Cycle d’étude sur l’Iran : le football iranien, miroir et relais de la lutte politique

128 000 personnes. C’est l’estimation de l’affluence relevée le 7 octobre 1983 lors du match opposant deux clubs de Téhéran, Persépolis et Esteghlal[1]. Ce pour un stade d’une capacité de 100 000 places. Le chiffre dépasse celui des plus grands derbies européens, où s’affrontent deux clubs d’une même ville ou région et qu’accompagnent des tensions qui dépassent le cadre sportif. En comparaison, « seuls » 81 000 supporters se sont retrouvés lors du derby milanais de 1997[2]. Un tel décalage souligne l’ampleur de l’intérêt que suscite le football en Iran, notée par plusieurs observateurs[3]. Une telle intensité peut sembler surprenante. Né dans la « vieille Europe » où il fut inventé par les Britanniques, le football se rattache sur le plan extrasportif à des événements et pratiques occidentales. Son image actuelle valorise davantage les individus que les équipes, promeut l’argent-roi et une compétition effrénée qui déclenche parfois des actes de violence parmi les supporters. Cet ensemble semble aux antipodes des valeurs que dit protéger la République islamique : primauté de la religion, de la morale, de la communauté et de l’entraide communautaire. Comment expliquer un tel paradoxe ?

Pour certains, le football apparaît comme un instrument de contestation, dont le pouvoir chercherait à contrôler le développement et les conséquences sociales. Ceci expliquerait le rapport de force qui s’est instauré entre les adeptes du football et le régime iranien. Dépassant largement le cadre sportif, il concerne de nombreux pans de la société et cristallise de nombreux enjeux. Mais comment le pouvoir politique cherche-t-il à contrôler ce sport ? Quel est le rôle réel du football iranien, comme vecteur de changement et d’opposition au système, voire comme outil de rejet des règles établies ?

Etat des lieux du football iranien

Le football se répand en Iran à partir des années 1920, suite à la création de la Fédération iranienne de Football sous l’influence anglaise[4]. L’Angleterre domine avec la Russie le commerce iranien, et interfère par ce biais dans les affaires internes iraniennes. Le premier match officiel se déroule en 1941 contre le voisin afghan[5]. L’Iran devient rapidement une nation phare du football asiatique et remporte à trois reprises la coupe d’Asie des nations, entre 1968 et 1976. Néanmoins il n’existe pas alors de structure nationale : seuls divers championnats locaux sont présents à travers le pays, dont le plus important est celui de Téhéran. Ce n’est qu’au début des années 1970 qu’est créé un championnat national basé sur le modèle européen, vu la grande popularité du sport[6]. La plupart des clubs sont alors affiliés au pouvoir politique. Le championnat s’arrête avec la révolution islamique de 1979 et la guerre entre l’Iran et l’Irak empêche sa reprise dans les années 1980, même si quelques championnats locaux ainsi qu’une coupe subsistent durant cette période. Il faut attendre les années 1990 pour assister au retour du championnat. Elles voient le niveau du football iranien se maintenir, avec le bon parcours de certains clubs en coupes continentales et la qualification de la sélection nationale pour la Coupe du Monde de 1998 en France.

            L’année 2001 est considérée celle de l’instauration du professionnalisme, afin de conserver les bons joueurs sur le territoire iranien. Cette professionnalisation était en réalité inéluctable : le départ de joueurs comme avait montré la fragilité du championnat iranien. De nombreux joueurs étaient partis jouer à l’étranger du fait de l’impossibilité de vivre du football en Iran, à l’instar de Vahid Hashemian, parti en 1999 à Hambourg. Une telle situation affaiblissait le championnat et représentait une menace pour le gouvernement, qui la considérait comme un mauvais exemple pour les joueurs restés au pays. Au contraire, les Iraniens percevaient plutôt ces départs comme une fierté et une assurance de la qualité du football iranien[7]. Cette professionnalisation est cependant intervenue tardivement. On peut d’ailleurs supposer que ce retard est imputable au pouvoir politique, qui tentait de l’éviter : la professionnalisation est un symbole de l’individualisme occidental et d’un mode de vie peu conforme avec les attentes du régime. Elle a néanmoins permis un certain rééquilibrage des clubs iraniens au début des années 2000, avec la fin de l’hégémonie des clubs téhéranais.

L’Iran possède aujourd’hui un championnat à l’européenne comportant 18 équipes, qui participent également aux coupes continentales asiatiques comme la Ligue des Champions de l’AFC (l’équivalent de la Ligue des Champions européenne). Comme en Europe, la forte rivalité entre les clubs atteint son paroxysme lors des derbies. Le hooliganisme se développe également. De nombreux incidents émaillent les rencontres qui sont ponctuées de violences et d’arrestation comme lors des « derbies de Téhéran », entre Esteghlal Téhéran et Persépolis FC. Le 29 décembre 2000, un mouvement de violence de la part des hooligans a par exemple entraîné la destruction de plus de 250 autobus et des dégâts matériels dans de nombreuses boutiques. Il en résulta l’arrestation de trois joueurs dans chaque équipe et d’une soixantaine de supporters[8]. Signe du niveau de tension généré par de tels matches, les arbitres de ces rencontres ne sont même pas iraniens pour éviter tout soupçon de corruption, ce depuis un match entre les deux grandes équipes de Téhéran en janvier 1995 où l’impartialité d’un arbitre avait été remise en cause[9]. De même, les matchs ne sont plus joués dans la capitale mais sur un terrain neutre, ce qui n’empêche pas de très fortes affluences à chaque rencontre.  La passion populaire pour le football s’est renforcée avec le développement de la télévision. Les matches sont largement diffusés et attirent une très forte audience.

La sélection nationale est vue par tous comme un « étendard » du pays, du fait du fort patriotisme iranien qui transcende les frontières politiques. Au niveau international, on observe une participation plutôt irrégulière à la Coupe du Monde : la sélection iranienne ne parvient pas toujours à franchir le stade des qualifications et n’a jamais  atteint le deuxième tour. La victoire contre les Etats-Unis lors du mondial 1998 fait ici figure d’exception. Dans ce cas, le football a d’ailleurs joué un rôle géopolitique important. Loin d’entretenir les tensions, le match a favorisé une amélioration des relations entre les deux pays[10]. Après l’élection surprise de Mohammad Khatami en mai 1997, les rapports américano-iraniens s’étaient déjà engagés vers la normalisation. Dans le stade, durant ce match, les bannières, banderoles et messages inscrits sur les vêtements étaient proscrits. Les forces de l’ordre vinrent même renforcer les équipes déjà prévues, afin de retirer rapidement des tribunes toutes les banderoles à caractère politique ou religieux[11]. Chaque joueur iranien offrit un bouquet de fleurs blanches à son homologue américain, avant de poser ensemble face au photographe et de mêler symboliquement les maillots rouges iraniens et blancs américains. La dimension politique du match se résuma à des revendications d’opposants au régime de Téhéran. Jurant avec l’atmosphère de réconciliation, la symbolique de la victoire sur l’ennemi américain fut peu utilisée. Seul le Guide de la Révolution, l’Ayatollah Ali Khamenei, dépositaire du conservatisme, se réjouit de « voir l’oppresseur connaître le goût amer de la défaite ». Même si l’équipe ne se qualifia pas, finissant finalement 3e de son groupe, les Iraniens considérèrent ce mondial comme une victoire et les joueurs furent acclamés en rentrant dans leur pays.

Au niveau économique, le championnat ressemble à celui organisé par les pays d’Europe de l’Est : les clubs y sont financés et soutenus par l’armée ou de grandes entreprises industrielles[12]. Une dimension d’appartenance se développe alors et renforce le lien au club de football. L’employé d’une entreprise qui a créé ou finance un club sera ainsi lié aux deux, ce qui renforce son intégration au sein d’un corps. « Sport du peuple », le football jouit d’une assise populaire importante dans les centres urbains comme dans les campagnes, alors que les classes plus aisées plébiscitent le volley-ball[13]. Le football constitue enfin pour l’Iran un moyen de s’insérer dans le concert des nations. La mondialisation se traduit également par le départ à l’étranger, notamment en Allemagne, de bons joueurs iraniens. Cette situation est perçue comme une forme d’ascension sociale, de compétition : le football a remplacé le lutteur, représentant historique des valeurs traditionnelles iraniennes[14]. Il n’est donc guère étonnant que l’implantation du football ne soit pas perçue favorablement par le régime, qui y voit une remise en cause des piliers de la société iranienne par l’aspiration à d’autres modes de vie, la réinsertion de l’Iran dans le concert des nations et les débats sur l’ouverture ou l’« invasion culturelle »[15].


Le football en Iran: un enjeu politique important

La popularité du football iranien n’est pas neutre et constitue un vecteur de contestation. La présence de ce sport entraîne des débats politiques intenses qui dépassent largement la simple question sportive[16]. Porté par sa popularité, le football cristallise plusieurs demandes de la population et est perçu comme porteur d’une ouverture sur le monde mais aussi de la société iranienne elle même. L’ouverture de la sélection iranienne à des entraîneurs étrangers comme le Croate Branko Ivankovic entre 2003 et 2006, ou le Portugais Carlos Queiroz, atteste de l’ouverture du football iranien. Cette décision est avant tout basée sur un besoin d’efficacité, la sélection pouvant profiter de leur savoir faire[17]. Il s’agissait d’une pratique relativement courante avant la révolution de 1979, qui n’a repris qu’en 1997 avec le recrutement du Croate Stanko Poklepovic. Cette perception positive de l’extérieur suggère que l’univers du football reste plus ouvert et presque à l’avant-garde de la société iranienne[18]. En cas de difficultés, l’entraîneur étranger peut prendre le rôle de bouc émissaire, aisément licenciable du fait de sa nationalité[19]. Fautif par nature, il endosse la responsabilité de chaque défaite. De même, l’embauche d’entraîneurs étrangers sous-entend que leurs homologues iraniens ne sont pas au niveau, ce qui n’est pas toujours acceptable pour les dirigeants politiques. Ainsi, le sélectionneur croate Tomislav Ivic avait été licencié deux mois avant la Coupe du Monde de 1998, et remplacé par un ancien joueur iranien, Jalal Talebi. La décision était d’abord politique, le bilan d’Ivic étant correct à l’époque. Son renvoi obtenu, l’honneur était sauf, au prix d’une déstabilisation de l’équipe[20].  Le cas des entraîneurs étrangers montre l’ambivalence de la situation du football en Iran, pris en tenaille entre l’ouverture et le repli[21]. S’il peut s’ouvrir et ouvrir la société iranienne, il peut aussi être utilisé pour défendre le régime.

Le football est perçu comme une vitrine ouverte sur la société  occidentale. Ceci provoque deux attitudes opposées, qui s’entraînent mutuellement : la crainte initiale des conservateurs est accentuée par l’utilisation qu’en font les milieux plus progressistes, qui y voient un espace de liberté et d’expression. La société iranienne reconnaît historiquement deux types de vainqueurs, qu’incarnent la lutte ou le football pour Christian Bromberger[22]. Le lutteur est vu comme un héros chevaleresque, libre, dévoué et désintéressé (le pahlavan en iranien). Il est noble et porte des valeurs proches des milieux traditionnels et conservateurs. Le footballeur, au contraire, est le champion (ghahreman en iranien) : plus moderne mais aussi plus individualiste, il admire les stars du football mondial et rêve de partir pour l’étranger. Les deux visions ne sont pas nécessairement contradictoires, certains Iraniens se réclamant des deux, mais elles sont concurrentes et le football éclipse progressivement peu à peu la lutte[23]. Symboliquement, les deux sports représentent chacun une partie de la société iranienne : la lutte représente la tradition, le football l’ouverture.

Si l’opposition entre ces deux sports n’est jamais frontale, elle se retrouve au niveau politique. En 1997, Nategh Nuri, candidat conservateur à l’élection présidentielle, était ainsi soutenu par des lutteurs[24]. De même les partisans de son opposant Mohammad Khatami, principalement des jeunes et des femmes, préféraient généralement le football à la lutte. Le président Mahmoud Ahmadinejad joue d’ailleurs régulièrement de cette opposition. Avant l’élection de 2005, il s’est affiché avec des lutteurs, louant leurs valeurs et promettant de les défendre. Quelques semaines plus tard, il affichait son soutien aux footballeurs[25]. Les différentes factions politiques s’affrontent régulièrement dans les tribunes des stades à propos du football et les rivalités entre clubs peuvent devenir des supports d’unions ou de désunions, parfois temporaires, entre partisans. Les affrontements en tribunes se font par le biais de chants et parfois même de discussions entre partisans, sortes de meetings informels. La révolte politique et le football se mélangent donc, le football étant un média et une vitrine de contestation possible de par son caractère occidental. De l’autre côté, le stade devient un « espace de peur » pour les traditionnalistes, qui y voient un danger[26]. La peur des réunions publiques et de la parole libre dans les stades, qui de fait existent en Iran, entraîne une surveillance poussée des rencontres footballistiques. La célébration des victoires est soumise à conditions, et une répression violente sanctionne tout « débordement ». Le football et ses excès s’opposent à la décence pour les conservateurs : klaxonner, danser dans la rue ou crier sont des offenses graves qui peuvent être punies. Nous l’avons vu, les derbies provoquent souvent des débordements critiqués par les mollahs, renforçant l’image d’un sport décadent. Les spectateurs sont présentés comme vulgaires et font figure d’anti-modèle pour le régime. Cependant, la société sait que le stade est un des rares endroits de libertés. Ainsi, les gros mots sont tolérés seulement dans les stades et les insultes à l’arbitre ou aux joueurs sont légions.

Les footballeurs sont eux-mêmes contrôlés et doivent montrer l’exemple. Les mollahs ont émis le souhait que ces sportifs se rapprochent de l’idéal du pahlavan désintéressé. Les footballeurs doivent ainsi suivre et promouvoir les valeurs islamiques, et se comporter de manière décente. Leurs vêtements ne doivent pas être trop occidentaux, les bijoux sont interdits et les cheveux doivent être courts : le style vestimentaire visible en Occident est totalement proscrit[27]. Les footballeurs répondent avec ironie que le prophète lui-même avait les cheveux longs et qu’en les gardant ils n’enfreignent aucune règle. Ils refusent surtout de prendre part aux conflits politiques, à la fois par peur de la répression et par tradition nationale et internationale[28]. Il faut cependant citer l’exemple d’Ali Karimi, joueur populaire et important de l’équipe nationale d’Iran qui, lors d’un match qualificatif pour la Coupe du Monde 2010, a porté avec quelques autres joueurs des bracelets verts en soutien à l’opposition et au mouvement de contestation mené par Mir Hossein Moussavi[29]. Les joueurs ont été exclus à vie de la sélection nationale, même si la Fédération Iranienne de football invoque officiellement une retraite volontaire des joueurs[30].

Même si les joueurs évitent de s’impliquer dans les débats politiques, leur mode de vie est perçu comme « occidental ». Les traditionnalistes tentent donc de contrôler étroitement leurs comportements. Le 29 octobre, lors d’un match entre Persepolis Téhéran et Damash Gilan, un joueur du Persepolis a touché brièvement les fesses de son coéquipier pour fêter un but, ce qui a choqué plusieurs dignitaires iraniens qui ont souligné la connotation homosexuelle de cet acte. Les deux joueurs ont été suspendus par la Fédération, doivent payer plus de trente mille euros d’amende et risquaient soixante-quatorze coups de fouets[31]. Cette sanction qui peut paraître sévère est significative de la mainmise du régime sur le football : l’étroite fenêtre de liberté qu’il offre à la population est soumise à un contrôle important, en particulier sur des détails dont les enjeux dépassent le cadre sportif. Un retour sur le lien entre les femmes et le football permet de mieux comprendre la situation du pays, car il cristallise de nombreuses tensions liées au développement de ce sport.

La place des femmes dans le football iranien

On a souvent souligné depuis les dernières coupes du monde l’engouement croissant des femmes pour le football. Cette réalité n’épargne pas un pays comme l’Iran, quoique l’accès aux enceintes sportives soit interdit aux femmes depuis l’avènement de la République islamique. De nombreux articles, romans et films ont été consacrés aux femmes iraniennes et à leur désir de participer aux activités sportives (comme l’a notamment illustré le film Hors-Jeu réalisé par l’iranien Jafar Pahani autour des supportrices clandestines du football, lors d’un match Iran-Bahreïn à Téhéran)[32].

Un rappel historique de la situation féminine dans le football iranien est nécessaire pour en comprendre les enjeux. La première équipe de football féminine est fondée en 1970, neuf ans avant la révolution islamique. Les femmes ont alors l’ambition de jouer au football avec les hommes, surtout dans les rues. Elle gagnent rapidement « du terrain » dans ce sport, malgré les contraintes culturelles d’un pays comme l’Iran. Les premiers entraîneurs sont formés par la FIFA au Japon[33] et peu à peu, grâce a des entraînements réguliers et en observant de nombreux matches d’équipes féminines asiatiques, apparaissent les bases d’une administration du football féminin en Iran[34]. Dès 1970, plusieurs mesures sont prises pour améliorer le niveau de jeu des équipes féminines et leur permettre de participer aux compétitions internationales. Plusieurs équipes sont formées dans les différents clubs de football d’Iran et des compétitions entres équipes féminines sont régulièrement organisées. L’émulation créée améliore le niveau de la sélection nationale, dont les joueuses sont la plupart du temps d’anciennes joueuses de volley-ball ou de basket-ball[35]. Grâce à leurs qualités et à une certaine couverture médiatique, les footballeuses iraniennes gagnent en popularité, permettant au football féminin de se forger une place au sein de la société jusqu’à la révolution islamique de février 1979[36].

            Le voile islamique devient obligatoire en public et le régime de l’ayatollah Khomeiny impose des règles strictes inspirées de la loi islamique (charia), notamment l’interdiction du sport pour les femmes, qui sont assignées à résidence[37]. Ce n’est qu’en 1993, quatorze ans après la Révolution, que les femmes peuvent revenir sur les terrains de football. L’université d’Azahra, l’université des femmes, organise une compétition officielle de football féminin. Mais les femmes restent cantonnées aux salles de sport et devront attendre 1997 pour pouvoir former des équipes au sein de clubs sportifs. Des conditions strictes sont appliquées : elles ne peuvent notamment pratiquer le football qu’en présence d’un homme pour les surveiller[38]. Elles obtiennent en 2004 la permission de jouer dans des stades, mais en portant le voile islamique. Au nom de la décence, il leur est d’ailleurs toujours interdit d’assister aux rencontres sportives. Elles ont cependant bravé cette interdiction lors d’un match, qui a fait l’objet du film Hors Jeu précédemment cité, et a été censuré. Il mettait en scène un groupe de filles tentant d’entrer dans un stade afin de regarder un match de football qualificatif pour la coupe du monde. Le cinéaste fut condamné à six ans de prison par la justice iranienne, qui lui interdit de réaliser pendant plus de vingt ans des films, preuve que le sujet est très sensible et porteur de sens au sein du pays.

Dès 2006, le président Mahmoud Ahmadinejad s’est montré favorable à ce que les femmes assistent aux matchs de football (dans des gradins séparés des hommes), afin « d’améliorer l’attitude du public lors des matchs de football et de promouvoir une atmosphère saine ». Cependant, le guide suprême de l’Iran, l’Ayatollah Ali Khamenei, s’est prononcé contre cette initiative qui allait d’après lui à l’encontre de la Constitution de la République Islamique[39]. La décision d’autoriser les femmes à pénétrer dans les stades a créé une vive indignation au sein de la société, notamment auprès des religieux musulmans chiites qui avaient soutenu Ahmadinejad lors des élections et maintiennent un contrôle étroit de la société iranienne depuis la révolution de 1979. Par la loi islamique iranienne, de nombreuses restrictions sont imposées aux femmes, telles que la permission de pouvoir travailler ou voyager qui doit être accordée par un tuteur masculin, ou l’impossibilité d’assister à des évènements sportifs publics sans autorisation. Ce revirement d’Ahmadinejad est aussi une des raisons qui expliquent son impopularité en Iran. En se plaçant comme un moderniste sur cette question, il a séduit une partie de l’électorat, pour le décevoir ensuite[40].

Ceci montre à nouveau que l’enjeu du football dépasse le milieu sportif, la question des femmes en général étant posée à travers ce prisme. Les femmes savent que la popularité du football leur permet d’avoir un appui important pour demander des changements. Elles s’en servent comme d’une tribune pour réclamer des droits. A ce titre la possibilité d’assister à des matchs représente une importante victoire symbolique. La médiatisation du football par les femmes est un autre combat, le régime livrant une véritable bataille aux journalistes sportives qui souhaitent couvrir des événements tels que la Coupe du Monde féminine. La prégnance de la censure les empêche souvent de mener à terme leurs projets. Deux femmes suivant le Mondial féminin, notamment pour des médias allemands (la chaine de télévision Deutsche Welle par exemple) ont été arrêtées par les autorités iraniennes[41] sans qu’aucun motif officiel ne soit communiqué par le parquet de Téhéran. La journaliste, actrice, réalisatrice et militante Pegah Ahangarani, qui avait soutenu Mir Hossein Moussavi en 2009, a été incarcérée en juillet 2011 à la prison d’Evin, à Téhéran, sous prétexte qu’elle avait voulu « suivre le football »[42]. Le gouvernement s’est servi du sport comme prétexte à son arrestation. Le 17 juin 2011, la journaliste photographe Maryam Majd, vingt-cinq ans, a été arrêtée alors qu’elle se préparait à partir pour Düsseldorf. Militante pour les droits des femmes, ses revendications concernaient notamment le football, et elle préparait un ouvrage sur le football féminin avec l’ancienne joueuse allemande Petra Landers[43]. Shadi Sadr, figure emblématique de la défense des droits de la femme en Iran, actuellement en exil à Londres, a déclaré à ce propos : « Maryam est l’une des rares photographes de sports féminins en Iran et puisque c’est une femme, elle y possède un accès exclusif et a réussi à attirer beaucoup d’attention sur ces athlètes dans le pays »[44]. Aucune compétition féminine n’est donc retransmise à la télévision iranienne. Les dirigeants ont en effet pris peur à cette volonté de médiatisation. L’interdiction des retransmissions est cohérente avec la ligne de conduite du régime concernant le sort réservé à la presse (en matière de liberté de la presse, l’Iran est 175ème sur 178 pays selon Reporters Sans Frontière[45]) et la place des femmes dans la société.

Le régime estime que les athlètes étrangères ne respectent pas les codes vestimentaires décents. Le droit musulman (fiqh) accorde une grande importance à la pudeur féminine et rappelle l’importance de couvrir le corps, le visage et les cheveux. La question du voile est aujourd’hui posée dans le cadre du sport, et particulièrement du football. Les Jeux Olympiques Junior qui se sont tenus du 14 au 26 août 2010 à Singapour ont suscité un vif débat suite à l’exclusion de l’équipe de football féminin iranienne[46]. Cependant, grâce à l’utilisation de casquettes comme compromis, la sélection a pu participer à l’épreuve[47]. Néanmoins, l’utilisation du voile a ensuite été réimposée par la Fédération iranienne. La question de la participation de l’équipe iranienne féminine se pose donc pour les prochaines Jeux Olympiques de Londres à l’été 2012 : la tenue des sportives doit être normalement dépourvue de toute référence politique ou religieuse, alors que la Fédération iranienne a rendu le voile obligatoire dans le football au nom des principes islamiques. Cette décision a été vivement critiquée par des opposants au régime et des spécialistes du football[48]. Le règlement de la FIFA pour les JO 2012 spécifie clairement à l’article 18 section 4 que « les joueurs et les officiels ne sont pas autorisés à afficher des messages ou slogans de nature politique, religieuse, commerciale ou personnelle dans quelque langue ou sous quelque forme que ce soit sur leur tenue»[49]. L’Iran conteste, assurant par la voix de Farideh Shojaei, la responsable du football féminin à la Fédération iranienne, que la tenue des joueuses « n’est ni religieuse, ni politique, et ne causera aucun préjudice pour les joueuses » [50].

Le code vestimentaire imposé par la République islamique d’Iran à ses footballeuses pourrait ainsi les empêcher de participer aux Jeux olympiques de Londres en 2012. L’Iran pensait s’être conformé aux règlements de la Fédération internationale en faisant jouer sa sélection féminine avec un bas de survêtement, un maillot recouvrant entièrement le corps, et un foulard masquant la chevelure. La FIFA a néanmoins interdit aux joueuses iraniennes de disputer leur match du second tour de qualification pour les Jeux Olympiques, contre la Jordanie, qui  l’a donc emporté par 3-0 selon la procédure de la FIFA en cas d’impossibilité de l’une des équipes de jouer. La FIFA essaye donc d’imposer une règle à l’Iran : les joueuses iraniennes devraient s’habiller comme toutes les autres footballeuses du monde. Cependant, les 16 et 17 décembre 2011, le comité exécutif de la FIFA a soutenu une proposition visant à lever l’interdiction du voile. Aucune décision n’ayant encore été actée, il faudra suivre les évolutions de cette histoire et leurs implications.

Le football est un sujet éminemment important et politique en Iran. Soutenant les tentatives de modernisation de la société iranienne, il peut constituer une tribune pour les diverses contestations du régime. Des valeurs désignées comme « occidentales » (l’individualisme, l’ascension sociale ou même la compétition) sont portées par ce sport et rencontrent l’assentiment d’une partie importante de la société iranienne. Le football constitue finalement une métonymie du « modèle occidental », qui est jugé, appelé ou contesté à travers le sport. Des débats sur le modèle de développement à suivre et l’aspiration aux standards mondiaux s’articulent autour du football[51]. Sa popularité donne du poids aux requêtes de la population et il cristallise de nombreuses tensions. Le contrôle que les dirigeants tentent de lui imposer est un symbole de la répression des libertés et de la société en général, particulièrement au niveau des droits des femmes. S’il ne constitue qu’un espace de débat et si son ouverture n’entraînera pas forcément une démocratisation de la société, il reste un élément extrêmement significatif de l’évolution et des attentes de la société iranienne, dont il reflète et relaie les revendications.

Club du Millénaire : Mathilde Block, Clément Guyot et Antonin Tokatlian

Comité de rédaction : Sarah Laffon


[1] Tehran Derby: Notable Derby Matches, s.d.

Source : http://www.servinghistory.com/topics/Tehran_derby::sub::Notable_Derby_Matches (15/01/12)

[2] S.A., « Record d’affluence pour le derby milanais », in Libération, 19 octobre 1997.

Source : http://www.liberation.fr/sports/0101229424-foot-record-d-affluence-pour-le-derby-milanais (15/01/12)

[3] Pierre Alonso, entretien avec Christian Bromberger, in La Revue de Téhéran, n°49, décembre 2009. Source : http://www.teheran.ir/spip.php?article1089 (12/01/12)

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Farah Yoosof, « Perspepolis-Esteghlal : the day of the Srokhaby derby », 24 janvier 2009.

Source : http://bleacherreport.com/articles/115163-persepolis-esteghlal-the-day-of-the-sorkhabi-derby

[9] Ibid.

[10] Gastaut Yvan, « Etats-Unis/Iran 1998 », s.d.

Source : http://www.wearefootball.org/un-jour-un-match/84/lire/etats-unis-iran-1998/ ( 10/01/12)

[11] Ibid.

[12] Pierre Alonso, entretien avec Christian Bromberger, art. Cit.

[13] Ibid.

[14] Christian Bromberger, « Troisième mi-temps pour le football iranien », in Le Monde diplomatique, n°529, avril 1998 ; Christian Bromberger, « Irán, el balón y el turbante », in La Vanguardia, n°20, juillet-septembre 2006, pp.112-118.

[15] Christian Bromberger, « Troisième mi-temps pour le football iranien », art. Cit.

[16] Ibid.

[17] Christian Bromberger, « Irán, el balón y el turbante », art. Cit.

[18] Christian Bromberger, « Troisième mi-temps pour le football iranien », art. Cit.

[19] Christian Bromberger, « Irán, el balón y el turbante », art. Cit.

[20] Ibid.

[21] Christian Bromberger, « Troisième mi-temps pour le football iranien », art. Cit.

[22] Ibid. Voir aussi : Christian Bromberger, « Irán, el balón y el turbante », art. Cit. ; Pierre Alonso, entretien avec Christian Bromberger, art. Cit.

[23] Alonso Pierre, entretien avec Christian Bromberger, art. Cit.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Christian Bromberger, « Irán, el balón y el turbante », art. Cit. 

[27] Ibid.

[28] Voir aussi : Pierre Lanfranchi et Alfred Wahl, Les footballeurs professionnels des années trente à nos jours, Paris, Hachette, 1995 ; Jacques Defrance, « La politique de l’apolitisme. Sur l’autonomisation du champ sportif », in Politix, n°50, juillet 2000, pp.13-27

[29] Voir Club du Millénaire, Cycle d’étude sur l’Iran : le rôle des réseaux sociaux dans le « mouvement vert » iranien, 2012.

Source : http://clubdumillenaire.fr/2012/01/cycle-detude-sur-liran-le-role-des-reseaux-sociaux-dans-le-mouvement-vert-iranien/

[30] Marie Simon, « Quatre footballeurs iraniens exclus à vie », in L’Express, 24 juin 2009, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/quatre-footballeurs-iraniens-exclus-a-vie_769908.html

[31] S.A., « Deux joueurs iraniens risquent le fouet pour s’être touchés les fesses après un but », Slate.fr, 3 novembre 2011.

Source : http://www.slate.fr/lien/45865/joueurs-iraniens-fouet-caresse

[32] Zama, « Hors Jeu : les femmes, le foot, l’Iran », Zerodeconduite.net, 6 décembre 2008, Zerodeconduite.net « Hors Jeu : les femmes, le foot, l’Iran ».

Source : http://www.zerodeconduite.net/blog/index.php?itemid=11921

[33] Rad Soudeh, « Être footballeuse en Iran », Osez le Féminisme, n°17, 17 décembre 2011,
Source : http://www.osezlefeminisme.fr/article/etre-footballeuse-en-iran

[34] Ibid.

[35] Ibid.

[36] Ibid.

[37] Ibid.

[38] Ibid.

[39] Daftari Amar A., « Iran split over female soccer fans”, CNN, 6 juillet 2006.

Source : http://edition.cnn.com/2006/WORLD/meast/05/01/iran.football/index.html (06/01/12)

[40] Ibid.

[41] Kamali Dehghan Saeed, « Women’s rights activist missing in Iran », in The Guardian, 22 juin 2011. Source : http://www.guardian.co.uk/world/2011/jun/22/iran-missing-womens-rights-activist ; S.A. « Coupe du monde féminine : l’Iran arrête deux journalistes », Chronofoot, 21 juillet 2011.

Source : http://www.chronofoot.com/coupe-du-monde-f%E9minine/coupe-du-monde-feminine-l-039-iran-arrete-deux-journalistes_art16181.html

[42] AFP, « Iran : la justice confirme l’arrestation de l’actrice Pegah Ahangarani », Le Parisien, 18 juillet 2011.

Source : http://www.leparisien.fr/flash-actualite-culture/iran-la-justice-confirme-l-arrestation-de-l-actrice-pegah-ahangarani-18-07-2011-1536901.php

[43] Ibid.

[44] Kamali Dehghan Saeed, « Women’s rights activist missing in Iran », art. Cit.

[45] S.A., Classement de la liberté de la presse 2011/2012, Reports Sans Frontières, s.d.

Source : http://fr.rsf.org/press-freedom-index-2011-2012,1043.html

[46] Arefi Armin, « Quand le débat sur le voile frappe les Jeux Olympiques », Dentelles et Tchador (blog Lemonde.fr), 6 avril 2010.

Source : http://iran.blog.lemonde.fr/2010/04/06/quand-le-debat-sur-le-voile-frappe-les-jeux-olympiques/

[47] Isabelle Lortholary, « Foot féminin en Iran: sous la casquette, le foulard ? », 5 juin 2010.

Source : http://www.elle.fr/Societe/News/Foot-feminin-en-Iran-sous-la-casquette-le-foulard-1248577

[48] Reuters, « Iran’s women footballers banned from Olympics because of Islamic strip », The Guardian, 6 juin 2011.

Source : http://www.guardian.co.uk/football/2011/jun/06/iran-women-olympic-strip

[49] Fédération Internationale de Football Association, Règlement des Tournois Olympiques de Football Londres 2012.

Source :http://fr.fifa.com/mm/document/tournament/competition/01/33/73/30/regulationsoft2012_update10.15.10_f.pdf

[50] Reuters / Le Monde, « La tenue des footballeuses iraniennes ne plaît pas à la FIFA », 6 juin 2011.

Source : http://www.lemonde.fr/sport/article/2011/06/06/la-tenue-des-footballeuses-iraniennes-ne-plait-pas-a-la-fifa_1532679_3242.html

[51] Christian Bromberger, « Troisième mi-temps pour le football iranien », art. Cit.