Territoire et population : entre innovation technologique et politiques de contrôle

L’histoire de la géographie se confond avec celle des pouvoirs politiques et les rêves des voyageurs. S’y mêlent le renseignement stratégique et les fantasmes de ceux qui découvraient, racontaient et représentaient le monde. Des cartes de l’antiquité à celles de la renaissance, le monde inconnu ou méconnu situé aux marges du monde connu n’est pas représenté par un vide mais laisse largement place à l’imaginaire. Les cinq derniers siècles ont vu l’avènement d’une géographie scientifique toujours plus perfectionnée, caractéristique d’une époque où l’on cartographie un monde de plus en plus connu, par l’expérience des anthropologues comme par les modélisations mathématiques du monde.

Au XVIème siècle, les souverains des puissances maritimes (Portugal, Espagne, Italie, Angleterre, Empire ottoman) financent les travaux des cartographes, qui présentent un intérêt stratégique majeur. C’est avec les cartes que l’Europe conquiert et s’approprie les espaces qui lui sont étrangers. Mais au sein même du continent, le souci de modélisation du le monde mobilise et développe les techniques géographiques. Les plans-reliefs initiés par la monarchie française sont un exemple éloquent de modélisation d’un territoire à une échelle nationale. Apanage du pouvoir politique et de ses agents, les données géographiques se démocratiseront progressivement. Durant des décennies les cartes IGN seront un adjuvant précieux des touristes et voyageurs. Les ressources électroniques disponibles aujourd’hui (de Google Map à Google Earth, en passant par le GPS et le projet Galileo) ont achevé de rendre la connaissance géographique accessible au plus grand nombre, en lui donnant une échelle mondiale. La démocratisation des outils géographiques porte leur utilisation au-delà du domaine du renseignement militaire. Ils n’en perdent pas pour autant leur intérêt politique et stratégique, qui les inscrit dans une continuité s’étendant de Louis XIV aux modélisations les plus perfectionnées.

 La proximité entre géographie et stratégie

Yves Lacoste écrivait en 1976 que La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, non pour qualifier cette discipline de simple attribut du pouvoir mais pour mieux en distinguer les origines et la valeur scientifique. Si elle tire son origine des besoins des stratèges, la géographie a su en effet s’en affranchir pour émerger comme discipline universitaire autonome. Le lien intime entre conflit et territoire n’est pas la géographie elle-même, mais ses technologies de connaissance du monde, sans cesse en évolution. Stratégie, renseignement, géographie se nourrissent ici les uns les autres : pour être menée, la guerre nécessite une parfaite connaissance du terrain, que permet seule la géographie. Les plans-reliefs de la monarchie ont ainsi d’abord été créés pour offrir une vision globale des défenses du royaume à Louis XIV, démarche qui sera reprise par tous les régimes politiques jusqu’à la fin du XIXème siècle. A partir du XVIème siècle, la défense nationale passe par la construction de places fortes situées le long de la frontière, afin d’assurer le contrôle des axes de communication (cols, rivières et canaux, routes, côtes, etc.) Les plans-reliefs permettaient au pouvoir royal de voir la faiblesse des fortifications présentes sur le territoire, et de les améliorer directement depuis Paris. Les instruments utilisés et les plans disponibles se développeront au rythme des conquêtes jusqu’au XIXème.

Le développement de la connaissance du territoire répond à des impératifs stratégiques, notamment de surveillance, bien que ses outils soient ensuite utilisés dans d’autres buts. Un travail considérable de compilation des spécificités géographiques et d’étude des populations précèdera la réalisation de chacun des « plans-reliefs »[1] de la monarchie française. Des mémoires d’une grande précision compileront ressources, usages, atouts et difficultés économiques, particularités climatiques, méthode d’agriculture, travaux, métiers, organisation du temps de la population, en sus d’un recensement encyclopédique de la faune et de la flore observables. Au-delà de la modélisation du relief, de telles initiatives constituent des entreprises de connaissance du territoire et de construction d’une communauté nationale, dont sont analysées les moindres spécificités. Trois siècles après la modélisation des places fortes stratégiques du territoire, le Global Positioning System (GPS) sera conçu pour les armées avant d’être commercialisé auprès des populations civiles, de même que les Systèmes d’Information Géographiques aujourd’hui utilisés aussi bien par les militaires que par les urbanistes.

Intérêts militaro-industriels du renseignement géographique

L’asymétrie des conflits où les Etats-Unis sont engagés rend plus nécessaire que jamais la surveillance des pays concernés, la menace pouvant être située n’importe où et se concrétiser à tout moment. Au-delà de la récolte d’informations effectuée dans ce but, se pose la question de leur traitement. Les soulèvements du monde arabe ont ainsi généré un grand nombre d’images, dont seul un faible nombre est référencé et directement exploitable. Pour les forces armées américaines, cette carence technologique justifie la mise au point d’outils capables d’exploiter automatiquement ces flux considérables de données. Leur démarche s’inscrit dans la continuité d’un projet de long terme impliquant le département de défense, le complexe militaro-industriel ainsi qu’un vaste secteur de la recherche universitaire spécialisée dans le renseignement d’origine image (ROIM). La National Geospatial Agency (NGA) vise à permettre la synergie de ces secteurs. Elle travaille en lien avec des chercheurs comme Hakjae Kim (Gainesville) ou la structure SRI international fondée à Stanford. Elle assure le lien avec des industriels de défense, notamment le consortium Rosettex et le Center for Geospatial Intelligence de l’Université du Missouri.

Issue de la NGA, l’agence IARPA (Intelligence Advanced Research Projects Agency) travaille à la mise au point du programme Finder, spécialisé dans l’exploitation d’indices géographiques visant à créer des bases de données. Son principe est la reconnaissance de « formes » (monument, colline, angle de rue, etc.), s’appuyant sur des bases de données de photos, de vidéos, de cartes, de photos aériennes et d’images satellite. A terme, le programme doit pouvoir localiser avec précision le lieu représenté sur une photo ou une vidéo, qu’il s’agisse de rebelles syriens ou de Talibans évoluant dans une vallée pakistanaise. Au-delà de son intérêt stratégique, cette technologie permet de renforcer la demande d’appareils coûteux actuellement utilisés par l’armée américaine, notamment les drones d’observation, dont elle propose un usage nouveau qui relance leur intérêt stratégique.

La question du traitement des flux d’information se pose néanmoins avec insistance pour les agences de renseignements américaines. Pourvues d’outils de surveillance capables de délivrer en permanence des flux de données, elles peinent à analyser l’ensemble des informations disponibles. Cette impuissance a eu des conséquences dramatiques, qu’illustre le OIG Report on CIA Accountability With Respect to the 9/11 Attacks sur la responsabilité de la CIA dans le non-empêchement des attentats du 11 septembre 2011. Le rapport conclut que le renseignement américain possédait les informations qui auraient permis d’arrêter les terroristes avant leur embarquement mais que le manque de coopération entre agences et le mauvais traitement des données disponibles ont empêché les services d’agir efficacement. Le décalage entre les failles du système de surveillance et les orientations de la recherche militaire n’a pas conduit à repenser les investissements consentis à la reconnaissance géographique. Celle-ci repousse les limites du possible, en portant à un niveau insoupçonné les possibilités de connaissance des territoires et des populations. Elle s’appuie sur la certitude que la résolution des problèmes stratégiques réside dans le développement technologique.

Ce monde du renseignement géographique n’est pas déconnecté de la réalité quotidienne de la vie des sociétés. Il s’articule avec une vision politique de la connaissance des territoires et des populations, qui se traduit dans la cartographie statistique, la connaissance administrative ou l’aménagement du territoire. Visant à protéger les intérêts vitaux de l’État, il mobilise les moyens considérables de l’industrie d’armement américaine et peut devenir l’affaire de toute la société lorsque ces technologies sont utilisées sur le territoire national.

Contrôler les populations à l’intérieur des territoires…

Le Patriot Act adopté à la suite des attentats du 11 septembre a engendré un recul des libertés publiques, justifié par les préoccupations sécuritaires de l’administration, sacrifiant «  sur l’autel de la sécurité collective, qui serait la première des libertés, d’autres libertés de moindre importance et les droits à la présomption d’innocence et à un procès équitable »[2]. Portée à un plan stratégique, cette logique de prévention a été utilisée pour justifier le recours à la guerre préemptive, en se dispensant des règles de droit international, ou la création de canaux d’information entre Etats (prenant notamment la forme de listes de personnes ou d’organisations à placer sous surveillance). Portée à l’extrême, la prévention est devenue compulsion. Elle a servi de justification à l’utilisation de la torture à grande échelle, y compris sur des individus placés en détention provisoire et ne possédant pas forcément d’informations. Elle a en outre conduit à la multiplication des dispositifs de vidéosurveillance, dont l’impact médiatique dépasse souvent l’efficacité réelle dans la lutte contre la criminalité. Appliquée à la conduite des opérations militaires, la logique de contrôle des populations rejoint l’approche contre-insurrectionnelle visant à « gagner les cœurs et les esprits ». Des pratiques internes relevant de missions de police, sont ainsi traduites au niveau international relevant de la compétence militaire. Si elles mobilisent des référents communs, ces deux dimensions n’empêchent pas l’adoption de dispositifs spécifiques aux contraintes de chaque environnement. Le parallèle national/international met en lumière un enjeu permanent des missions de sécurité, qui lient de manière indissociable le contrôle du territoire et celui de ses habitants : si le contrôle des territoires passe par leur connaissance, Foucault a montré que le même raisonnement était appliqué à la population. Au besoin par la mise à l’écart des éléments générateurs d’instabilité.

Le cas de la prison, et plus largement des « institutions totales » de contrôle[3], est révélateur de cette exclusion par la société d’une part de la population considérée comme dangereuse[4]. A partir du XVIIème siècle, le recours à la prison comme institution de surveillance de la population visait ainsi à prévenir les troubles sécuritaires issus des difficultés économiques. La réponse à la pauvreté était moins de « subventionner les gens ou de les abandonner » que de « diriger leur vie ». Cette surveillance de la population a été systématisée sous Louis XIII, avec la création d’établissements où sont assignés les miséreux et vagabonds. Progressivement individualisée et complexifiée, elle voit l’utilisation d’outil de plus en plus précis. Des livrets d’ouvriers créés par le Directoire à l’identification par ADN, ces dispositifs sont développés par les Etats modernes dans une optique de contrôle[5]. L’objectif de contrôle des corps est ainsi couplé à l’objectif de contrôle du corps (social), par la généralisation de pratiques relevant de ce que Michel Foucault qualifie de biopolitique.

… et contrôler le territoire par les populations

Nouvelle forme d’exercice du pouvoir, la biopolitique vise moins le contrôle du territoire que celui de la population. Elle s’appuie sur les prérogatives de l’Etat par rapport aux individus, notamment le monopole de la contrainte physique qui peut se traduire par l’enfermement ou la mort. L’avènement de la biopolitique est étroitement corrélé avec l’émergence de l’Etat moderne. Celui-ci appuie autant son pouvoir sur le territoire que sur le corps, dont il assurera à l’avenir la régulation et le fonctionnement[6]. Dès lors, l’existence d’une contrainte physique ne suffit plus à couvrir l’intégralité des prérogatives publiques : leur exercice passe par un contrôle du corps social dans son ensemble et l’utilisation « de multiples dispositifs de sécurité »[7]. Emergent ainsi les pratiques de gouvernementalité, visant essentiellement à « assurer la sécurité de ces phénomènes naturels qui sont les processus économiques (et) les processus intrinsèques à la population »[8]. La biopolitique privilégie la prévention et la mise à l’écart du risque par une surveillance de la population, à une sanction disciplinaire survenant postérieurement à la perturbation de l’ordre sociétal.

Pour autant il serait abusif de faire de la biopolitique un pouvoir focalisé sur l’individu. Celle-ci est au contraire en interaction permanente avec le territoire. Si l’accent est mis par l’Etat moderne sur l’aspect humain, le contrôle politique dépend toujours pour une part importante de la gestion du territoire. Seule cette dernière permet l’exclusion des éléments indésirables et l’encadrement de ceux jugés potentiellement dangereux. L’aménagement du territoire à fin de contrôle des populations s’observera notamment lors des grands travaux de rénovation de la capitale impulsés par Napoléon III, où la rénovation haussmannienne exclura les couches populaires du centre-ville. Ce maintien de la misère à la périphérie reste observable aujourd’hui. Suivant la même logique de mise à l’écart, mais par un processus inverse, les populations les plus pauvres des villes américaines sont regroupées dans les centres-villes tandis que les franges aisées s’installent dans des banlieues protégées (dont les gated communities sont un exemple éloquent).

En accélérant le passage du quadrillage disciplinaire de Foucault à un quadrillage réticulaire basé sur la persuasion et le consentement, les « systèmes de fichiers ADN et autres STIC » s’inscrivent dans cette logique de quadrillage « non plus des populations dangereuses, mais des situations de risque »[9]. Pour Mathieu Potte-Bonneville, la proposition de soumettre à un test ADN les immigrés arrivant en France au titre du regroupement familial, est ainsi symptomatique d’une surveillance « biopolitique » dans « son expression la plus radicale »[10], envisageant la filiation dans sa dimension exclusivement biologique. L’extension de la logique de fichage de la population conduit à instituer un régime d’exception, évitant le passage par un juge jusqu’alors obligatoire dans les procédures de recherche en paternité ayant recours aux tests ADN. Le contrôle et la préservation du territoire de l’immigration incontrôlée passent ici par le contrôle du patrimoine génétique des populations, soit la source d’information la plus précise existante. Ce contrôle lourd et étendu correspond à la « normation disciplinaire » décrite par Foucault, qu’il distingue des « dispositifs de sécurité » plus diffus : la « génétisation » du contrôle comme les recherches sur la reconnaissance géographique sont articulées par la même croyance en une science toute-puissante aux possibilités de maîtrise infinies.

Le rôle des indicateurs dans la fabrication des politiques publiques

La question du contrôle du corps social et de la surveillance s’envisage également dans l’espace, ce qu’illustrent les politiques de la ville menées depuis les années 1980. Pensées à l’échelle du pays, elles voient la sélection d’un certain nombre de régions par les autorités, qui bénéficient de dispositifs spécifiques visant à combler leur retard sur le reste du territoire national. Les politiques de la ville cherchent également à améliorer les conditions d’existence des habitants des quartiers, par la réduction du chômage ou le renforcement du lien social. Elles présentent néanmoins deux paradoxes.

Le premier tient à la question des indicateurs servant à définir les mesures à adopter, les territoires concernés, et évaluant l’efficacité des politiques mise en œuvre. Les chiffres établis à partir de statistiques ont longtemps été considérés comme « neutres »[11]. Toute définition tend néanmoins à apprécier, à réduire le périmètre de description. La méthode de mesure, les éléments retenus conditionneront le choix des politiques. Quoiqu’à finalité initialement militaire, les travaux d’études du territoire et de renforcement des défenses menés à partir du XVIème siècle impactèrent ainsi les politiques urbaines et d’aménagement du territoire. La plupart des villes neuves construites aux XVIème et XVIIème furent des places fortes frontalières complétant le réseau défensif. Elles trouvèrent leur cohérence architecturale dans les traités de fortifications des ingénieurs italiens du XVIème, qui couvraient tous les plans de l’urbanisme, esthétique, politique ou économique. Ces normes donnèrent lieu à des stratégies d’aménagement communes (mise en valeur des monuments autour de places dégagées, mixité entre populations civile et militaire) qui conditionneront la construction des logements civils (la ville de Neuf-Brissac illustre cette porosité entre fortifications militaires et urbanisme civil). Ces plans eurent également une influence au sein de villes déjà anciennes : Strasbourg fit ainsi l’objet d’aménagements architecturaux et d’urbanisme au XVIIIème, visant à embellir et assainir la ville, et qui furent décidés après l’étude de sa modélisation en relief.

Alain Desrosières, historien des statistiques, distingue la quantification (la traduction en chiffres de ce qui était exprimé en mots) et la mesure (le décompte du préexistant). La quantification nécessite l’existence de conventions d’équivalence : loin de le refléter, la quantification « transforme le monde »[12]. Patrick Viveret a souligné à cet égard l’importance de disposer « de nouveaux indicateurs pour repérer nombre de phénomènes de destruction écologique, de phénomènes sanitaires et sociaux, tout en sachant détecter les richesses invisibles qui n’apparaissent pas dans les systèmes comptables »[13]. Pour Renaud Epstein, les outils d’évaluation utilisés dans les travaux préparatoires de la loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine[14], ne reflètent pas les objectifs de la politique de la ville. Ceux-ci ont au contraire été redéfinis en fonction de l’exigence de mesure de ces résultats, suivant les impératifs posés par la Révision Générale des Politiques Publiques[15]. Dès le XVIIème siècle, la vision du territoire à travers le prisme des indicateurs a conduit à des politiques de peuplement parfois déconnectées de la réalité du terrain. La place forte de Mont Dauphin (Hautes-Alpes) occupait ainsi un emplacement stratégique, qui rendait nécessaire son développement. Son plan-relief ne la présentait pas reproduite telle qu’elle existait mais telle qu’elle devait apparaître pour remplir son rôle de surveillance frontalière. Néanmoins les préoccupations stratégiques ne suffiront pas à la construire ex nihilo : en dépit d’investissements humains et financiers conséquents, décidés à partir d’indicateurs exclusivement militaires, la rudesse du climat et les difficultés d’accès empêcheront la ville de se développer au-delà de 400 habitants.

Suivant le même processus, trois indicateurs déterminent les quartiers concernés par la politique de la ville : la proportion de chômeurs de longue durée ; celle des jeunes de moins de 25 ans ; celle d’étrangers puis de non-diplômés depuis 1995. Le choix de ces indicateurs ne s’est pas fait sans heurts et ceux-ci sont toujours accusés de ne pas refléter la réalité du terrain. La complexification des politiques publiques mises en œuvre, en particulier parce qu’elles lient politiques de droit commun et dispositifs spécifiques dans le cas de ces territoires, rend d’autant plus nécessaire une vision globale et distanciée de la situation.

Le second paradoxe concerne directement le territoire. La politique de la ville a été construite sur l’idée d’une distinction à opérer entre les territoires les moins dotés et le reste de l’espace urbain, les zones en difficultés bénéficiant d’une aide au développement accrue à destination des populations qui y vivent et travaillent. Mais cette approche semble avoir été victime de son succès. Le quartier parisien de la Goutte d’Or, l’un des quatorze quartiers concernés par la politique de la ville, figurait déjà dans le plan de Développement Social des Quartiers de 1989. Les importantes difficultés de sa réhabilitation, qu’illustre cette permanence, tiennent notamment au turn-over de sa population. Les habitants dont les conditions de vie se sont améliorées grâce aux dispositifs spécifiques à leur quartier, l’ont quitté dès qu’ils ont été en mesure de le faire, et ont été remplacés par de plus pauvres qu’eux. Dès les années 1970, les classes moyennes ont ainsi quitté les logements sociaux parce qu’elles ont pu accéder à la propriété, vidant les zones les moins développées par le haut[16]. Anne Le Roy et Claudine Offredi notent cet égard que si la logique de «  priorisation des quartiers » est à l’origine de l’attribution des aides publiques, elle comporte également « des effets pervers de stigmatisation de ces territoires fragiles qui ne sont plus regardés que sous l’angle de leurs difficultés »[17].

L’ambivalence de la politique de la ville réside dans le « processus dialectique » qu’elle instaure entre « local » et « territoire ». Celui-ci est fondé « sur une tension permanente entre le territoire, entendu comme espace circonscrit par la statistique et investi par une intervention institutionnelle, et la localité, entendue comme un espace complexe, pétri d’histoire, de relations humaines conflictuelles, de liens avec d’autres espaces et d’autres groupes humains. Comment fabriquer du territoire à partir de la localité, comment retrouver la localité sous le territoire ? »[18]. Les indicateurs sont aujourd’hui les outils d’une politique de rationalisation des dépenses, dans l’optique d’un contrôle sur un espace défini de populations en difficulté économique. Néanmoins cette politique de cadrage à partir de critères prédéterminés se heurte au principe même de la politique de la ville. Cibler les territoires ne permet pas nécessairement de cibler les populations, et les dispositifs mis en œuvre dans le cadre de la politique de la ville en témoignent.

L’action des pouvoirs publics sur le territoire et la population s’insère dans une dialectique entre des éléments contradictoires et complémentaires. Civil et militaire, aménagement et défense du territoire, mesure et modification du terrain interagissent et s’influencent mutuellement, plaçant le rapport du pouvoir au territoire et aux populations en état de reconfiguration permanente. Par-delà les époques et moyens techniques à disposition, il trouve sa continuité dans la quête de connaissance et de contrôle de son environnement.

Club du Millénaire : Louis-Marie Bureau, Sarah Laffon, Felix de Montety

Comité de rédaction : Sarah Laffon


[1] Maquettes de terrain à l’échelle, utilisées dans un but stratégique pour représenter des plans de campagnes ou des sites fortifiés.

[2] Didier Bigo, Laurent Bonelli, Thomas Deltombe (dir.), Au nom du 11 septembre, les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme, La Découverte, Paris, 2008.

[3] Comme les asiles et les maisons de correction.

Source : Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.

[4] Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Raisons d’Agir, Paris, 1999.

[5] Foucault distingue à cet égard le contrôle, n’étant par définition jamais absolu, de la surveillance, qui s’exerce à des degrés différents à chaque échelon de la société.

[6] Jeanine Hortoneda, « Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique de Michel Foucault Contrechamp », Empan 3/2005 (n° 59), p. 61-70.

Source : www.cairn.info/revue-empan-2005-3-page-61.htm.

[7] Ibid.

[8] Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Paris, 2004.

[9] Philip Milburn, « Le panoptisme nouveau est-il arrivé ? », Le Portique [En ligne], 13-14 | 2004, mis en ligne le 15 juin 2007, Consulté le 09 février 2012.

Source : http://leportique.revues.org/index621.html

[10] Mathieu Potte-Bonneville, « Surveillance, contrôle, gouvernement : l’ADN du contemporain ; De l’actualité de la pensée de Michel Foucault au travers de l’exemple polémique des tests génétiques », Multitudes, 2010/1 n° 40.

[11] A fortiori lorsque celles-ci étaient publiques et provenaient de l’INSEE ou de la CAF, comme c’est le cas de la plupart des données utilisées pour les politiques de la ville

[12] Alain Desrosières, « Introduction : la statistique, outil de gouvernement et outil de preuve », Gouverner par les nombres, Presses de l’Ecole des Mines, 2008.

Source : http://www.meshs.fr/documents/pdf/seminaires/2009/desrosieres_1_09.pdf

[13] Patrick Viveret, « Evaluer le mieux-être pour plus d’humanité », conférence à la Délégation à la Politique de la ville et à l’intégration, 7 janvier 2010

[14] Loi n°2003-710 du 1er août 2003 d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine.

Source : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000428979 (8 février 2012)

[15] Renaud Epstein, « Des politiques publiques aux programmes : l’évaluation sauvée par la LOLF ? Les enseignements de la politique de la ville », Revue Française des Affaires Sociales, juin 2010, n°1-2, p.227-250

[16] Philippe Estèbe, « Instruments et fondements de la géographie prioritaire de la politique de la ville (1982-1996 », Revue Française des Affaires Sociales, 2001/3 n°3, p.25

[17] Anne Le Roy, Claudine Offredi, « La quantification au service de l’observation sociale locale : à quelles conditions ? », Revue Française de Socio-économie, 2011/1 n°7, p. 195

[18] Philippe Estèbe, ibid.

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