Dynamiques politiques du christianisme en Asie centrale

Après la dissolution de l’Union soviétique, les nouveaux États indépendants d’Asie centrale[1] ont développé une rhétorique soulignant la renaissance de la liberté religieuse dans la région après deux tiers de siècle marqués par des tentatives régulières de mise en place d’un athéisme d’État par le régime soviétique. L’influence historique de l’islam dans la région a vite retrouvé de la vigueur sous une pluralité de formes, mais des courants religieux non-musulmans ont également pu s’exprimer à nouveau, notamment le christianisme, à travers plusieurs mouvances parfois concurrentes. De christianisme il faudrait plutôt parler de christianismes au pluriel. Le palimpseste des héritages politiques et culturels de l’Asie centrale contemporaine révèle sa richesse religieuse. Ainsi le christianisme qui s’y est implanté à partir du VIème siècle après J.C. sous l’impulsion des « nestoriens » a disparu d’Asie centrale au XIVème siècle à la suite des conquêtes de Tamerlan pour réapparaître sous une forme bien différente au XIXème siècle avec la conquête de la région par la Russie orthodoxe et trouver un nouveau dynamisme dès le début des années 1990, via des mouvements missionnaires protestants. Les recherches menées par plusieurs générations de chercheurs, de Jean-Paul Roux à Sébastien Peyrouse, sans oublier l’héritage d’orientalistes comme Paul Pelliot (1878-1945), nous invitent à nous interroger sur la place du christianisme en Asie centrale et son enracinement dans l’histoire centrasiatique[2]. Elles nous permettent ainsi de mieux comprendre des dynamiques régionales qui écartent la tentation du « choc des civilisations », mettent fermement à mal les stéréotypes sur la situation des religions minoritaires en terre d’islam et révèlent la prégnance d’un contrôle politique des cultes, construit et pérennisé pour mieux gouverner les populations.

L’exode des nestoriens, de la Méditerranée à la Chine

Pour Jean-Paul Roux le christianisme s’est implanté en Asie centrale en s’appuyant au départ sur les communautés juives présentes « après la déportation des Hébreux à Babylone et (…) après la prise de Jérusalem par Titus en 70 après Jésus-Christ »[3]. C’est cinq siècles plus tard qu’il commence réellement à se développer à partir de la péninsule anatolienne et de la Perse. Un dénommé Nestorius est à l’origine de ce mouvement, par sa défense acharnée d’une thèse soutenant l’existence des deux corps du Christ : mis au ban au concile d’Ephèse en 431 après J.C., il est contraint de fuir et de quitter l’Empire romain d’Orient[4]. Hors de l’Empire, ses partisans ne disparaissent pas et parviennent à rallier à eux de nombreux disciples grâce à l’écho favorable que reçoit la doctrine de Nestorius. De sectaires, ils deviennent majoritaires, comme le fait remarquer Jean Paul Roux : « Leur doctrine devint celle, sinon de tous, du moins de la plupart des croyants »[5].  Pourtant, la présence de groupes Chrétiens en Iran est bientôt considérée moins favorablement et ceux-ci sont contraints d’émigrer vers le nord et la Transoxiane[6]. C’est dans les villes centrasiatiques de Samarcande et Boukhara que se développe alors le nestorianisme, jusqu’aux marges occidentales de l’Empire chinois.

Au XIIIème siècle une forme de christianisme centrasiatique était ainsi décrite dans les écrits des voyageurs européens comme un culte bien installé et répandu dans la région. Marco Polo présente par exemple dans son Livre des Merveilles le nestorianisme comme une obédience forte et étendue. Le linguiste français Paul Pelliot a dressé un aperçu des voyages des explorateurs européens en Asie centrale à l’époque médiévale, souvent préoccupés de trouver des frères chrétiens dans cette région inconnue. Parmi ceux-ci, il faut retenir notamment les noms de Guillaume de Rubroek, envoyé de Louis IX (Saint Louis), ou de Jean du Plan Carpin, dont les témoignages ont longtemps été des sources primordiales dans l’étude de l’histoire de la région en Occident[7]. Avec le développement de l’islam en Asie centrale, en majorité au détriment des cultes païens des autochtones et des premières armées mongoles, les nestoriens sont devenus des dhimmis (des sujets non musulmans dans des territoires musulmans)[8]. La coexistence est relativement harmonieuse pendant plusieurs siècles et les nestoriens, considérés favorablement en tant que gens du Livre, se construisent notamment la réputation d’être de bons médecins. Pourtant, alors même que cette relative liberté religieuse avait été préservée des siècles durant, tandis que le pouvoir politique ne cessait de passer des mains d’une puissance à l’autre, le nestorianisme disparut très rapidement entre le XIVème siècle et le XVème siècle. Plusieurs facteurs ont pu jouer un rôle dans ce phénomène mais il reste difficile de retracer avec certitude le processus ayant abouti à la disparition des nestoriens.

La disparition progressive du christianisme centrasiatique

Après plusieurs siècles d’existence, l’Eglise nestorienne est organisée selon une structure monocéphale réunissant les fidèles autour d’un « Catholicos », un Patriarche. Mais malgré l’enracinement territorial de ses structures et une unité autour de la langue véhiculaire syriaque, à l’image du latin en Occident, on assiste à un émiettement progressif puis à une disparition des groupes de fidèles nestoriens. Elle tient largement aux dynamiques politiques à l’œuvre. Dans un premier temps, le pouvoir mazdéen (de Mazda, fondateur du zoroastrisme) soutient la constitution d’une Eglise nationale, séparée de Byzance et Rome. Pourtant, avec la constitution des « Empires des steppes »[9] successifs et l’exode des populations chrétiennes dans des régions éloignées du Catholicos, le nestorianisme est soumis au « risque de voir ses provinces les plus avancées coupées de leur supérieur, et ses ouailles perdre l’unité de la foi »[10]. Le développement de l’islam en Asie centrale joue également dans un second temps un rôle prépondérant car après dix siècles de coexistence entre l’islam et le christianisme, un revirement s’opère au cours du XIVème siècle.

Si l’islam était la religion dominante en Asie centrale depuis le VIIIème siècle, cohabitant avec d’autres religions monothéistes[11], c’est à partir du Xème siècle que les Chrétiens commencent à payer des taxes et que le port de la croix en public ou la construction d’édifices religieux leur deviennent interdits[12]. Au cours des siècles suivants des incidents violents éclatent régulièrement, mettant à mal la coexistence pacifique qui prédominait jusqu’alors. Le règne de Timur-Ling (Tamerlan) (1336-1405) est une période déterminante, qui voit disparaître la possibilité de ce que l’on appellerait aujourd’hui un « vivre ensemble » multiculturel en Asie centrale. Jean-Paul Roux note par exemple que « Le vieux foyer d’Ili fut ainsi assailli dans sa capitale d’Almalik en 1339. L’évêché et le couvent franciscains furent détruits, cinq religieux et quelques laïcs mis à mort »[13]. L’ancrage territorial d’une partie des chrétiens nestoriens évolue, certains choisissant l’exil, d’autres la conversion à l’islam. Peu à peu, le christianisme centrasiatique se réduit à quelques groupes isolés. Pour Jean-Paul Roux, « l’Eglise « nestorienne », durement persécutée, va finalement être réduite à peu de chose. Les survivants vont se réfugier dans les régions montagneuses du Kurdistan et, le plus souvent, vont coexister assez pacifiquement avec les Kurdes qui sont, eux, des gens de langue indo-européenne (on dit qu’ils seraient descendants des Mèdes ?), islamisés pour la plupart (il y a néanmoins chez eux quelques chrétiens) »[14]. La religion nestorienne aura donc disparu peu à peu, s’éteignant il y a un demi-millénaire environ, ne laissant derrière elle que peu de traces de son importance en Asie centrale.

Avec la marginalisation puis la disparition progressive du réseau transcontinental des « routes de la soie », le monde qui a émergé a témoigné alors de dynamiques politiques et culturelles nouvelles, que le reste du monde, de l’Europe à la Chine, n’a redécouvert que quelques siècles plus tard. Et si la souche originelle du christianisme centrasiatique s’est éteinte plusieurs siècles avant la conquête de la région par la Russie tsariste, on a pourtant cru en Occident, jusqu’à l’époque moderne, au mythe du« Prêtre Jean ». Ce roi légendaire oriental et chrétien dont on imaginait le Royaume parfois en Ethiopie, parfois au cœur de l’Eurasie, serait peut-être né de l’imaginaire des chroniqueurs européens suite à la victoire des Kara-Khitais sur les Seldjoukides musulmans en 1141 : à la cour des rois de France, on ne pouvait imaginer qu’ils ne fussent pas chrétiens[15]. Au XVIIème siècle certaines organisations religieuses européennes, à l’image des Jésuites, continuaient de rechercher des chrétiens en Asie centrale pour y raviver la foi chrétienne, dans une entreprise vaine sur le plan missionnaire mais d’un grand intérêt pour la connaissance de l’Asie centrale en Europe[16]. Il faudra attendre les premières incursions russes dans les steppes kazakhes et dans le Turkestan  pour que des communautés chrétiennes y soient à nouveau recensées.

La conquête russe, une entreprise laïque ? 

Sébastien Peyrouse note que c’est avec un pope à leur tête que les troupes russes entrent dans Tachkent le 18 juin 1865[17]. Pourtant les débuts de la christianisation russe de l’Asie centrale ne sont pas marqués par une forte activité missionnaire mais par un simple  accompagnement religieux des migrations des colons russes. La conquête du Turkestan par la Russie est l’aboutissement d’un long processus d’avancées sur un front méridional, qui aboutit dans un premier temps à la prise de Kazan en 1552[18]. Malgré quelques tentatives sous Pierre le Grand (1672-1725), c’est au XIXème siècle, sous l’impulsion de Nicolas 1er (1796-1855) que l’armée impériale conquiert l’Asie centrale, prenant Tachkent en 1865. Dans le Turkestan russe, le retour du christianisme prendra deux formes : les migrations de croyants européens et les tentatives de conversion des populations autochtones. Au cours du XIXème siècle de nombreux Russes s’installent définitivement dans la plaine kazakhe. Ceux-ci sont majoritairement orthodoxes mais pas uniquement. Parmi ces chrétiens non-affiliés à l’Église orthodoxe russe il faut compter les molokanes, ayant quitté l’Église orthodoxe au XVIème siècle, ainsi que l’importante communauté des vieux-croyants, groupe issu des orthodoxes ayant refusé les réformes de l’orthodoxie russe au XVIIème siècle. S’y ajoutent des catholiques, des protestants luthériens, des mennonites[19], des pentecôtistes, ainsi que des témoins de Jéhovah[20]

Le second facteur de développement des communautés chrétiennes dans le Turkestan colonisé par la Russie tsariste consiste en plusieurs campagnes de conversion menées par l’Église orthodoxe. Le pouvoir politique n’est guère favorable à de telles tentatives, qui pourraient engendrer de l’instabilité dans les territoires récemment conquis. Ainsi les premières missions orthodoxes s’occupent principalement de maintenir vive la foi des Russes déracinés. Ce n’est que dans les deux dernières décennies du XIXème siècle que l’Église obtiendra la permission de créer des missions « anti-musulmanes » dans le nord du Turkestan puis en 1907 dans le sud[21]. Ces missions orthodoxes échouent à s’imposer. Elles souffrent d’un soutien politique limité et doivent surtout travailler dans un espace où l’islam reste très prégnant, surtout dans les régions du sud et structure les mentalités comme la vie quotidienne, politique et sociale. Même sous contrôle russe, le Turkestan n’est pas un endroit où les conditions sont favorables à la conversion au christianisme d’un musulman. Au contraire, les autochtones qui se convertissent le font surtout pour s’intégrer aux structures coloniales, et doivent souvent faire face une mise à la marge de la part de leur entourage musulman[22]. Nombreux sont ceux qui choisiront plus tard de renoncer librement à la religion orthodoxe lorsque la loi de liberté religieuse de 1905 le leur permettra[23]. Au total, la colonisation de l’Asie centrale par la Russie n’aura donc que marginalement été accompagnée d’un projet de développement des territoires de l’orthodoxie.

 Le christianisme sous domination soviétique 

En matière religieuse, le découpage traditionnel distinguant période tsariste, période soviétique et période post-soviétique doit être nuancé[24]. Si le mouvement de développement du christianisme qui est initié au XIXème siècle apparaît plutôt limité dans son étendue et dans son intensité, il faut revoir l’idée selon laquelle la période soviétique aurait été  uniformément, dans toute l’URSS, une période de persécution généralisée des religions. Même si le pouvoir central a tenté de lutter contre l’influence des religions en Asie centrale, cela s’est fait dans une mesure moindre que dans les pays Baltes ou en Ukraine où la répression contre le christianisme a été importante, notamment sous Staline. Par ailleurs Sébastien Peyrouse rappelle que toutes les communautés religieuses n’ont pas été traitées de la même façon : l’Église orthodoxe a le plus subi la répression soviétique, tandis que l’islam ou le protestantisme ont d’abord été épargnés[25]. Les temples protestants ont également été touchés par le processus de fermetures d’églises[26] participant de la mise en place d’un athéisme d’État. Celui-ci était censé « extirper, au nom du marxisme-léninisme, les racines d’une société pensée comme archaïque, en subjuguant par une contre-utopie une mémoire empreinte des concepts de l’Ancien régime tsariste »[27].

Le pouvoir soviétique s’est pourtant heurté en Asie centrale à la réalité de la pratique religieuse des populations. Dans un premier temps du fait de la reconquête tardive de la région par les Bolcheviks, d’autre part, les sociétés centrasiatiques n’étaient que peu sécularisées et le modèle laïc européen n’a pu y être exporté facilement auprès des populations musulmanes. Auprès des populations européennes d’Asie centrale, la déchristianisation s’est heurtée au rôle culturel majeur que jouait souvent la religion en tant que repère identitaire de groupes déracinés. Pour les autorités politiques, réduire la religion à un système de croyances à éliminer s’est avéré contre-productif sur le plan pratique : en dépit de la ligne officielle de l’héritage bolchevique, il est apparu plus utile d’utiliser les structures religieuses comme instruments d’encadrement des sociétés[28]. Le pouvoir soviétique a très tôt considéré l’intérêt d’amender sa politique religieuse officielle pour utiliser la religion à son profit, à l’image du choix de Staline de mener une politique de conciliation avec l’islam lors des débuts de la guerre germano-soviétique afin de s’assurer notamment le soutien des populations musulmanes de Crimée. Plus tard l’URSS s’est servie des religions comme « vitrine vis-à-vis des pays du Tiers Monde qu’il souhaitait attirer dans son giron »[29]. Sur le plan intérieur, les pratiques musulmanes sont tolérées en Asie centrale en tant que « tradition nationale »[30] alors que l’on craint de plus en plus que l’URSS ne se dissolve par l’éclatement de ses dizaines de minorités qui y sont réunies, du Caucase au détroit de Bering[31]. Alors même que les religions continuent d’être l’objet de politiques tendant à en limiter l’influence jusqu’à la Perestroïka, le pouvoir entreprend de contrôler certains groupes religieux plutôt que de les exclure. À la suite de l’accès au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, la politique de réforme initiée à l’échelle de l’URSS libéralise peu à peu officiellement la pratique religieuse  en Asie centrale pour mieux l’utiliser. À partir de 1988, les églises orthodoxes – et nombre de mosquées à leur suite – y sont rouvertes[32], tandis que les principaux dirigeants religieux sont appelés à participer aux réformes politiques[33].

L’invention du  « renouveau » : entre répression et instrumentalisation

Dès le début des années 1990, les Constitutions adoptées par les États postsoviétiques établissent officiellement la liberté de culte. Les jeunes États se prévalent de l’instauration d’une période de liberté nouvelle en opposition avec la période soviétique, construisant l’idée d’un « renouveau religieux » qui tient largement de la rhétorique politique[34]. Non seulement les nouveaux dirigeants sont largement issus des cadres régionaux de l’URSS mais on constate bientôt que leur politique à l’égard des religions pérennise l’instrumentalisation des religions dans leurs composantes majoritaires. Entre 1991 et 1992, les constitutions des cinq nouveaux États établissent en Asie centrale les principes de séparation de la religion et de l’État et de liberté de culte. Les textes constitutionnels et les dirigeants eux-mêmes rappellent l’attachement des régimes à la notion de laïcité, tandis que les mouvements religieux ont l’interdiction de se constituer en groupes politiques[35]. Par ailleurs les citoyens sont libres de pratiquer la religion de leur souhait ou de n’en pratiquer aucune, sans impliquer une hiérarchie entre les cultes et sans que cela ne porte à conséquence sur leurs droits.

Le principal bénéficiaire de cette politique de libéralisation religieuse est l’islam, religion la plus importante démographiquement dans la région, mais qui se trouve progressivement au cœur d’enjeux dépassant le cadre spirituel. Les chefs d’État de la région ont dans un premier temps mis l’islam en avant, dans une perspective utilitariste, jugeant la religion nécessaire pour combler le « vide » laissé par la chute de l’Union soviétique[36]. Ils ont néanmoins rapidement considéré que certains mouvements religieux pouvaient être potentiellement des facteurs de contestation de leur pouvoir politique. C’est ainsi qu’est justifié un encadrement plus ou moins strict du fait religieux, entre certains États plus libéraux (le Kazakhstan par exemple) et d’autres beaucoup plus répressifs comme le Turkménistan[37]. Dans la perspective d’un cheminement progressif vers une démocratie échappant par nature au modèle occidental, les autorités mettent en place des obstacles institutionnels et juridiques au développement des mouvements religieux, surtout musulmans, tout en condamnant le système soviétique de répression religieuse. De paradoxale, la position officielle des États centrasiatiques semble devenir contradictoire : alors que plus de deux-tiers des mosquées sont fermées en Ouzbékistan entre 1993 et 1998 et que la législation devient de plus en plus restrictive à l’égard des religions, le mufti d’Ouzbékistan dresse en 2001 un tableau de la situation flatteur, en décalage total avec la réalité[38]. Il témoigne ainsi de la main mise de l’État ouzbékistanais sur les courants religieux majoritaires, tandis que, comme dans les autres États de la région, on tente de supprimer les mouvements situés aux marges des principales religions. Par un contrôle accru des hiérarchies religieuses, les autorités politiques parviennent à marginaliser les opposants les plus radicaux tout en maintenant la paix sociale, d’une part en affirmant le principe de liberté religieuse, d’autre part en brandissant la menace de mouvements fondamentalistes musulmans portant atteinte à la sécurité nationale. Les populations musulmanes, par leur poids majoritaire, sont certes les premières visées par ces politiques d’instrumentalisation religieuse mais les chrétiens sont autant concernés.

Une pluralité chrétienne sous contrôle

Entre la fin de la Perestroïka et les premières années d’indépendance de nombreuses églises ouvrent à nouveau, à l’image  du temple protestant de Tachkent qui avait été transformé en école de musique[39]. En Asie centrale les chrétiens sont alors majoritairement orthodoxes, issus des phases de migration de Russes dans les colonies du Turkestan et en Asie centrale soviétique. En raison du fort mouvement de retour des Russes d’Asie centrale, le nombre de chrétiens en Asie centrale a fortement diminué depuis les années 1980. De même une partie de la minorité allemande du Kazakhstan a émigré en Allemagne, réduisant à quelques milliers de fidèles la mouvance luthérienne, aujourd’hui constituée en majorité d’individus âgés, germanophones, réunis en des groupes isolés les uns des autres[40], qui semblent condamnés à une disparition progressive même si le luthéranisme parvient parfois à toucher des Russes[41]. Le groupe des catholiques, issu notamment des migrations de Polonais ou d’Allemands, s’est également réduit du fait du départ d’une partie de ses fidèles, conduisant le pape Benoît XVI à déclarer en 2008 lors d’une rencontre avec les évêques d’Asie centrale : « Les communautés peuvent être réduites à un petit troupeau. Il ne faut pas se décourager »[42]. Dans ce même discours le pape faisait également référence à la situation politique de la région, dénonçant les mesures de contrôle et de répression des religions mises en place au nom de la lutte contre le terrorisme et le fondamentalisme : « Il faut bien sûr s’opposer à ces fléaux à travers des interventions législatives. Mais jamais la force du droit ne peut se transformer elle-même en iniquité ; et le libre exercice des religions non plus ne peut pas être limité, car professer sa foi librement compte parmi les droits de l’homme fondamentaux et universellement reconnus. »

Si certains cultes protestants minoritaires semblent présenter un plus grand dynamisme, après avoir été introduits dans la région à partir de la fin des années 1980 par des mouvements missionnaires américains ou coréens pour la plupart, ils sont l’objet d’un contrôle étatique renforcé. Les États centrasiatiques ont repris à leur compte le système soviétique de classification des religions, qui distingue la « religion traditionnelle », c’est à dire celle de la nation ou des minorités principales (l’orthodoxie pour les Russes, le catholicisme pour les Polonais et une partie des Allemands, le luthéranisme pour la majorité des Allemands) et les « sectes », c’est-à-dire des confessions religieuses minoritaires considérées comme éléments étrangers. Certains groupes minoritaires chrétiens comme les baptistes et les adventistes du 7ème jour sont tolérés dans certains États, mais la plupart des cultes protestants d’origine étrangère sont considérés avec suspicion et souvent interdits. On constate en Asie centrale que les autorités sont parvenues à initier des recompositions politico-religieuses, en poussant l’islam et l’orthodoxie « traditionnels », tous deux sous contrôle étatique, à s’allier contre les mouvements religieux minoritaires qui mettaient à mal leur hégémonie spirituelle et étaient présentés comme des menaces politiques par les États[43]. L’opposition construite par le pouvoir distingue les groupes religieux majoritaires, soumis au contrôle gouvernemental et les cultes minoritaires, marginalisés et divisés, moins facilement contrôlables. Le mode de gestion du fait religieux choisi ne correspond pas à une opposition entre l’islam et le christianisme mais à une exploitation des différentes tendances de ces deux religions, afin de scinder ou soumettre les mouvements qui pourraient devenir de potentiels contre-pouvoirs.

Conclusion

Si le christianisme s’est très tôt développé en Asie centrale, il n’a connu depuis que des phases successives de recul et de résurgence qui ne l’ont jamais vu s’imposer comme religion de la majorité des croyants. L’histoire très mouvementée des chrétiens d’Asie centrale nous donne à voir plusieurs objets historiques dissemblables. Le nestorianisme était un culte chrétien né de l’exil et le christianisme centrasiatique sous sa forme moderne a toujours été d’abord l’apanage de minorités étrangères, mais ils recouvraient des réalités politiques bien différentes. Si l’islam a été un facteur de la chute, de l’exil et de la disparition du nestorianisme, la réalité actuelle de la coexistence de ces deux religions du Livre ne se traduit guère par une concurrence, encore moins par un « choc » civilisationnel. Entre l’histoire musulmane de la région et l’héritage ambigu des périodes russes et soviétiques, le christianisme centrasiatique contemporain apparaît dans sa diversité comme un « miroir des évolutions politiques »[44] révélant les multiples rapports de pouvoirs locaux et internationaux.

 

Club du Millénaire : Victoire Coindreau, Félix de Montety, Lara Deger

Comité de rédaction : Sarah Laffon


[1] Le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan.

[2] Voir notamment : ROUX J.-P., Le christianisme en Asie centrale, Clio, avril 1996 ; PEYROUSE S., Des chrétiens entre athéisme et islam. Regards sur la question religieuse en Asie centrale soviétique et post-soviétique, Paris, Maisonneuve et Larose, Institut Français d’Études sur l’Asie Centrale, 2003 ; PELLIOT P., Recherches sur les Chrétiens d’Asie centrale et d’Extrême-Orient, T’oung Pao, Second Series, Vol. 15, No. 5, 1914, pp. 623-644.

[3] ROUX J.-P., Le christianisme en Asie centrale, op. cit., p 1.

[4] LOOFS F., Nestorius and His Place in the History of Christian Doctrine, Cambridge University Press, 2004.

[5] ROUX J.-P., Le christianisme en Asie centrale, op. cit., p 2.

[6] Ibid. p 2.

[7] PELLIOT P., Recherches sur les Chrétiens d’Asie centrale et d’Extrême Orient, 1973.

[8] ROUX J.-P., Le premier empire des steppes qui devint musulman : les Karakhanides, Clio, avril 2003.

[9] GROUSSET R., L’Empire des Steppes, Paris, 1939.

[10] ROUX, Le christianisme en Asie centrale, Clio, op. cit., p 3.

[11] SANAIE M., « L’islam en Asie centrale, le rôle politique de l’Islam en Asie centrale à la veille des indépendances », Géostratégiques, numéro 12, avril 2006, p 125.

[12] DICKENS M., Nestorian christianity in Central Asia, 2001, p 6.

[13] ROUX J.-P., Le  christianisme en Asie centrale, op. cit., p 6.

[14] DALMAIS H.-I., « L’aventure nestorienne de la bouche de l’Euphrate jusqu’en Chine », Études et recherches d’Auteuil, 1er avril 2000.

Source : http://www.erf-auteuil.org/conferences/l-aventure-nestorienne.html (consulté le 8 novembre 2011).

[15] ROUX J.-P., Le premier empire des steppes qui devint musulman : les Karakhanides, op. cit.

[16]  WESSELS C., Early Jesuis Travellers in Central Asia 1603-1721, La Haye, 1924.

[17] PEYROUSE S., « Les missions orthodoxes entre pouvoir tsariste et allogènes » Un exemple des ambiguïtés de la politique coloniale russe dans les steppes kazakhes, Cahiers du monde russe, 2004/1 Vol 45, p 111.

[18] CARRÈRE D’ENCAUSSE H. « Longtemps terrifiée par les Mongols, soumise à eux, puis menacée par leurs successeurs tatars, elle de renverser une domination séculaire et devenait à son tour dominatrice »  (L’Empire d’Eurasie, Fayard, 2005, p 34).

[19] BELK R., The Great Trek of Russian Mennonites in Central Asia 1880-1884, Herald Press, 1976.

[20] PEYROUSE S., « Les missions orthodoxes entre pouvoir tsariste et allogènes. Un exemple des ambiguïtés de la politique coloniale russe dans les steppes kazakhes », art. cit., p 112. Ibid., p 115.

[21]  Ibid., p 115.

[22]  Entretien avec Sébastien Peyrouse publié par le site internet Religioscope en janvier 2004  : « Le nombre de conversions demeura dérisoire et souvent instrumental : les quelques Kazakhs convertis voyaient en leur geste une forme de promotion sociale, espéraient ainsi pouvoir se rapprocher de la population russe, voire obtenir des terres. »

[23] PEYROUSE S., « Sur les quelque 800 baptêmes enregistrés depuis la création de la mission en 1883, au moins 200 personnes ont apostasié, surtout après la loi de 1905. » (« Les missions orthodoxes entre pouvoir tsariste et allogènes » Un exemple des ambiguïtés de la politique coloniale russe dans les steppes kazakhes, art. cit., p 115).

[24] PEYROUSE S., « La gestion du fait religieux en Asie centrale : poursuite du cadre conceptuel soviétique et renouveau factice », Cahiers d’Asie centrale, 13/14, 2004, p 80.

[25] Entretien de Sébastien PEYROUSE avec le site internet Religioscope, janvier 2004.

[26] PEYROUSE S., « Pour une histoire des mouvements chrétiens en Asie centrale : le cas de l’Église luthérienne », Cahiers d’Asie centrale, 2001.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] PEYROUSE S., « La gestion du fait religieux en Asie centrale : poursuite du cadre conceptuel soviétique et renouveau factice »,  art. cit.

[30] PEYROUSE S., « Existe-t-il un ancrage spatial des minorités chrétiennes en Asie centrale ? Le poids du passé russo-soviétique », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, pv107-110, septembre 2005.

[31] CARRÈRE D’ENCAUSSE H., L’Empire éclaté, Paris, Flammarion, 1978.

[32] Entretien avec Sébastien PEYROUSE par le site internet Religioscope, janvier 2004.

[33] PEYROUSE S., « La gestion du fait religieux en Asie centrale : poursuite du cadre conceptuel soviétique et renouveau factice », art. cit., p 86.

[34] PEYROUSE S., « Mouvements et croyants chrétiens en Asie centrale de 1945 à nos jours. Réalités soviétiques et postsoviétiques d’une minorité en milieu musulman. », Revue des études slaves, vol. 74, 2002  (article tiré de la thèse de l’auteur, dir. Catherine Poujol, INALCO, 2002) : « Le régime colonial tsariste ne fut pas aussi libéral sur le plan religieux que l’orthodoxie l’affirme aujourd’hui ; le pouvoir soviétique conjugua phases de répression et de cohabitation tout au long de son existence et chercha différents modes de compromis avec un phénomène religieux qu’il ne maîtrisait pas ; quant aux nouveaux États d’Asie centrale, ils sont loin de reconnaître au fait religieux le droit à une autonomie propre. »

[35] PEYROUSE S., « La gestion du fait religieux en Asie centrale : poursuite du cadre conceptuel soviétique et renouveau factice », art. cit., p 80.

[36] Ibid., p 78.

[37] Sébastien PEYROUSE, « Mouvements et croyants chrétiens en Asie centrale de 1945 à nos jours. Réalités soviétiques et postsoviétiques d’une minorité en milieu musulman. », Revue des études slaves, vol. 74, 2002  (article tiré de la thèse de l’auteur, dir. Catherine Poujol, INALCO, 2002), p.608 : « Entre un Turkménistan où tout chrétien ne peut être qu’orthodoxe et un Kazakhstan qui reconnaît au catholicisme une place importante, se joue toute une gamme de situations spécifiques ».

[38] PEYROUSE S., « La gestion du fait religieux en Asie centrale : poursuite du cadre conceptuel soviétique et renouveau factice », art. cit., p 81.

[39] PEYROUSE S., « Pour une histoire des mouvements chrétiens en Asie centrale : le cas de l’Église luthérienne », art. cit.

[40] SCHENKKAN N., « Kyrgyzstan : Germans fading away on Central Asian Steppe ».

Source : www.eurasianet.org ( consulté le 8 novembre 2011).

[41] PEYROUSE S., « Pour une histoire des mouvements chrétiens en Asie centrale : le cas de l’Église luthérienne », art. cit., p.228

[42] Discours du pape Benoït XVI aux évêques d’Asie centrale en visite « Ad limina apostolorum », 2 octobre 2008.

Source : http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2008/october/documents/hf_ben-xvi_spe_20081002_ad-limina-asia-centr_fr.html  (consulté le 8 novembre 2011).

[43] PEYROUSE S., « La recomposition du spectre religieux en Asie centrale : alliance entre islam et christianisme orthodoxe », in Islam et politique en ex-URSS, dir. Laruelle M. & Peyrouse S., L’Harmattan, 2005.

[44] PEYROUSE S., « Le christianisme en Asie centrale, miroir des évolutions politiques », Le courrier des Pays de l’Est, n°1045, 2004

 

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