La situation des minorités en Asie Centrale

Crédit photo : Olivier Ferrando

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La situation des minorités en Asie Centrale

Compte-rendu de la conférence de Bayram Balci et Olivier Ferrando, chercheurs au CERI et spécialistes de l’Asie centrale. Organisée par le Club du Millénaire, la conférence a été prononcée le jeudi 3 novembre 2011 à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille.

 

1 – La Région d’Asie Centrale et la naissance des diasporas

Bayram BALCI – Pour comprendre les rapports entre les Etats d’Asie Centrale il convient de revenir sur la définition de la région. La plus généralement acceptée est celle d’un ensemble de cinq Etats : le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Turkménistan et le Tadjikistan. Tous ces Etats sont nés entre les années 1920 et 1930 dans le cadre de la politique stalinienne de nationalité. Ces derniers voient une partie de leur population dispersée pour des raisons historiques dans les pays voisins ou plus éloignés (Turquie, Arabie Saoudite, Chine…). Les relations entre les Etats et les minorités sont à ce titre intéressantes à analyser et deux exemples représentatifs peuvent être mis en exergue sous la période stalinienne : le Kazakhstan et l’Ouzbékistan.

Ces deux exemples révèlent des comportements que nous pouvons trouver dans la région entre Etat et minorités. Dans les deux cas, une certaine indifférence peut être remarquée, due au fait que pendant la période soviétique les habitants étaient avant tout « soviétiques ». Par conséquent, la question ne se pose pas en termes de nationalité et est réglée depuis Moscou. A partir de la Pérestroïka en 1985 et jusqu’aux indépendances de 1991 de vives interrogations naissent en Asie Centrale sur le passé, l’identité, le rapport à l’ethnie ou encore la religion. Partout naissent des associations qui portent un vif intérêt aux « co-ethnies » qui se trouvent à l’étranger. Dans pratiquement tous les pays, des associations à l’instar de « VATAN » (en turc : « patrie ») encouragent la recherche, la culture, l’organisation de séminaires portant sur les « frères vivant à l’étranger ».

Dès l’indépendance, les Etats construisent des politiques publiques afin de définir leur rapport avec ces « frères vivant à l’étranger ». Cela leur est nécessaire en termes de politique intérieure puisqu’ils se trouvent dans une phase de renforcement d’une identité. Il est donc important pour les dirigeants ouzbeks par exemple de montrer un intérêt pour les Ouzbeks de l’extérieur, en Turquie, au Maroc ou en Algérie. Ce qui compte désormais est la primauté de la Nation. Ils veulent montrer que leur peuple est un grand peuple et cela se traduit par le fait d’avoir des représentants à l’étranger.

Le cas du Kazakhstan

Le Kazakhstan est un pays immense, cinq fois plus grand que la France mais peu peuplé. Une particularité notable est qu’au moment de l’indépendance, le pourcentage de Kazakhs est à peine de 46%. Pour des raisons historiques, le Kazakhstan est multi-ethnique, du fait de la politique souhaitée par Moscou. Par ailleurs, beaucoup de Kazakhs se trouvent dans les pays voisins, en Turquie, en Chine ou en Iran. L’attitude du Kazakhstan va être dès le départ d’essayer que le Kazakhstan soit considéré comme la patrie naturelle de tous les Kazakhs du monde entier. Une série de mesures est mise en place pour que les Kazakhs rentrent au Kazakhstan afin d’être majoritaires au sein du territoire, notamment en encourageant le retour des Kazakhs des pays voisins (Mongolie, Ouzbékistan, Chine). Cet objectif a été dans une large mesure atteint puisque beaucoup de non Kazakhs ont quitté le Kazakhstan, des Russes, mais également des Allemands de la Volga qui avaient été déportés au Kazakhstan. A partir de 1991, en raison d’une politique de nationalisation, certains éprouvent le besoin d’émigrer. Entre 1991 et 1997, un million d’Allemands de la Volga (10%) émigrent en Allemagne. Par conséquent nous assistons à une réelle « kazakhisation » de la population puisqu’il y a une convergence entre le départ de non Kazakhs et l’arrivée de Kazakhs. À l’heure actuelle 60% de la population du pays est kazakhe. Cependant, ceux qui sont arrivés avaient d’autres cultures et avaient vécu sous des régimes non soviétiques comme la Mongolie ou même la Chine, provoquant des problèmes d’adaptation.

A cette époque nous pouvons assister à un vif débat sur la définition de la vraie identité kazakhe : un Kazakh doit-il accepter que la culture russe constitue désormais une partie de sa culture ? Ce débat sur l’identité kazakhe est très important et n’est pas encore achevé. La tendance géographique est renversée et même les Kazakhs qui ne sont pas rentrés au Kazakhstan acceptent que le Kazakhstan soit leur patrie naturelle, alors même que parfois ils n’ont aucun rattachement sur plusieurs générations.

Le cas de l’Ouzbékistan

Le cas de l’Ouzbékistan est complètement différent de la situation du Kazakhstan et représente un exemple intéressant sur lequel il est nécessaire de s’attarder pour pouvoir comprendre la complexité de la région. Quand l’URSS éclate à la fin des années quatre-vingt-dix, l’Ouzbékistan a la population la plus homogène des cinq Républiques d’Asie Centrale. On y trouve des minorités russes, tadjiks, kazakhes, mais 60 à 70% de la population est ouzbèke. Par ailleurs, l’Ouzbékistan est le pays le plus peuplé de la région avec 24 millions d’habitants (alors qu’on comptabilise en moyenne 5 millions d’habitants pour les pays voisins). L’Ouzbékistan a d’importantes minorités à l’extérieur de son territoire et notamment dans les pays voisins : l’Afghanistan, l’Arabie Saoudite et la Turquie particulièrement. Dès le départ, l’Etat ouzbek a une certaine méfiance dans son rapport avec les Ouzbeks qui habitent à l’étranger. Pendant la période soviétique, l’Etat ouzbek ne développe pas de relations avec les Ouzbeks qui vivent à l’étranger, qui eux-mêmes ressentent une certaine méfiance à l’égard d’un Etat qui fait partie de l’Union soviétique. En 1985, nous pouvons observer une absence de politique publique de la part de l’Etat ouzbek vis-à-vis des Ouzbeks de l’étranger (par exemple d’Arabie Saoudite, où se trouvent une communauté de cinquante mille ouzbeks qui ont fui le nouveau régime soviétique dans les années 1930).

Néanmoins à partir de 1991, l’Etat ouzbek va développer un certain intérêt, qui va rapidement être limité car à partir de 1993-1994 émerge un certain islamisme en Ouzbékistan et le régime pense que cela vient des Ouzbeks de l’étranger, notamment ceux résidant en Arabie Saoudite. Un autre exemple caractéristique de cette indifférence par rapport aux Ouzbeks de l’étranger se situe pendant les événements de Och en juin 2010. Cette ville kirghize proche de la frontière avec l’Ouzbékistan a été le théâtre de violents affrontements entre Ouzbeks et Kirghizes. Le régime ouzbek n’a pas exprimé de solidarité, craignant que cela ne soit contre-productif pour les intérêts de l’Ouzbékistan et la manière dont le régime conçoit son identité et sa place en Asie Centrale. Le constat est clair, le régime craint les Ouzbeks de l’étranger : ils apporteraient l’islamisme et le panturquisme. En 1991, l’Etat ouzbek avait en effet un vif intérêt pour les Ouzbeks de Turquie mais se rend compte rapidement qu’ils apportaient une idéologie de panturquisme (c’est-à-dire la volonté de fédérer les populations turcophones), ce qui allait à l’encontre de la manière dont le régime ouzbek se considère. Depuis dix ans,  il n’y a donc plus tellement de relations entre l’Etat et les co-ethnies qui vivent en Turquie.

En conclusion générale, chacun de ces Etats a une manière particulière de se définir par rapport à ses minorités. Ils ont choisit une attitude différente par rapport à un impératif de préservation du régime, la question étant de savoir comment faire en sorte que l’Etat soit puissant et pérenne. Si les intérêts de l’Etat exigent une intégration des co-ethnies de l’étranger il va s’opérer alors un rapprochement. A contrario, s’il est estimé que cela représente un risque les Etats vont chercher à limiter les relations.

Olivier FERRANDO – Ces politiques publiques peuvent être ressenties également dans d’autres contextes, notamment le contexte européen, en Turquie, dans les Balkans par exemple, chacun faisant appel à des références qui leur sont propres. Mais les politiques mises en œuvre par les Etats ont toujours une visée interne, ce n’est jamais utopique ou altruiste. L’objectif était de renforcer la nation en Asie Centrale, d’accroître numériquement la population. Des populations différentes culturellement ou encore linguistiquement ont été intégrées dans cette optique.

Le cas du Tadjikistan

Olivier FERRANDO – Le Tadjikistan s’est trouvé dans une situation similaire à l’Ouzbékistan avec une majorité de tadjiks au sein de son territoire (peu ou prou 70%). Les minorités ne menaçaient pas l’Etat, mais ce dernier devait néanmoins s’imposer dans une région entourée de turcophones alors que majoritairement les tadjiks sont iranophones. Les Tadjiks ont donc cherché à mobiliser leur diaspora, notamment par la création d’une association : le « Congrès mondial des Tadjiks et des persanophones » regroupant 80 millions d’Iraniens, les 6 millions de Tadjiks et les 10 millions de Tadjiks d’Afghanistan. Nous constatons une  utilisation intéressante du caractère persanophone. En faisant appel à cette identité et en s’associant aux iraniens, afghans etc. l’Etat Tadjik démontre un intérêt profondément politique.  Il fallait une image puissante et symbolique.

Lorsque des Etats comme ceux précédemment cités vont mobiliser une image ethnique, ils ne font pas appel aux minorités autochtones qui sont présentes depuis des milliers d’années mais  à la diaspora. Par exemple, nous observons un appel aux Kazakhs de Mongolie et de l’étranger en général, mais pas aux Ouzbeks ou aux Ouïgours du Kazakhstan qui se considèrent comme des Kazakhs. Il s’agit d’une « patrie territoriale » et non d’une patrie ethnique. Nous pouvons comparer avec la politique de la Russie. Au moment de l’éclatement de l’URSS, les russes en 1991 représentent la plus grande diaspora du monde, avec plus de 20 millions de russes qui ne se trouvent pas en Russie.  La question sous-jacente est de savoir ce que l’Etat fait de ces populations ? La question s’est effectivement posée, notamment parce que certains russes se trouvaient dans des zones de conflits. Deux termes sont à distinguer : “Ruski” (russe ethnique) et “Russian” (habitant de la Russie). Finalement, après un débat à la Douma, le choix a été que toute personne pouvant justifier de son ancestralité russe avait le droit par le canal du rapatriement à une reconnaissance immédiate et à un passeport. Les Tchétchènes ou les Tatars ont donc pu obtenir la nationalité russe, en revanche, pas les Tadjiks.

Bayram BALCI – En juin 2010, un événement tragique a eu lieu dans la ville d’Och, des pogroms qui se sont terminés par le meurtre de plusieurs centaines personnes (selon les chiffres officiels). Au Kirghizistan, au sein des 5 millions de personnes qui composent la population, la moitié sont Ouzbeks (au moment du tracé des frontières, ils se sont retrouvés du côté du Kirghizistan). Généralement, les Ouzbeks et les Kirghizes ont plutôt de bonnes relations. Mais des tensions apparaissent à partir de 1991 et s’expliquent à la fois par l’histoire et par des éléments d’ordre politiques plus récents.

Traditionnellement, les Ouzbeks sont sédentaires et les Kirghizes nomades. Cela peut expliquer une partie des tensions mais lors des événements d’Och en 2010, ce sont surtout des éléments d’ordre politique qui expliquent la situation. Le contexte n’était pas favorable, la situation politique était instable : le régime avait été renversé et le président destitué quelques mois avant. Le gouvernement provisoire en place depuis le 7 avril avait du mal à contrôler l’ensemble du pays. Pour dominer le sud du Kirghizistan (où se trouve Och), le régime a fait le choix de s’appuyer sur la minorité ouzbek, numériquement importante et traditionnellement plus hostile au gouvernement central. Les Kirghizes du Sud ont perçu cela comme des concessions faites aux Ouzbeks et une avancée vers leur autonomisation en termes de langue, de culture.

Nous pouvons trouver d’autres explications : dichotomie ancestrale entre le Nord et le Sud, aide de la communauté internationale à l’égard des Kirghizes, incapacité des ONG présentes à enrayer les tensions. Néanmoins, la question de l’identité, le côté nationaliste et agressif des Kirghizes portent une certaine responsabilité. Il existe un réel problème national au Kirghizistan qui engendre une difficulté à tolérer la présence dans le pays des minorités non kirghizes, même s’il est possible que les tensions économiques aient également pu jouer un rôle. Pendant les événements, la violence constatée ressemblait à ce qui s’est passé en Yougoslavie : même forme de violence, même volonté d’épuration, de nettoyage ethnique (similarités constatées entre les slogans utilisés sur les murs des villes par exemple). La responsabilité des pouvoirs politiques en place est de taille, ces derniers ayant parfois encouragé ces comportements nationalistes.

Quel était le rôle des Russes dans ces événements ?

Au Kirghizistan, la population russe n’a pas de problème puisque le Russe est très différent et par conséquent il ne risque pas de remettre en cause l’identité kirghize. En revanche, pour la minorité ouzbek, c’est différent : l’Ouzbékistan est proche, économiquement plus fort et plus peuplé que le Kirghizistan, ce qui inquiète le Kirghize moyen qui a peur de se faire absorber. Lorsqu’ont eu lieu les pogroms, les Russes n’avaient pas de crainte quant à leur situation car ils savaient que le problème était entre Kirghizes et Ouzbeks.

            Olivier FERRANDO – S’il est nécessaire de comparer le Kirghizistan et l’Ouzbékistan dans leurs relations à la Russie, force est de constater que lorsque l’Ouzbékistan a accédé à l’indépendance, on a vu naître un certain nombre d’idéologues qui ont développé un discours anticolonial, antirusse, où le Russe colonisateur était porteur des maux (problème de la Mer d’Aral notamment). Les Russes n’étaient donc pas bien vus, alors qu’au Kirghizistan on ne voit pas de discours antirusse mais un discours contre des éventuels Ouzbeks séparatistes. Les Russes ont plutôt apporté un certain développement, la culture moderne, pour les Kirghizes qui était une société nomade, on parle d’ailleurs plus fréquemment du « Grand Frère russe ».

Quel est le rôle sur les politiques linguistiques, a-t-on au Kirghizistan une politique de kirghisation ?

Bayram BALCI – Dans tous les pays de la Région d’Asie Centrale, après 1991, les Etats ressentent le besoin de développer et favoriser la langue nationale. Priorité est donc donnée à la langue officielle de l’Etat à l’école, dans les médias, et imposée par ce dernier alors que pendant longtemps sous la période soviétique les enfants avaient la possibilité d’avoir une éducation dans leur langue maternelle. C’est encore constitutionnellement reconnu, même si la tendance est au renforcement de la langue officielle et du russe, afin de conserver des relations avec la Russie.

Olivier FERRANDO – Sur la question linguistique, il est intéressant de noter qu’il y a des ambiguïtés dans ces pays. La politique nationale est celle de la promotion de la langue officielle. Pour l’entrée à l’Université, il faut passer des tests linguistiques dans la langue nationale ou parfois en russe. Dans le même temps, on a maintenu la possibilité d’avoir une éducation dans la langue maternelle, par exemple au Kirghizistan. La situation est donc ambiguë puisque après l’obtention de l’équivalent du Baccalauréat, il faut pour entrer à l’Université passer des tests linguistiques. On mène donc des politiques nationalistes de promotion de la langue officielle, tout en maintenant ce droit, ce qui aboutit à un non-sens et à une exclusion par la langue. Dans l’administration, la seule langue utilisée est la langue majoritaire.

Pour rester sur les politiques éducatives, quelle a été la traduction de ce nationalisme dans les manuels scolaires ?

Bayram BALCI – Les manuels ont été tous refaits après la période soviétique en 1991 et d’une manière si possible conforme à l’idéologie du pays. Par exemple, le rapport à la Russie et son évolution sont des éléments intéressants à analyser. Dans les manuels scolaires la Russie est d’abord présentée comme une puissance colonisatrice. Mais dans une seconde phase de refondation, on essaye de ménager la Russie. Dans tous les pays, ce qui prime, que ce soit dans les manuels scolaires ou les journaux, c’est l’apologie de l’idéologie du régime au pouvoir. La question est donc subtile, parce que les régimes doivent tout de même expliquer le passé, dont la Russie fait partie. Par exemple, au Turkménistan, la Russie est dépeinte comme le « mal », puis est ménagée dans une deuxième phase pour limiter les tensions : on explique alors qu’il y avait tout de même une bonne entente et que la Russie a sauvé le pays des « envahisseurs ».

Peut-on relier ce comportement des Etats au kémalisme ? 

Bayram BALCI et Olivier FERRANDO – La corrélation avec le kémalisme est évidente. Il s’agit d’un modèle important, mais le processus en cours en Asie Centrale a quatre-vingt années de retard par rapport à lui . Les effets du kémalisme sont donc connus et les régimes ont choisi d’emprunter le même chemin. Ceci étant, il s’agit probablement d’un point de passage obligé. Un objet intéressant est la littérature nationale : les régimes vont nationaliser la littérature, dans une région où les langues ont été codifiées au XXème siècle. Ils créent des « Rabelais nationaux », en excluant parfois de grands auteurs de l’identité nationale du fait de leur lieu de naissance. Un exemple de ces « Rabelais » est Ahmet Aissaoui, figure qui a marqué tout l’islam de l’Asie Centrale. Il est né en 1800 dans le Kazakhstan actuel et est devenu, après la période soviétique, l’objet d’un véritable culte en ce qu’il fait partie du patrimoine.

Quand les frontières actuelles ont-elles été définies ?

Les frontières actuelles ont été définies entre les années 1920 et 1930. La région est marquée par la spécificité de ses populations, souvent nomades dont éparpillées. Les Soviétiques n’ont donc pas tout décidé et ont dû composer avec des impératifs développementalistes, qui ont conduit à faire parfois passer des frontières au milieu de minorités. Un processus comparable a eu lieu en Afrique : les divisions administratives, économiques, géographiques, ont dû composer en gérant des négociations entre des groupes qui avaient des volontés divergentes.

Dans la Vallée du Ferghana, qui représente une véritable enclave, à quel type de problème sont confrontées les populations ? 

Olivier FERRANDO – Le principal problème est lié à la volonté des Etats de contrôler les villes et par conséquent de les mettre au cœur des jeux de pouvoir des Etats. La situation au Ferghana n’est plus gérée localement mais entre enclaves. Globalement aujourd’hui, à l’exception des tensions entre chefs d’Etat, il existe une liberté de mouvement sur 40 kilomètres. Mais c’est toujours extrêmement contraignant.

Quelle est la politique étrangère russe à l’égard des minorités ? 

Bayram BALCI – Nous pouvons dire que la Russie se désintéresse aujourd’hui des questions relatives aux situations des minorités et n’accorde pas un grand intérêt à cette politique. Un peu par réalisme, la Russie a considéré qu’il ne servait à rien d’essayer de s’y intéresser car cela ne rapporte pas grand-chose de les mobiliser. Elle pourrait pourtant développer une coopération culturelle, mais a jugé que ce n’était pas nécessaire.

Pourquoi les erreurs de frontières faites lors de la décolonisation en Afrique ont-elles été reproduites après la chute du mur ? 

On ne peut pas comparer la colonisation et la décolonisation en Asie centrale et en Afrique. Par exemple, en Algérie, les élites locales n’étaient pas associées au pouvoir ; en Asie Centrale, les élites étaient créées pour favoriser l’émergence d’un « homme nouveau » avec une certaine part de sincérité. Si l’on voulait punir les responsables de la période soviétique, il faudrait s’intéresser également aux élites autochtones. Il a fallu faire avec parce que les frontières étaient là et qu’on ne pouvait pas les modifier !

Quelles sont les différences de perception de la période soviétique en Asie Centrale et en Europe de l’Est ?

En Europe de l‘Est, l’ex-URSS laisse derrière elle des conflits partout (notamment en Moldavie ou en Géorgie). Ce n’est pas la même chose en Asie Centrale. En Asie Centrale, la colonisation a apporté du progrès sur des territoires encore féodaux. Elle a modernisé ces territoires. Les infrastructures en Asie Centrale datent d’ailleurs toujours de la période soviétique.

 

2- L’Islamisme en Asie centrale 

Bayram BALCI – La question de l’islamisme en Asie Centrale nécessite de se référer à une définition plus large de l’Asie Centrale et d’intégrer aux cinq républiques (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Turkménistan, Tadjikistan) l’Afghanistan et le Pakistan. De nombreux liens existent entre les musulmans d’Asie Centrale et l’islam au Pakistan, en Inde voire dans la région musulmane de la Chine (Xinjiang mettre lien vers article Ouïghours).

La relation entre l’islam et l’Asie Centrale est ancienne puisque parmi les grandes dates de la religion musulmane certaines ont eu lieu en Asie Centrale actuelle. Ainsi, en 751, la bataille historique de Taras. On constate une présence visible de la civilisation islamique en Asie Centrale. Elle est le lieu de naissance de nombreuses dynasties, notamment des Samanides (symbole de cette dynastie, la mosquée de Boukhara) et des Timourides, dont l’Empire allait jusqu’à la frontière anatolienne d’Ankara. Elle est issue de Tamerlan, qui gouverna la Perse orientale du début du XVème siècle à 1517, dont la descendance s’est étendue jusqu’en Inde (le symbole le plus visible est le Taj Mahal). De grandes figures de la civilisation islamique sont également nées en Asie Centrale comme Avicenne (médecin et philosophe né en 980) ou Nakchibend (fondateur d’une confrérie qui s’est répandue dans le monde musulman, les Balkans, et même l’Europe de l’Ouest). Il existe un respect important de la civilisation islamique dans ces pays, et indirectement une rupture s’est opérée entre les musulmans d’Asie Centrale et le reste des musulmans (monde arabe, Empire ottoman). Sous la période soviétique, l’islam a été opprimé comme toutes les religions et des persécutions importantes ont eu lieu, particulièrement dans les années 1930. Cependant, même si le pouvoir soviétique est athéiste, on constate par la suite une certaine tolérance à l’égard des religions, notamment de certains courants de l’islam en Asie Centrale et dans le Caucase.

Quand on parle d’islam en Asie Centrale, on ne parle pas d’un seul islam mais de plusieurs. On trouve l’islam confrérique Nakchibendiyya, les Yeseviyya (confrérie fondée par Yassavi), mais aussi un islam populaire, folklorique, voir préislamique avec des formes de chamanisme. Il y a enfin un islam politique, jihadiste, à partir de 1991. Certains courants minoritaires souhaitent que l’Etat soit conforme aux normes islamiques, même s’ils n’ont pas autant d’influence que dans d’autres pays musulmans. En Ouzbékistan, à partir de 1993, plusieurs choisissent la voie du recours aux armes et vont dans les pays voisins (Tadjikistan, Afghanistan). Ce renouveau est notamment favorisé par les élites au pouvoir qui cherchent à mettre cet islam au service de l’Etat, par exemple en restaurant des lieux de culte. Le renouveau provient également de la coopération avec l’extérieur. Dans le monde arabe on s’intéresse à l’Asie Centrale, notamment l’Arabie Saoudite : on voit là la possibilité de réislamiser des populations « perverties » par le communisme.

L’islam d’Asie Centrale est influencé par plusieurs sources. L’influence turque est particulièrement notable. Elle met à disposition un service islamique chargé de coopérer avec les Etats d’Asie Centrale pour des raisons politiques, identitaires, religieuses et par réalisme (il vaut mieux que ce soit la Turquie plutôt que l’Iran qui aide ces pays à se reconstruire religieusement). La Turquie envoie donc par exemple, dans ses ambassades, des attachés aux affaires religieuses pour créer des facultés coraniques. On perçoit également l’influence du monde arabe. Le Hadj (pèlerinage), a permis de renouer des liens notamment avec l’Arabie Saoudite. Les communautés ouzbeks d’Arabie Saoudite ont contribué au renouveau de l’islam en Asie Centrale, ainsi que les Ouïghours qui s’étaient exilés en Arabie Saoudite à l’arrivée de Mao. L’Iran est peu implanté sauf au sein du Tadjikistan, unique Etat persanophone, avec qui il tente d’entretenir des relations privilégiées. Le sous-continent indien a également des relations avec l’Asie Centrale. Historiquement, des voyages étaient organisés entre l’Asie Centrale et l’Inde par des derviches. A partir de 1991 on observe un renouveau de ces échanges, même s’ils restent peu nombreux. Les rapprochements les plus importants concernent la communauté du Jamat Al-Tabligh (« association pour la prédication »), communauté missionnaire proche de New Delhi. Cette organisation est interdite en Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan.

Nous sommes plutôt en présence d’un islam officiel en Asie Centrale, diffusé et rémunéré par les Etats d’une manière subtile, indirecte, voire hypocrite (ils sont sensés être laïcs et séculiers). Les Etats s’organisent pour financer le personnel religieux à leur service. On observe aussi le maintien d’un islam populaire, quotidien. L’islam politique et radical demeure mais est en déclin. Par exemple, le mouvement islamiste d’Ouzbékistan qui s’était installé en Afghanistan a vu ses chefs éliminés, il n’en reste plus grand chose. Tous les Etats en Asie Centrale sont laïcs, avec bien sûr des différences. Il s’agit d’une laïcité « à la turque », où la religion n‘est pas séparée mais subordonnée au contrôle de l‘Etat. Lorsque le président se fait élire, il prête serment avec la main sur le Coran. L’islam reste une notion relative, ainsi la fréquentation des mosquées est moindre que dans d’autres pays. La lecture du Coran a été multipliée par 15 ou 20 ces dernières années mais ce n’est rien par rapport à d’autres pays musulmans.

Dans le cas de l’Azerbaïdjan, on observe une désaffection des populations pour le clergé officiel. Pourquoi n’observe-t-on pas le même phénomène en Asie Centrale ?

En Azerbaïdjan la personnalité de l’islam officiel est effectivement déconsidérée et beaucoup de mosquées échappent au contrôle de l’Etat, même si la procédure d’enregistrement est respectée de manière générale. Mais l’Azerbaïdjan est un cas à part puisque c’est un Etat en majorité chiite. Historiquement les Azéris ont subi l’influence de deux Empires rivaux : les Safavides d’Iran et le Sunnisme.

Peut-on parler d’une montée du salafisme en Asie centrale ? :

Il existe différentes branches et de nombreux courants se réclament du salafisme. Certains l’ont fait de manière pacifique, d’autres ont choisi la violence. Mais son expression « militarisée » est très peu présente en Asie Centrale.

Coordinatrice de rédaction : Sarah Laffon

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