La communication comme outil d’influence chez Richelieu

De la conquête à la pratique du pouvoir, l’importance accordée à la communication fut une constante dans la carrière de Richelieu. Son ministère a initié des tendances lourdes de la communication politique qui ont su traverser les siècles et semblent aujourd’hui aller de soi. Sa principale innovation réside moins dans la création de moyens de communication que dans la systématisation et la rationalisation de leur utilisation par le pouvoir, dans l’optique de conquérir, contrôler et s’assurer le soutien d’une opinion publique naissante. Deux grands processus politiques marquèrent le XVIIème siècle : l’émergence de l’opinion publique et l’apparition de l’État moderne. Homme du monde avant d’être homme d’État, Armand du Plessis fut à l’origine de celle-ci et sut tirer parti de celle-là.

Un nouvel espace politique et médiatique

L’émergence de l’Etat moderne et des techniques de publications

Le règne d’Henri IV, prédécesseur de Louis XIII, est encore marqué par l’antique conception de l’espace public comme corps « mystique » mêlant symboliquement le peuple et le roi, tout en séparant strictement les domaines public et privé. L’État y est forcé de composer avec un réseau complexe d’arrangements et de droits particuliers s’échelonnant du Tiers à la haute noblesse, qui le confine à un statut de primus inter pares. Il est en revanche l’unique acteur de la scène publique où tout débat est proscrit, laissant les particuliers « libres de tout jugement, dans la seule sphère privée de leurs cabinets »[1]. Son autonomisation, rendue possible par la soumission des nobles à l’autorité royale, le rend peu à peu capable d’imposer sa volonté dans les domaines fiscal ou militaire et multiplie ses interactions avec les acteurs privés. Corollaire du pouvoir de contrainte physique, la propagande royale permettra de pérenniser cette nouvelle autorité. Le sens du terme était éloigné de celui qu’on lui attribue aujourd’hui et désignait alors simplement la propagation de la foi : pour les partisans de Richelieu, le cardinal propageait donc la foi chrétienne en s’attachant à faire du roi le lieutenant de Dieu sur Terre et en faisant admettre son autorité par tous. De même que « dans les démocraties contemporaines, les contraintes de la loi fondent la liberté des citoyens », l’obéissance au roi définit progressivement « la liberté des sujets »[2]. Au fondement de l’autorité étatique, elle permit à Louis XIII de léguer à son fils « les grands outils de l’État, l’armée, la marine, la diplomatie, le renseignement, sans compter les arts et les lettres en plein bouillonnement créatif »[3].

L’apparition d’une sphère publique

Pour Jean-Christian Petitfils, l’opinion publique devint incontournable au XVIIème siècle, grâce aux pamphlets et libelles qui circulaient et commentaient en permanence les choix du pouvoir. En témoigne les nombreuses prises à partie des lecteurs, dans des publications qui se répondaient les unes aux autres. Cette « avalanche de libelles » était complétée par un véritable marché de l’image, en particulier des estampes, affichées dans les villes et qui informaient les populations souvent illettrées de la politique royale[4]. La nouvelle utilisation des imprimés les vit employés comme outil de réaction aux événements et, plus particulièrement, de partage de ces réactions. L’accroissement de leur audience et du nombre de publications les inscrivit progressivement dans un espace autonome : ils ne furent plus considérés comme des outils d’appoint, dont l’utilisation restait subsidiaire, mais comme une sphère à part entière ayant ses propres règles. Pour Hélène Duccini l’utilisation des imprimés dans un but d’information comme de propagande est, dès le début du XVIIème siècle, le signe d’une « maîtrise bien acquise des moyens de communication »[5].

Les plus importants personnages du royaume prirent rapidement acte de l’importance nouvelle de la « bataille des plumes ». La révolte des Grands (1614-1615) leur fit prendre conscience de la nécessité de justifier publiquement leurs choix politiques : en témoignent les manifestes enflammés rédigés par Condé à l’adresse de la reine et du parlement[6]. Sur le plan religieux, une paix relative avait succédé aux affrontements du siècle précédent entre catholiques et huguenots. Elle laissait néanmoins la France durablement divisée, rendant plus nécessaire encore la maîtrise de l’écrit et de l’argumentation. En l’absence d’affrontements armés entre catholiques et protestants, le discours permit, sous une forme pacifiée, « la poursuite de la guerre par d’autres moyens »[7].

La communication comme outil d’influence des populations

 Face à la structuration autonome de la sphère publique et au rôle toujours plus important des imprimés dans une opinion publique en gestation, le pouvoir tenta avec Richelieu de capter cette « voix publique »[8]. Il entendait canaliser les pamphlétaires les plus hostiles à la politique royale et utiliser lui-même la puissance de l’écrit comme outil de justification de la politique. Tranchant le nœud gordien des arrangements privés auxquels il entendait substituer l’autorité sans réserve de l’État, Richelieu rationalisa l’utilisation des méthodes d’influence de l’opinion publique. Au-delà des cercles du pouvoir, il contribua dans cette entreprise à systématiser la pensée politique[9]. Un paradoxe de « voilé/dévoilé » se dessina alors, qui consistait à défendre les « mystères de l’État », placés au-dessus de la morale des hommes et dont ils n’ont pas même à connaître, en les soumettant de fait au débat public où ils devenaient discutés et souvent contredits[10]. Cette interaction créa un lien durable entre public et privé, liant même personnellement le souverain à son peuple. Lecteur de la Gazette de Théophraste Renaudot fortement distribuée pour l’époque[11], Louis XIII y publiait ainsi des articles réguliers. Précurseur des tribunes et conférences de presse, il rédigea personnellement l’article consacré au retour en France de Monsieur, son frère. Jusqu’au siège de Perpignan de 1642, deux ans avant sa mort, il y relata semaine après semaine les opérations militaires auxquelles il participait.

Promouvoir la politique royale, du Tiers aux élites

La communication politique de Richelieu visait des publics très différents, auxquels elle s’adapta en conséquence. Les gravures étaient commandées aux plus fameux artistes de l’époque et destinées à mobiliser les émotions. Placardées aux yeux de tous, elles diffusaient une information régulière aux populations et assuraient une large publicité aux événements qu’elles présentaient[12]. Ces estampes exaltaient autant la figure du roi guerrier, luttant contre l’hérésie au sein du royaume et contre l’ennemi espagnol, que celle du roi de paix décrit « dans les actes nobles de sa vie quotidienne »[13]. D’innombrables manifestes d’analyse politique visant à renforcer l’autorité étatique furent par ailleurs édités à destination d’une opinion que l’on ne qualifiait pas encore d’« éclairée ». Les élites aristocratiques « de la capitale comme de la province, (…) robines et même marchandes des bonnes villes du royaume » constituaient le public privilégié des libelles, dont la fonction se limita désormais à la propagande du fait du développement des moyens d’information réguliers (comme par exemple la création de la Gazette en mai 1631). Face à la violente révolte des Croquants qui menaçait de s’étendre au reste du royaume Richelieu fit ainsi répandre « de curieux manifestes où les doctrines du droit divin et de l’absolutisme étaient poussées à leurs extrêmes limites. Le Saint y guidait constamment le « prudent et tout éminent Conseil de Sa Majesté » », faisant d’une révolte « l’œuvre du Diable »[14].

De la communication à l’analyse politique

Par-delà la défense de la politique royale, Richelieu écrivit de nombreux ouvrages justifiant les objectifs de sa politique et ses actions. Citons notamment la Défense des principaux points de la foi catholique contre la lettre des quatre ministres de Charenton, les Œuvres théologiques du cardinal, en particulier le Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus assurée pour convertir ceux qui se sont séparés de l’Église, la Succincte narration des grandes actions du Roy Louis XIII et le célèbre Testament politique, publié à titre posthume à fin de légitimer la politique du cardinal auprès de la postérité. L’importance accordée à l’argumentation dans la défense de la politique royale fut une constante dans la carrière de Richelieu, qui rassembla autant d’ouvrages que possible afin de constituer une « banque de données » permettant de contrer par la plume les détracteurs du pouvoir. Loin de réduire ses adversaires au silence, le cardinal préféra toujours publier ses réponses à leurs attaques, parfois en laissant la rédaction à ses scribes mais le plus souvent en personne[15]. Françoise Hildesheimer note par ailleurs qu’il eut d’avantage souci de sa bibliothèque que de ses propres documents vers la fin de sa vie et que c’est sous son ministère que la bibliothèque « s’ouvre pour la première fois au public »[16]. C’est en matière de politique religieuse que l’analyse fut la plus poussée, pour des raisons évidentes. La polarisation de la France entre confessions et les ravages des guerres de religion disqualifiaient toute tentative d’unification religieuse par la force. Les écrits d’Armand du Plessis, alors encore évêque de Luçon, témoignent par ailleurs d’une grande confiance dans la puissance des arguments et appellent à « discuter avec la plus grande modération » afin de « guérir les réformés, non de les blesser », le futur cardinal ayant appris « par expérience que les âmes ne se domptent pas par les armes »[17]. Pour le cardinal Khlesl, seule cette guerra spirituale permit finalement aux plumes d’étouffer la guerre de religion. Plus largement, elle constitue une étape majeure dans l’histoire de la science politique en ce qu’elle formule pour la première fois le discours politique de manière scientifique.

Pratique de la communication comme outil de contrôle politique

Le contrôle des imprimés

Qu’elle concerne les courriers chargés de transporter les missives entre élites aristocratiques françaises et étrangères, les philippiques de Mathieu de Morgues attaquant violemment la politique financière ou les libelles et pièces de théâtre tournant en ridicule la « robe rouge », la circulation de l’information sous Louis XIII constitue déjà un enjeu de première importance. Un projet d’assassinat de Richelieu et du roi, une tentative d’enlèvement visant la nièce du cardinal furent éventés par la surveillance des correspondances qu’effectuaient ses agents. Pour autant l’action du pouvoir resta pour l’essentiel de l’ordre de l’influence et ne recourut que rarement à la coercition. En dépit des préoccupations sécuritaires, la politique de contrôle des imprimés fut avant tout utilisée comme outil de renforcement des prérogatives étatiques et non comme outil de répression. Soulignant le faible nombre d’arrestations et de sanctions décidées par la monarchie contre les auteurs, les imprimeurs et les libraires distribuant les libelles, Hélène Duccini estime ainsi que « dans l’ensemble, la censure est bonne mère et le commerce de la librairie vit très convenablement »[18]. La politique de contrôle des imprimés visait plutôt à doter l’État des moyens d’exercer une influence par le discours : le souci du cardinal de renforcer l’autorité étatique passait autant par la réduction des foyers d’opposition que par la création d’outil viables à disposition de la monarchie.

La construction d’une puissance culturelle

La création de l’Académie française constitue à cet égard un exemple éloquent. Ce n’est pas par hasard que Richelieu décide en 1635 de fonder cette institution chargée de fixer l’usage de la langue française. Conscient du rôle majeur de l’opinion publique et des intellectuels dans la perception des conflits, le cardinal créa l’Académie quelques mois après l’entrée en guerre de la France contre l’Espagne. Le « royaume des idées » était alors inféodé à l’hôtel de Rambouillet, où Catherine de Vivonne tenait salon, et aux Précieuses. Autant « d’ennemis de la « Robe Rouge », d’admirateurs de l’Espagne » face auxquels Richelieu allumait un véritable contre-feu[19] en faisant de l’Académie française une autorité culturelle légitime. En témoigne la célèbre « querelle du Cid », où Corneille se vit reprocher de n’avoir pas respecté les règles du théâtre classique[20] et qui enflamma la vie culturelle parisienne en 1637. En faisant rendre un arbitrage par l’Académie sans tenter d’influer sur le jugement de la pièce incriminée, Richelieu montrait que son objectif était de créer une institution publique et reconnue en matière culturelle, sans s’immiscer dans son fonctionnement. La promotion d’une langue française unifiée dotait par ailleurs la langue du roi d’une autorité l’emportant sur le latin, l’italien ou l’espagnol[21]. La création de l’Imprimerie royale en 1639 suivait une logique similaire. Visant officiellement à « multiplier les belles publications utiles à la gloire du roi »[22], elle garantissait à l’État un droit de regard sur les publications tout en dotant la France d’ouvrages capables de rivaliser avec ceux des Pays-Bas, tant en matière typographique que d’ornementation[23]. L’Imprimerie royale connaîtra d’ailleurs une permanence notable : devenue aujourd’hui l’Imprimerie nationale, elle est l’une plus importantes imprimeries françaises et emploie toujours près de 2 000 personnes.

« Homme de lettres rentré »[24], le cardinal garda sa vie durant un attachement aux lettres, au théâtre ou à l’opéra, dont il systématisa l’usage comme instrument de puissance culturelle. Poètes et hommes de lettres seront autant mobilisés que les juristes et théologiens pour légitimer sa politique[25], voire pour agir directement dans ses relations avec les États étrangers. Richelieu entretint ainsi en 1633 d’intenses échanges artistiques avec le pape Urbain VIII, afin de prouver à Rome que la France était « sa meilleure élève dans le jeu diplomatique, par les lettres et les arts »[26]. Conscient de l’effet que produisaient ses collections de maîtres sur les envoyés étrangers, la bourgeoisie commerçante ou la haute noblesse, il initia de fréquents échanges d’œuvres d’art avec les souverains européens qui, au-delà de l’intérêt artistique, présentaient à la jeune noblesse « des modèles de vertu, de courage, et de patriotisme tels Jeanne d’Arc et l’abbé Suger »[27]. Mettant la littérature au service de la lutte contre l’hégémonie habsbourgeoise, Richelieu rédigea personnellement une comédie héroïque en cinq actes, Europe, figurant de manière allégorique la politique étrangère française. Courtisée par l’orgueilleux Ibère, qui tente de la séduire puis de l’enlever, la princesse Europe y est sauvée par Francion qui parvient à rétablir la paix au prix d’alliances discutables, faisant du roi de France le « défenseur des libertés européennes et le précurseur d’une première forme d’unité européenne »[28].

Protéiforme dans son discours selon le public et les objectifs qu’elle visait, dessinant déjà les stratégies d’influence modernes, la stratégie de communication mise en place par Richelieu reflète le génie politique du cardinal. Entre États protestants et Saint Empire, Espagne et Angleterre, clergé et haute noblesse, Bons Français et Bons Chrétiens, la « Robe rouge » sut jouer des antagonismes des acteurs en présence, pour agir dans l’intérêt d’une monarchie qu’il percevait comme puissance conciliatrice capable de restaurer la stabilité. De même, sa pratique de la communication résulte d’un équilibre complexe mobilisant des objectifs et acteurs multiples. Si elle recourut au besoin à la répression, elle s’attacha plutôt à promouvoir la politique royale par une argumentation adaptée aux publics étrangers et aux différentes couches de la population, dont Richelieu avait compris l’importance de gagner le soutien. Trois siècles et demi avant sa conceptualisation par Joseph Nye[29], la stratégie de communication du cardinal marquait le Grand siècle et posait les bases d’un soft power français. Elle témoigne avec une remarquable permanence du lien entre communication, culture et influence.

Club du Millénaire : Louis-Marie Bureau

Comité de rédaction : Lara Deger, Sarah Laffon

 


[1] Gilles Feyel « Renaudot et les lecteurs de la Gazette, les « mystères de l’État » et la « voix publique », au cours des années 1630 », Le Temps des médias 1/2004 (n° 2).

[2] Diane Trudel, « Un art de propagande à la gloire de Richelieu », in Vie des Arts, vol. 46, nー188, 2002.

[3] Jean-Christian Petitfils, Louis XIII, Perrin, 2008.

[4] Notamment la nouvelle orientation de la politique étrangère française qu’impliquait l’alliance espagnole conclue en 1612.

[5] Hélène Duccini, Faire voir, faire croire. L’opinion publique sous Louis XIII, Champ Vallon, 2003.

[6] Idem.

[7] Christian Jouhaud, « Les libelles en France au xviie siècle : action et publication », in Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 90-91 | 2003.

[8] Helene Duccini, ibid.

[9] Jörg Wollenberg « Richelieu et le système européen de sécurité collective, La Bibliothèque du Cardinal comme centre intellectuel d’une nouvelle politique », conférence du 9 février 1995, Ecole Normale Supérieure.

[10] Gilles Feyel, « Renaudot et les lecteurs de la Gazette, les « mystères de l’État » et la « voix publique », au cours des années 1630 », in Le Temps des médias n°2, printemps 2004.

[11] 8 000 exemplaires dans la capitale et 35 éditions de province. Source : Stéphane Haffemayer, L’information dans la France du XVIIe siècle : la gazette Renaudot de 1647 à 1663, Honoré Champion, 2002.

[12] Hélène Duccini, ibid.

[13] Idem.

[14] Philippe Erlanger, Richelieu, Perrin, 1967.

[15] Idem.

[16] Canal Académie, émission Un jour dans l’histoire, « Richelieu, avec Françoise Hildesheimer », 1er janvier 2005.

[17] Jörg Wollenberg, ibid.

[18] Hélène Duccini, ibid.

[19] Philippe Erlanger, ibid.

[20] Unités de temps, d’action et de lieu.

[21] Diane Trudel, ibid.

[22] Centre des archives économiques et financières, « Imprimerie nationale ».

Source : http://www.finances.gouv.fr/directions_services/caef/aef/pages/15/15.html

[23] Diane Trudel, ibid.

[24] Canal Académie, ibid.

[25] Jörg Wollenberg, ibid.

[26] Diane Trudel, ibid.

[27] Philippe Erlanger, ibid.

[28] Jörg Wollenberg, ibid.

[29] Joseph Nye, Bound to Lead, 1990.