin Funakoshi. Le budô[16], regroupe l’ensemble des arts martiaux japonais. Plus qu’un simple regroupement d’arts martiaux, le budô est un ensemble qui les lie aux questions philosophiques et éthiques. Le terme dô signifiant « voie », le budô nous interroge sur la définition de cette voie et la manière de l’atteindre. Il constitue une méthode pour trouver et acquérir la compréhension et donc la maîtrise de soi-même. C’est ici la voie de Buddha, le butsudô, qui permet à l’ego d’atteindre l’éveil[17]. Le lien ténu entre budô et zen se manifeste particulièrement dans l’importance qu’ils accordent tous deux à la méditation, le zazen, qui permet de parvenir à l’état d’éveil spirituel.

La redécouverte du sens du dô au Japon au début du XXème siècle est à relier à la tradition chinoise du Qi (Ki en japonais). Le Ki est l’énergie, intérieure et extérieure, que l’homme peut apprendre à contrôler. Elle se trouve concentrée en un seul point, juste en dessous du nombril (le Hara). L’aïkido, sous l’influence de Ueshiba, a été très marqué par la notion de Ki. Ueshiba voyait cette discipline à la fois comme un système de défense et comme une pratique mystique. Il constituait pour lui une voie (dô) divine, offrant à l’homme qui le pratique la possibilité d’être en harmonie avec la nature dans sa totalité. Dans la réalisation progressive de la technique, l’aïkido établit un parallèle entre zen et art martial[18]. Dans un premier temps, l’objet nie le sujet, c’est-à-dire que le tori (le pratiquant qui réalise la technique d’aïkido, qui projette son adversaire) nie l’uke (l’attaquant, celui qui chute). Pendant la pratique, les rôles s’inversent avec les katas (les formes, c’est-à-dire des mouvements codifiés). Puis, objet et sujet se nient mutuellement : les adversaires se terrassent mutuellement ; « ne pas tuer si l’on veut être tué » et « être prêt à tuer si l’on est sur le point d’être tué ». Enfin, objet et sujet s’acceptent mutuellement : c’est la « traversée mutuelle », l’aboutissement avec coexistence et reconnaissance mutuelle. Il ne s’agit plus de tuer l’autre mais de tuer l’ego en soi-même, d’aller au-delà de son ego[19].

Si l’aïkido conçoit le Ki de manière hautement spiritualisée, le judo, fondé par Jigoro Kano, se réfère davantage aux pratiques ancestrales guerrières du dô qui utilisaient le Ki de façon rationnelle, en utilisant celui de l’adversaire. L’efficacité y est primordiale et passe par l’acquisition d’une maîtrise absolue de soi-même, tant de son corps que de son esprit. Le judo possède un code moral, représenté par un grade composé de trois valeurs : Shin (valeur morale, esprit, caractère), Ghi (valeur technique) et Tai (valeur corporelle)[20]. Cette triple valeur peut exister, pour chaque pratiquant, en proportion variable selon l’âge, la santé et le sexe. Le judo se fonde moins sur une quête spirituelle parfois mystique, relativement opaque aux non-initiés, que sur un ensemble de préceptes moraux et éthiques. Le bushidô[21] du judo comprend de nombreuses valeurs exprimées sous forme d’aphorismes. Ces derniers renvoient à une approche philosophique au sens littéral, basée sur une quête de la sofya, la sagesse. La droiture est ainsi définie par un bushi comme « le pouvoir de prendre, sans faiblir, une décision dictée par la raison. Mourir quand il est bien de mourir, frapper quand il est bien de frapper »[22]. De même, la codification des gestes et la ritualité de la politesse encadre la vie de tout guerrier et pratiquant. Elle vise la maîtrise des passions et instincts. La forte ritualisation du judo peut ainsi se comprendre comme une démarche de « civilisation » des rapports sociaux, les esthétisant avec noblesse. Dans la même optique les dojos sont considérés comme des écoles de vie, où la relation entre maître et disciple offre une formation physique, technique et psychique. Il n’est donc pas surprenant que la fidélité soit considérée comme une valeur majeure du judo, particulièrement dans le lien qui unit le maître à l’élève, dépourvu de toute obséquiosité mais où le respect et la loyauté sont sans faille. Cette constante de la fidélité vient des samouraïs, pour qui l’attachement au seigneur et à l’Empereur Yato, l’âme du pays, primait sur tout le reste, y compris la piété filiale.

Le zen a également inspiré le karaté, quoique plus tardivement. Le karaté naît lorsque la pratique des arts martiaux venus de Chine atteint la péninsule d’Okinawa et inspire de nouvelles pratiques, toujours teintées des arts martiaux des samouraïs. Pensé par Gichin Funakoshi, le karaté s’inspire autant de la culture traditionnelle japonaise que de la culture chinoise et de la pensée japonaise du budô. L’évolution du karaté vers le domaine du dô se traduit dans l’évolution de son nom. Originellement appelé karaté-jutsu (le terme jutsu désignant une technique de combat, à l’utilité pratique), il devient ensuite karaté-dô. Le terme kara, signifiant « vide », revêt une importance particulière[23]. Il illustre le refus de recourir à d’autres armes que les mains et les pieds et souligne que le but du karaté n’est pas de parfaire une technique mais bien de purifier son cœur et son esprit de tout désir et de toute vanité. L’idée de vide doit être entendue comme la recherche d’un état d’esprit commun au zen et au budô, permettant l’action parfaitement libre de toute influence extérieure, en harmonie avec soi et son environnement. L’utilisation de caractères différents pour l’écriture du terme « karaté » illustre l’émancipation de l’influence chinoise. Jusqu’au XIXème siècle, l’idéogramme « kara » était le même que « to », l’un et l’autre désignant la Chine. C’est au début du XXème siècle qu’un nouveau caractère fut utilisé pour le terme « kara », pouvant se lire « ku » et signifiant « vide ». Ce changement marque la rupture avec l’influence chinoise tout en liant l’art à la philosophie bouddhiste (« vide » faisant référence au vide de l’esprit)[24]. L’ajout du terme « dô » permet d’intégrer l’idée que, tous comme les autres arts japonais (ikebana, calligraphie), le karaté s’inscrit dans une démarche de recherche spirituelle. Dans cette optique, le pratiquant doit suivre un certain nombre de préceptes, qui constituent le code moral de chaque discipline. Le perfectionnement en toute chose va de pair avec un accomplissement de soi-même, dans une harmonie de l’être avec son environnement[25]. Le fondateur du karaté voulait assimiler cet art martial au budô, en réconciliant pratique de combat et accomplissement spirituel.

Maitrise de soi et unité

Les arts martiaux concilient la quête de l’éveil spirituel avec celle de la maîtrise de soi, comme y appelle l’un des vingt principes de Funakoshi : « Laisse ton esprit libre, ne le laisse pas se fixer. »[26] . L’esprit doit rester agile et libre, ne pas être encombré afin d’être le plus réactif possible. La maîtrise de l’art martial nécessite le suivi d’une morale stricte. Si tous les arts martiaux obéissent à un code d’honneur, le bushidô japonais est l’un des plus codifiés. Sa version classique se compose de neuf vertus[27], que l’on retrouve dans le code moral du judo. La recherche du contrôle de soi, l’une des vertus cardinales du bushidô, baigne également la boxe thaïlandaise. Il ne s’agit pas, comme on peut le voir dans les sports de combat, d’y remporter la compétition en mettant son adversaire hors de combat par tous les moyens, mais de maîtriser l’« art » (sinla’pa’) de la boxe, par la maîtrise de ses émotions et de la douleur[28]. La concentration et l’attention sont la voie pour se couper de ses sensations. La boxe thaïlandaise ne s’inscrit pas pour autant dans une démarche spirituelle, même si la performance y est entendue comme « la volonté en acte ». Atteindre ce niveau d’excellence permet d’appréhender, grâce à l’adversaire, sa propre maîtrise de soi. L’idée de maîtrise de soi se retrouve dans le zen japonais, qui est associé au « vide » mais également au « sentier du guerrier ». Le combattant ne doit pas se laisser dominer par un sentiment ou un jugement hostile mais être « vide », libre et disponible pour répondre à tout événement extérieur. Faire l’expérience du zen pour un combattant signifie qu’il est en mesure d’être absolument concentré, en étant complètement détaché de ce qui se passe autour de lui. Cette maîtrise du tout par le vide permet d’atteindre l’unité en faisant se compléter les contraires. Une telle démarche est au cœur de l’enseignement de Bodhidarma, fondateur des arts martiaux chinois, qui concevait les arts martiaux comme indispensables à la quête spirituelle en ce qu’ils permettaient un développement harmonieux du corps et de l’esprit, dont l’unité est essentielle. A ses yeux « on prêche la doctrine pour l’esprit, mais l’esprit et le corps sont originellement un seul et on ne peut les séparer »[29].

Au-delà de la spiritualité : l’inscription des arts martiaux dans la société

Les arts martiaux, en ce qu’ils impliquent une réflexion philosophique et spirituelle, s’inscrivent presque naturellement dans les activités quotidiennes de leurs adeptes. La boxe thaïlandaise s’est ainsi vue récupérée par un double mouvement de « sportivisation »[30] et de nationalisation au XXème siècle, visant à promouvoir une pratique ludique autant qu’à appuyer des revendications identitaires[31]. Deux siècles auparavant sur le continent américain, le développement de la capoeira avait connu un développement comparable, faisant de cette « danse martiale » un outil d’émancipation des esclaves noirs face à la domination blanche. Dans cette optique, la capoeira invente un langage dansé qui privilégie le retour aux origines et le côté animal de l’homme et le jeu. Elle enjoint à « résister, à entrer dans le faire, jouer et déjouer la fonctionnalité du monde blanc où le Noir n’a rien à gagner, refuser d’avilir la puissance du geste dans l’utilité de l’acte »[32]. Outil social, les arts martiaux s’inscrivent parfois comme un élément central de l’apprentissage de la citoyenneté et de la vie en commun. L’entraînement constitue un acte de socialisation à part entière, le camp étant un relais éducatif comme le foyer familial et l’école. Dans le cas de la boxe thaïlandaise, on considère ainsi qu’être « un bon boxeur, c’est être un bon citoyen, c’est-à-dire un bon bouddhiste »[33].

L’inscription de la pratique des sociétés dans les différentes cultures et sociétés qui les pratiquent invite à se méfier d’une approche trop occidentalisée des arts martiaux. Plusieurs écueils sont à éviter : la vision anhistorique des arts martiaux, que les films de Bruce Lee et les images de samouraïs mythifiés ne tendent pas à corriger, ainsi que la tendance à envisager les arts martiaux comme un ensemble homogène alors qu’ils appartiennent à différentes aires géographiques, ont subi des influences culturelles diverses et ont des histoires et des âges distincts. En outre, si le discours insistant sur la nécessité de passer par le zen pour comprendre et pratiquer véritablement les arts martiaux est généralement accepté, il convient de signaler le désaccord existant entre les historiens japonais. Si tous reconnaissent au zen une certaine influence dans le développement des arts martiaux, certains considèrent qu’elle est aujourd’hui surestimée.

Il convient à cet égard de rappeler l’influence récente du regard occidental sur les arts martiaux. La boxe chinoise fut ainsi classée en deux catégories (interne et externe[34]) à la fin du XIXème siècle. Cette répartition fut essentiellement le fait des occidentaux, qui pouvaient ainsi « juxtaposer un modèle occidental du corps humain (morphologique, biomécanique, médical) à un modèle énergétique et physiologique du fonctionnement du corps, suivant la culture traditionnelle chinoise »[35]. Les maîtres encouragèrent eux aussi cette occidentalisation, dans une optique d’exportation des arts martiaux. Le système de graduation par ceintures de couleurs fut ainsi mis au point à la fin du XIXème siècle par Kawaishi Mikinosuke, pour le développement du judo. Il fut repris par la grande majorité des disciplines martiales, même non japonaises, utilisant la récompense comme facteur de motivation dans le cadre d’une pédagogie destinée aux pratiquants occidentaux[36].

L’exacerbation de la division entre arts martiaux internes et externes a favorisé le développement de disciplines catégorisées, allant de la relaxation au combat libre. Le Qi Gong (interne) est depuis 1980 en plein essor en France, ses adeptes trouvant dans cet « art énergétique traditionnel », une façon de pratiquer une activité à la fois bénéfique pour leur bien-être et riche culturellement[37]. A l’inverse, des arts martiaux traditionnels voient leurs traits originaux violents accentués (exemple du full contact, version du karaté où les coups sont portés) ou sont réutilisés dans une optique d’autodéfense (notamment le penchak silat indonésien, enseigné pour l’utilisation du tonfa par les forces de l’ordre, ou le systema russe qui reprend de nombreux traits de l’aïkido). Les techniques d’autodéfense visent essentiellement à permettre de libérer les réflexes naturels, ramenant le combat à une violence originelle plutôt qu’à un affrontement spiritualisé. Si les arts martiaux enseignent une technique, qui n’est utilisée en combat que dans un second temps, le processus est ainsi inversé dans le cas du close-combat, où les premiers combats ont lieu sans préparation technique préalable. La résistance aux peurs et la maîtrise de soi passent moins par la méditation et l’application de techniques que par l’expérience même du combat[38].

La violence et l’instinct semblent primer sans qu’il y ait pour autant référence à Sun Tzu, qui recommandait d’adopter l’état de la bûche non dégrossie en agissant sans jugement préalable ; le stratège devait au contraire ouvrir son potentiel de perception et apprendre uniquement par l’expérience, c’est-à-dire par les sens et les situations les plus factuelles. L’intérêt pour le combat libre, les Mixed Martial Arts (MMA) en particulier, semble plutôt révéler une approche quasi-utilitaire des sports de combat : la victoire s’y obtient par la mise hors de combat ou la soumission, et les assauts visent l’efficacité maximale dès le début de l’échange[39]. Le succès de ce type de sports même chez les pratiquants d’arts martiaux traditionnels, la mise en valeur des réflexes naturels, de l’instinct, le refus de toute codification peuvent faire penser que nous assistons à une éclipse de la dimension philosophique ou spirituelle des arts martiaux. N’oublions pas pour autant que la boxe, sport de combat par excellence, trouve son origine en Grèce où elle fut introduite par Eryx, le champion de l’Olympe[40] : la culture occidentale à l’origine de la codification des sports de combats est celle qui encense aujourd’hui l’absence de règle. De Bodhidarma à Richard Douïeb le combat et sa dimension philosophique ou sociale reste donc affaire d’altérité. En dynamique permanente, la rencontre des opposés qu’il provoque mène, selon les regards, au paradoxe ou à l’union.

 

Club du Millénaire : Pauline Deschryver, Louis-Marie Bureau, Pierre Jérémie

Comité de rédaction : Sarah Laffon, Louis-Marie Bureau

 


[1] Master E. Edwards, « Indian Martial Arts », 2004.

Source : http://freedownload.is/pdf/e-edwards (l’ensemble des contenus étaient consultables au 18 juin 2012).

[2] Sun Tzu, The Art of War, Pax Librorum, Publishing House, 2009.

[3] Ibid, III, 1 : “In the practical art of war, the best thing of all is to take the enemy’s country whole and intact ; to shatter and destroy it is not so good. So, too, it is better to capture an army entire than to destroy it, to capture a regiment, a detachment or a company entire than to destroy them.

[4] Ibid, II, 18

[5] Le nom de la révolte renvoie à celui donné à la secte du Yìhéquán, « Les Poings de la justice et de la concorde », plus tard appelée Yìhétuán, « Milice de la justice et de la concorde ». Cette secte entraînait ses adhérents aux arts martiaux, à la boxe plus particulièrement, afin de contrer les forces de police des concessions étrangères.

[6] Daisetz Suzuki, Zen and Japanese Culture, Pantheon Books, New-York, 1959.

[7] On évoque souvent les écrits de Takuan (1573-1645), Hakuin (1685-1768) et Musashi (1584-1645)

[8] Luc Boussard, traduction de Chiba Sensei.

Source : http://www.deuxversants.com/zenaiki.html, mai 2012

[9] Ibid.

[10] « Technique d’escrime ».

[11] Tir à l’arc.

[12] « Voie du principe ».

[13] « Voie du zen en mouvement ».

[14] Techniques anciennes de souplesse pratiquées par les samouraïs.

[15] « Voie du combat sans arme ».

[16] « Voie du guerrier ».

[17] Taisen Deshimaru, Zen & Arts martiaux, Coll. Spiritualités vivantes, série bouddhisme, Albin Michel, Paris, 1983.

[18] Luc Boussard, traduction de Chiba Sensei, art. cit.

[19] Christian Courtonne, « Entretien avec Philippe Coupey, moine zen et dirigeant de la mission de Maître Deshimaru », octobre 1999.

Source : http://www.deuxversants.com/coupey.html

[21] Naze Nitobé, Le Bushido – L’âme du Japon, Payot, Paris, 1927

[22] André Cognard « Ma rencontre avec Kobayashi Sensei », in André Cognard, Le petit manuel d’aikido, Centon Editions, 2007.

Source : http://www.centon.net/ouvrages/ma-rencontre-avec-kobayashi-sensei/

[23] Vincent Leduc, Vers l’intersection du karaté-do et du bouddhisme zen, travail universitaire pour l’Université Catholique de Louvain, 1988-99.

Source : http://www.jiseido.be/files/misc/Karate-doBouddhismeZen.pdf

[24] R. Habersetzer, Combat à main nue, Histoire et traditions en Extrême-Orient, Arts martiaux phora, Paris, 1998.

[25] K. Tokitsu, La voie du karaté. Pour une théorie des arts martiaux japonais, Coll. Points Sagesses, Paris, Seuil, 1979.

[26] Gichin Funakoshi, The Twenty Guiding Principles of Karate: The Spiritual Legacy of the Master, Kodansha, 2003.

[27] Honneur : meiyo ; fidélité : chujitsu ; sincérité : seijitsu ; courage : yuukan ; bienveillance : shinsetsu ; humilité : ken ; droiture : tadashi ; respect : sonchoo ; contrôle de soi : seigyo. L’honneur est la vertu première dont découlent les huit autres et va de pair avec la poursuite d’un idéal. La fidélité est à comprendre comme le respect de ses engagements. La sincérité est assimilée à l’authenticité, le courage est lié à la volonté. La bienveillance pousse à l’entraide et à l’attention à autrui et l’humilité s’oppose à toute vanité et présomption. La droiture désigne le suivi scrupuleux de son devoir en respectant autrui. Le respect engendre et découle de la droiture, mais renvoie aussi au respect du sacré. Enfin, le contrôle de soi est l’un des grands buts des arts martiaux, dont il conditionne l’efficacité dans toutes les situations.

[28] Stéphane Rennesson « La boxe thaïlandaise : assurer le spectacle et ne pas perdre la face », Ethnologie française 4/2006 (Vol. 36).

[29] Vincent Leduc, op. cit.

[30] Jean-François Loudcher, « Le processus de sportivisation de la boxe anglaise : le cas de l’étude temporelle des combats à poings nus (1743-1867) », Movement & sport sciences, 2008/3 n°65.

[31] Stéphane Rennesson in Jean Marc de Grave et Benoit Gaudin, Jean Marc de Grave et Benoit Gaudin « Les Arts martiaux Extrême-Orientaux », colloque à l’Université de Versailles St Quentin en Yvelines UniverSud Paris, 28 mars 2008.

[32] Camille Dumoulié, « La capoeira, une philosophie du corps », 2006.

[33] Stéphane Rennesson, « La boxe thaïlandaise : assurer le spectacle et ne pas perdre la face », op. cit.

[34] Nei Jia Quan 内家拳 et Wai Jia Quan 外家拳.

[35] David Florentin, « Histoire des arts martiaux chinois », 2007.

Source : www.taiji-grenoble.com/histoire-arts-martiaux.pdf

[36] Domy Stefanini, Richesse des arts martiaux, curiosité occidentale et mystère asiatique, 2009.

[37] Marceau Chenault, « La pratique du qi gong en France », in Jean Marc de Grave et Benoit Gaudin « Les Arts martiaux Extrême-Orientaux », colloque à l’Université de Versailles St Quentin en Yvelines UniverSud Paris, 28 mars 2008.

[38] Domy Stefanini, op. cit.

[39] « The variables with the largest marginal effects in the sub-sample of fights that go to a decision were damage and knockdowns, which is not surprising given their limited frequency in a fight. » Trevor Collier, Andrew L. Johnson, John Ruggiero, « Aggression In Mixed Martial Arts, An Analysis of the Likelihood of Winning a Decision », Springer Publishing. 2011.

[40] Devost, Manual Of Savate And English Boxing, Method Leboucher, 1885.