« Sommes-nous en train de perdre la guerre en Afghanistan ? » Conférence de Renaud Girard

Compte-rendu de la conférence de Renaud Girard, grand reporter international au Figaro. Organisée par le Club du Millénaire et l’IEP de Lille, la conférence a été prononcée le 17 octobre 2011 à l’École Supérieure de Journalisme de Lille.

 

[issuu width=600 height=424 backgroundColor=%23222222 documentId=111026174030-cadbac75784a4091a619a57be7f417c9 name=compte-rendu_conf_rence_sommes-nous_en_train_de_pe username=clubdumillenaire unit=px id=0241f416-a171-3b34-c059-e76790f7f995 v=2]

Accédez à la version PDF

 

« Je répondrai en deux temps. Tout d’abord : non, nous ne sommes pas en train de perdre la guerre, parce que ce n’en est pas une. Pourquoi ce n’est pas une guerre ? Parce qu’elle a déjà eu lieu. Il y a eu une guerre très rapide, qui a commencé le 7 octobre 2001, juste après les attentats du 11 septembre 2001. Les Américains commencent les bombardements, et de manière assez habile, la CIA arme et finance les hommes de l’Alliance du Nord, c’est-à-dire les Tadjiks, dont fait partie le commandant Massoud, assassiné par précaution par Al Qaida le 9 septembre 2011, et les Ouzbeks du Nord. Al Qaida pensait que l’Alliance du Nord n’aurait plus de colonne vertébrale sans Massoud, mais ça n’a pas été le cas, ce dernier ayant été remplacé. Tous ces évènements permettent la chute de Kaboul le 13 novembre 2001. Tactiquement, lorsque les troupes de l’Alliance du Nord se trouvent face à des Talibans retranchés, ils passent les coordonnées de ces derniers avec un spotter, sorte de GPS des Américains, pour qu’ils aplatissent les lignes talibanes grâce aux B52. Lorsque l’Alliance du Nord arrive à Kaboul, les Talibans se retirent en panique.

Quelques jours plus tard, les Talibans se retirent de Kandahar. Un peu partout, c’est la déroute et les réjouissances, le régime taliban n’existe plus : on a le droit de se raser, d’écouter de la musique, de danser… C’est un véritable sentiment de libération. Les Talibans s’évanouissent dans la nature, le Mollah Omar s’enfuit, ils se réfugient dans les zones tribales du Pakistan de l’autre côté de la frontière, le long de la ligne Durand. Mortimer Durand était le gouverneur de l’Empire des Indes, en 1893, et a fixé la frontière entre l’Empire des Indes et l’Afghanistan, en accord avec l’émir d’Afghanistan, Abdur Rahman Khân, surnommé “l’émir de fer”. Cette ligne, toujours actuelle, a l’inconvénient de séparer les Pachtounes des deux côtés de la frontière, entre l’Afghanistan et les zones tribales pakistanaises. Il faut noter que si tous les Pachtounes ne sont pas des Talibans, puisqu’ils constituent plus de 40% de la population afghane et représentaient l’ethnie royale, celle qui a donné tous ses rois à l’Afghanistan ainsi qu’Hamid Karzaï, tous les Talibans sont des Pachtounes.

Les Américains imposent ainsi une déroute aux Talibans sans intervenir massivement sur le terrain. Sur les images de la chute de Kaboul, on ne voit pas un seul soldat américain ou européen. Cette première guerre est gagnée rapidement et brillamment. Les commandos américains se contentent, à partir de bases exigées par les Pakistanais, de faire des raids pour détruire les bases militaires des combattants étrangers arabes, dont Ben Laden.

Les Américains ne se sont-ils pas un peu précipités ? Au lieu de faire de la diplomatie eux-mêmes, d’aller voir les milices des Talibans, ils ont sous-traité cette responsabilité aux Pakistanais, mais ne savent pas ce que ces derniers leur ont dit. A la place des Américains, j’aurais envoyé un grand diplomate voir les Talibans, en leur disant : « écoutez Messieurs, nous avons un problème, voilà ce qu’il s’est passé à New-York, je vous montre les images, qu’est-ce que vous feriez à ma place ? » Quand on est forts comme les Etats-Unis à l’époque : économiquement, militairement, diplomatiquement, moralement (Le Monde avait titré Nous sommes tous Américains, le 13 septembre 2001), vous pouvez vous permettre d’être humble, tout en étant intransigeant. Ils auraient dû jouer des divisions entre Talibans pour obtenir l’expulsion de Ben Laden.

Les Etats-Unis avaient déjà joué à ce double jeu. Dans la lutte contre les Soviétiques entre 1980 et 1989, l’aide américaine à la résistance afghane contre l’occupation soviétique passait par l’ISI (Inter-Services Intelligence). Cette institution très importante des services de renseignement militaire du Pakistan, était responsable de la distribution des armes et de l’argent des Américains. Ce faisant, ils ont privilégié les mouvements les plus islamistes. On y trouve notamment le mouvement de Hekmatyar, qui existe toujours, et qui a tué une dizaine de Français lors de l’embuscade à Uzbeen en 2008. Pour cause de guerre froide, et pour rendre aux Soviétiques la monnaie de leur pièce du Vietnam, on a donc fait sortir les islamistes de la boîte de Pandore. Aujourd’hui encore, les remèdes pour les faire rentrer dans la boîte nous échappent.

Il existe une deuxième raison pour laquelle nous ne sommes pas en train de perdre cette guerre. On peut perdre une guerre comme à Dien Bien Phu par exemple: l’Etat-major pense qu’il peut saigner le Viet Minh, mais les troupes de Giap arrivent sur la colline avec leurs canons et prennent le camp retranché. C’est une grande défaite française, qui mènera à l’indépendance du Vietnam. En Afghanistan, ce scénario n’a aucune chance d’arriver. On y trouve plusieurs grandes bases : Bagram, Kaboul où se trouve le siège de l’OTAN, Kandahar, Herat à la frontière iranienne, dans la province du Helmand, qui connaît une forte culture du pavot. Ces bases sont presque de petites villes. A l’échelon d’en-dessous nous avons les FOB, Forward Operation Bases, où l’on trouvera des blocs chirurgicaux. Encore en dessous se trouvent les combat outposts, forts de l’armée américaine, comprenant deux cents soldats.

Il est absolument hors de question que l’insurrection talibane puisse prendre une seule base. La puissance de feu des Talibans n’égale pas une seule seconde celle de l’OTAN. Il y a eu des attaques, mais ne parvenant jamais à prendre une base. Cependant, ils réussissent des embuscades. C’est ce qui s’est passé avec des Français en 2008. Une première patrouille est partie en préparation, sans connaissance du terrain, et les Talibans en embuscade ont réussi à tuer dix Français. L’impact psychologique de cette attaque est très important comme le prouve le déplacement de Nicolas Sarkozy. Ils ont gagné sur les écrans, ont fait parler d’eux en montrant à la France que ce n’était pas facile de mener la guerre en Afghanistan. Contrairement à un évènement comme l’offensive du Têt au Vietnam, les forces insurgées n’ont pas les moyens de parvenir à des succès. Le conflit est totalement asymétrique. D’ailleurs, la très grande majorité des morts de l’OTAN ne sont pas tués par embuscade ou combat frontal, mais par des IED ; Improvised Explosive Devices. Ce sont des bombes artisanales placées dans les champs ou sur les sentiers qu’empruntent les soldats, raison pour laquelle on marche très lentement en Afghanistan. Il n’est donc pas question de perdre la guerre, comme la France a perdu la guerre en Indochine par exemple.

En revanche, oui, nous ne sommes pas en train d’achever les buts que nous nous étions donnés. Par conséquent ce n’est pas une victoire, c’est même une défaite. Quels étaient nos buts ? Après la chute relativement facile de Kaboul, les Occidentaux ont été pris d’une sorte d’ivresse. Les Américains ont convoqué, le 5 décembre 2001, une conférence à Bonn, en Allemagne. Tous les alliés, Anglais, Italiens, Allemands, Français, même les Iraniens acceptent un programme de démesure, d’ubris au sens grec, qui tient en trois points :

  • Reconstruire l’Afghanistan
  • Démocratiser l’Afghanistan
  • Développer économiquement l’Afghanistan

Il faut vraiment s’interroger sur la façon dont les Américains et les Français se sont engagés et promettre à la Conférence de Bonn qu’ils allaient réussir à développer économiquement l’Afghanistan. A titre de comparaison, pendant le 20e siècle, les Américains ont été présents à Haïti, afin de faire du state-building. Ils n’ont jamais réussi à développer économiquement cette île alors qu’elle se trouve à côté de chez eux. Saint-Domingue se porte beaucoup mieux par contre. Les Français, eux, ont créé un Ministère de la Coopération dont la vitrine était la Côte d’Ivoire. En réalité, et c’est la grande faillite de la coopération, les pays ne se développent que par eux-mêmes. Le Vietnam, la Malaisie, la Thaïlande, la Chine, l’Inde parmi d’autres, se développent par eux-mêmes, poussant l’abandon de la promesse d’un parrainage du développement par un paternalisme bienveillant.

La deuxième promesse était de démocratiser l’Afghanistan. On avait, à ce titre, de très grandes ambitions. Les Français ont envoyé le constitutionnaliste Guy Carcassonne, et on a imposé une élection présidentielle à deux tours dans leur Constitution. On préconise aux Afghans un système qui, en Occident, a pourtant eu beaucoup de mal à s’imposer. En France, il a fallu cent ans pour que la démocratie s’impose après 1789. Les Etats-Unis, quant à eux, avaient initialement « oublié » les esclaves dans leur Constitution. La démocratie est un système que les gens ne comprennent même pas. En Afghanistan, les solidarités sont d’abord tribales et familiales, et non pas à l’égard de l’Etat. L’erreur a été de négliger un système qui existait et qui avait fait ses preuves : le système de la Loya Jirga. Cette façon de faire avait, depuis 1747, nommé les rois et les grands généraux afghans. Cette institution historique a été transformée en Assemblée des chefs de tribus qui a validé le choix de Karzai comme nouveau chef de l’Afghanistan, ce qu’avaient proposé les américains à Bonn. On a donc imposé un système cher, compliqué, difficile à organiser, dangereux, dans un pays qui avait un précédent système qui avait malgré tout le mérite d’exister et qui avait fait ses preuves.

Le troisième engagement était de reconstruire l’Afghanistan, ce qui peut être compris comme une volonté de se « racheter ». Après 1989 et le retrait des Soviétiques au printemps, l’Occident et l’Amérique se désintéressent totalement de l’Afghanistan au lieu d’aider Najibullah, pourtant prêt à la transition. Ils s’éloignent également du Pakistan, qu’ils avaient soutenu farouchement pendant dix ans dans leur combat contre les Soviétiques à travers Muhammad Zia-ul-Haq. Ce dernier en a d’ailleurs profité pour se doter de l’arme nucléaire. En bref, les Occidentaux se sont désintéressés de l’Afghanistan de manière assez honteuse à partir de 1989. En 1992, le régime mis en place par les communistes de Najibullah s’effondre, à l’instar de l’URSS, subissant de plus la trahison de Dostom, général ouzbek. Par la suite, les moudjahidines se font la guerre entre eux. L’Afghanistan sera détruit par des guerres intestines entre Massoud et Hekmatyar, jusqu’à ce que les Talibans arrivent et prennent le pouvoir en 1996. Leur rigorisme sera excessivement illustré par la destruction des Bouddhas de Bamiya. On peut considérer qu’il y avait donc un devoir d’aide à la reconstruction à l’égard de l’Afghanistan.

Le problème : à qui a-t-on confié la reconstruction ? Pas à une entreprise de reconstruction justement, mais à l’OTAN, c’est-à-dire à une organisation militaire. Or le travail des militaires consiste sommairement à détruire d’autres armées : ils sont formés pour tuer et pour éviter de se faire tuer. Ils ont mis en place des Provincial Reconstruction teams avec des colonels à leur tête. Le premier général anglais qui s’était installé dans la province agricole de Helmand, au Sud-ouest du pays, en 2002 avait dit : « ici, nous ne tirerons pas une seule cartouche », convaincu de la pacification de la situation. Seulement, quand vous avez une population farouchement indépendantiste comme le sont les Afghans, ceux-ci n’aiment généralement pas voir des hommes armés chez eux. Surtout lorsque ces derniers ne comprennent pas la langue, et sont par conséquent un peu nerveux, un peu agressifs à cause de la peur. Au final les soldats occidentaux prennent leur matériel de soldats, adoptent des postures de soldats et pointent leurs mitrailleuses sur les passants quand ils traversent une ville. Ce n’est pas méchant, mais c’est désagréable ! Du coup, le malentendu s’installe, il y a des bavures qui s’expliquent par le manque de connaissance du terrain par les forces occidentales. Personne ne connaît les mœurs des afghans, les soldats font des rotations de six mois ou un an. Ceci n’a naturellement rien à voir avec les armées coloniales d’avant 1914 qui étaient bien implantées, qui connaissaient la langue et le terrain. Aujourd’hui en Afghanistan, il n’y a pas de possibilité d’adaptation, ça va trop vite. Les armées occidentales vivent dans un certain confort, restent six mois puis rentrent en France ou dans leur pays : il va donc nécessairement y avoir des bavures.

La plus célèbre se passe à l’été 2008. Les drones américains envoient des informations lues dans le Nevada. Elles pourraient également être lues en Floride, où se trouve le CENTCOM, le United States Central Command, pour l’Asie et le Moyen-Orient. Le soldat contrôlant le drone a les images qu’il envoie sur son écran. Il y voit une masse d’hommes, un mouvement de foules. Il rapproche la caméra et remarque qu’ils sont habillés avec des turbans, donc « comme des Talibans ». De plus ils ont tous des fusils dans la main, des AK-47, c’est-à-dire une arme de guerre. Bien sûr il n’est jamais allé en Afghanistan mais il n’hésite pas à transmettre l’ordre de bombarder les « terroristes » qui sont en train de tirer. Les coordonnées sont transmises à la base de Bagram, des F16 décollent et lancent une bombe de 250 kilos sur ce rassemblement d’hommes en turbans. Manque de chance, c’était un mariage. Les mariages afghans se font selon les mœurs locales, dont font partie les « Fantasia » : les Afghans ne klaxonnent pas dans leur voiture mais ils tirent en l’air. Mais le résultat de cette méprise est 80 morts. Le problème réside dans le fait que pour chaque homme tué, une dizaine de frères ou de cousins promettent solennellement de le venger. Vous avez recruté 1500 insurgés de plus. Confier la reconstruction à l’OTAN offre aux Talibans un outil de propagande facile. Ceux-ci s’expriment donc ainsi: « la seule chose que l’on demande est de chasser les occupants de notre pays. Vous ne pouvez pas dire que ce ne sont pas des occupants, ils ont des armes, ou que ce sont nos amis, ils ont tué nos frères ».

Arrive ensuite le général Petraeus qui tentera de mener une contre-insurrection. Celle-ci s’est largement inspirée des théories militaires développées par l’armée française lors de la guerre d’Algérie. On y trouve des techniques comme restreindre l’usage du feu, ne pas brûler les villages, et essayer de conquérir les cœurs et les esprits, « hearts and minds ». Mais cela ne marche pas. Les Afghans sont de très bons soldats extrêmement aguerris. A titre d’exemple on peut citer un cas arrivé il y a deux ou trois mois. Un hélicoptère américain arrive pour une opération nocturne dans une zone tenue par les insurgés. Ils tuent tout le monde, sont contents, ont terrorisé les Talibans et repartent. Mais une personne se réveille, prend un lance-roquettes et fait feu alors que l’hélicoptère entame son ascension. Ce dernier explose en envoyant tout le monde au tapis. Réduire l’utilisation du feu contre ce type d’ennemi ne marche donc pas forcément.

La stratégie visant à conquérir les « hearts and minds », est d’autant plus difficile lorsque vous n’avez pas la moindre proximité culturelle avec la population en question. Les Afghans sont très loin des Américains, des Italiens, des Allemands, des Français ou des Anglais. Ce qui n’est pas la même situation que la guerre d’Algérie. Lors de ce conflit, premièrement les « hearts and minds » étaient plus faciles à gagner. Une grande partie de la population parlait français, une partie non négligeable de la population musulmane était pro-française, quant à la puissance militaire des fellaghas du FLN, elle était bien inférieure à celle des Afghans. Ce sont de redoutables combattants, qui ont un matériel soviétique ancien mais sérieux (lance-roquettes, kalachnikovs, mitrailleuses classiques …). On ne se trouve plus du tout dans le même cas de figure. Aujourd’hui, les Américains sont dans une posture difficile. Ce qu’on appelait le mentoring (aider les afghans à se battre, les emmener quand on part au combat) n’a pas marché. L’armée afghane est incapable de mener une opération militaire par elle-même. Or Obama a promis qu’il commencerait à retirer ses troupes en 2012, avec un retrait quasi définitif en 2014. Le problème fondamental qui se pose est identique à celui rencontré lors de la guerre du Vietnam, à savoir la question de l’intervalle décent.

Quel est l’intervalle décent ? Il faut pour cela essayer de garder des villes principales, des bases d’où pourraient partir des commandos pour détruire les Talibans qui voudraient se reconstituer en Afghanistan. Pour l’administration Obama, il n’est pas question de subir une défaite flagrante. En 1975, l’ambassadeur américain à Saigon était sorti sur le toit de son ambassade, avait pris l’hélicoptère et était parti d’un coup. Cette image a symbolisé leur humiliation, ce qu’aucune administration ne souhaite revivre. Il serait insupportable de revoir un certain nombre d’images, notamment les Talibans maltraitant des femmes à Kaboul … D’où l’impératif de s’aménager un intervalle décent. Aujourd’hui, nous savons clairement que malheureusement, le programme de la conférence de Bonn est perdu. Le développement économique de l’Afghanistan sera pour dans très longtemps. La démocratisation n’est pas pour tout de suite non plus. Quant à la reconstruction, beaucoup a été fait : maintenant il y a des téléphones portables. Le risque est toutefois grand de voir repartir la guerre civile, car si les Talibans reviennent à Kaboul, les deux ethnies dont j’ai parlé au début de cet exposé, les Tadjiks et les Ouzbeks, ainsi que les Azaras chiites, n’accepteront jamais le retour des Talibans au pouvoir et ce sera le retour de la guerre civile. C’est une situation qui convient très bien au Pakistan, qui a toujours voulu un Afghanistan à sa main. Les militaires pakistanais sont obsédés d’être encerclés à l’Ouest par l’Inde et à l’Est par un Afghanistan qui serait trop fort. La situation ne semble pas devoir s’améliorer, mais en géopolitique il faut voir malheureusement les réalités telles qu’elles sont. Je vous remercie.

Questions

– La transmission des forces de l’OTAN aux forces afghanes va-t-elle donner plus de légitimité au pouvoir afghan ?

A la fois, il y a une volonté évidente des Occidentaux de se désengager, de donner un rôle plus important au président Karzaï. Ce n’est pas agréable pour lui de dépendre de l’étranger, notamment quand ces étrangers commettent des bavures qui lui sont reprochées. Malheureusement, je ne peux pas vous dire qu’il existe véritablement une armée nationale afghane. Dès qu’il existe un envahisseur étranger, par exemple en 1861 avec les Anglais, ou quelque élément extérieur qui essaye de s’imposer, les vallées afghanes s’unissent pour résister à l’envahisseur. Mais ils ne sont pas bons pour faire une armée nationale, cette structure que vous avez en Angleterre, aux États-Unis, en France. Un phénomène comme l’armée française a mis des siècles à advenir. Je suis donc sceptique. Au moins, l’armée afghane n’est pas corrompue, à la différence de la police.

Lors d’un de mes voyages, je parlais à des paysans de Kandahar qui m’avaient dit qu’ils n’avaient rien contre les Occidentaux. Cependant ils aimaient bien le Mollah Omar et les Talibans parce qu’ils avaient un esprit de justice. Quand ils ont un problème, par exemple sur des questions de répartition des terres, ils vont demander la justice des Talibans, tant ils font peu confiance à la justice du gouvernement Karzaï, arrivée avec la Constitution de Guy Carcassonne. Ils disent que le gouvernement va leur demander de l’argent et qu’au moins les Talibans sont justes. Ce qu’on a appelé la guerre contre la terreur, à savoir la réaction de Bush à un attentat criminel certes important, a déjà coûté, d’après le Congrès, plus de 1400 milliards de dollars en incluant l’Irak à l’Afghanistan. Tous les gens qui se sont enrichis en volant de l’aide internationale ont mis leur famille à l’abri à Dubaï et restent à Kaboul pour continuer à s’enrichir.

Les Américains vont tout faire pour qu’il y ait une sorte de sursaut de l’armée afghane. En 1989, l’armée communiste était mue par une idéologie et avait réussi à infliger une défaite aux moudjahidines sur le front oriental. Ceci dit, les Afghans avaient renvoyé des prisonniers découpés en morceaux, ce qui avait facilité la prise de conscience d’un objectif commun. Il n’y a pour l’instant par d’armée afghane capable de résister aux Talibans qui bénéficient, en prime, du Pakistan où ils sont installés.

– En 2005, vous aviez dit au Point que vous vouliez aller voir l’Elysée en rentrant de chaque voyage ? Est-ce que vous l’avez fait ? Et est-ce que c’est le rôle des journalistes de conseiller les politiques ?

J’adorerais que l’Elysée, la Maison Blanche ou Mao Tsé Toung s’il était encore vivant m’interviewent et me demandent des conseils provenant du terrain. Malheureusement ce n’est pas le cas. J’avais été reçu à l’Elysée par le chef d’Etat-major, après un voyage en Tchétchénie. J’avais vu le président tchétchène et je pensais que pour la diplomatie française, il aurait été bien de faire une sorte d’intermédiation entre Poutine (le nouveau tsar de l’époque) et le président tchétchène, une personne modérée. Mais ça n’a malheureusement pas intéressé Jacques Chirac. Ils m’ont écouté poliment mais ne m’ont pas suivi. Lorsque j’étais sous les bombes de l’OTAN en 1999 pendant la guerre au Kosovo, un général américain bombardait une certaine ville serbe (qui en l’occurrence équivaudrait à un bombardement de Lille pour sarkozysme) et j’avais appelé Dominique de Villepin pour lui demander s’il allait les arrêter. Peut-être que ce coup de téléphone a eu une influence pour faire en sorte que Chirac mette son veto aux bombardements.

Sur d’autres domaines, j’essayerai toujours d’être activiste quand je le peux, d’essayer d’infléchir ou d’être influent. Et je crois que c’est le devoir d’un journaliste. Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, et qui était correspondant du Temps à Prague en 1938, avait pris farouchement position contre la diplomatie de son pays, contre les accords de Munich. Je pense qu’il a eu raison. S’il y avait une politique fâcheuse de la France, oui je le dirais, oui j’irais à l’Elysée, je ne serais pas forcément reçu, ni même pris au téléphone. Mais si j’ai un message à faire passer, je le passe en priorité aux Français. Effectivement, le journaliste du Point a dû exagérer : les relations que l’on a sont surtout avec le Quai d’Orsay. Sur la Libye, j’ai fait un article, mais si je pensais que sur une crise la France faisait une grave erreur, j’essaierais très certainement de faire du tapage, même si on ne réussit pas toujours.

– La clef de l’Afghanistan semble être le Pakistan. Pourquoi le Président Obama continue-t-il de suivre une logique de contre-insurrection alors que ça ne porte pas ses fruits ? Les Etats-Unis sont aujourd’hui obligés de faire de la diplomatie avec les Talibans pour négocier leur place dans un futur Afghanistan, pourquoi n’ont-ils pas cherché à collaborer avec le Pakistan ?

Cela aurait pu être fait dès le début, une fois que les Talibans étaient partis. Ils auraient pu laisser quelques commandos, et aller voir les Afghans en leur disant : « à chaque tête de combattant étranger que vous m’apportez, c’est 5000 dollars ». Les Afghans seraient allés à la chasse volontiers, et ça aurait été bien plus efficace. C’est ce que j’aurais fait si j’avais eu la charge des opérations. Pourquoi Barack Obama a agi dans une logique de contre-insurrection ? Parce qu’il avait confiance en Petraeus, et qu’il avait vu que ça avait plus ou moins marché en Irak. La droite française est toujours hypnotisée par la gauche : Nicolas Sarkozy a nommé Kouchner et est beaucoup plus dépensier que les socialistes. De même Barack Obama est obnubilé par ce que vont penser les républicains. Il a voulu montrer que c’était un vrai chef militaire, et pour justifier le désengagement d’Irak, continuer la guerre en Afghanistan. Il a coupé l’herbe sous le pied aux républicains en réussissant le raid contre Ben Laden. Et c’est seulement à la suite de ce raid qu’il a décidé le retrait, après s’être dédouané de l’accusation de la droite nationale (« vous n’êtes pas national », « vous ne soutenez pas nos soldats »). Il annonce le retrait une fois qu’il a accompli un acte qui frappe les esprits, parce qu’il a compris que la contre-insurrection ne fonctionne pas.

Par exemple, les Américains ont fait beaucoup d’efforts pour contrôler les districts ruraux autour de Kandahar. Ils ont réussi à les nettoyer, ça a été un beau succès, ils ont même construit des écoles. Mais où sont allés les Talibans ? Dans les villes, dans Kandahar même, où ils ont commencé l’insurrection urbaine. Ils ont notamment tué le frère de Karzaï, le gouverneur de la police. Maintenant, on a donc une situation de guerre à l’intérieur même de Kandahar.

– A quoi ressemble Renaud Girard sur le terrain, et que fait-il quand il rencontre une situation épineuse ?

En 1986, je me suis retrouvé avec un groupe de moudjahidines, et j’étais habillé en local, comme un Afghan, avec un bonnet de fourrure, pour ne pas être repéré de loin par les autres groupes. A l’époque, les moudjahidines avaient très peur que nous puissions être dénoncés pour de l’argent aux Soviétiques qui viendraient nous chercher en hélicoptère. Ils donnaient toujours des réponses fausses sur notre direction. D’ailleurs dans ces déplacements s’applique une règle essentielle : ne jamais passer deux fois au même endroit. Quand je suis retourné à Kandahar en 2008, je me suis à nouveau habillé en Afghan. Mais je préfère me présenter « normalement » quand je le peux. Si je peux vous donner un conseil, si vous voulez faire du journalisme, prenez un pseudonyme, pour que votre nom de plume ne soit pas le nom qui figure sur votre passeport.

– Que pensez-vous de la question des otages, qui s’est posée particulièrement avec la libération d’Hervé Guesquières et de Stéphane Taponnier ?

J’ai écrit un éditorial publié dans le Figaro, intitulé : « Otages : arrêtons de payer des rançons ! ». C’est une position que j’ai déjà livrée à l’Assemblée Nationale. Je pense que la France a tort de payer des rançons, chacun sait qu’elle en paye même si elle dit que non. On voit bien maintenant que les preneurs d’otages se déplacent de la Somalie jusqu’à une île du Kenya pour s’emparer d’une pauvre française, parce que l’on sait que les Français payent et que les Anglais ne payent pas. Selon moi, c’est immoral, contre-productif et dangereux. Je suis contre le corporatisme dont bénéficient les journalistes. Je suis même un peu gêné de voir que l’on fait tant de cas des journalistes pris en otages. Pourquoi seraient-ils privilégiés ? Nous prenons nos risques en connaissance de cause, personne ne nous oblige à aller en Afghanistan. Je ne veux pas qu’on donne dix millions de dollars (on sait combien a été demandé, pas exactement combien a été payé) à des criminels, que le Premier Ministre aille se prosterner dans une mosquée. Les Anglais ont décidé de ne plus payer, alors une Anglaise a été décapitée, et c’est tragique, mais c’est comme ça. Il y a des précautions à prendre, par exemple avoir de bons fixeurs. Dans mon livre, j’ai un chapitre consacré au choix d’un fixeur dans la région dangereuse de Peshawar.

Il ne faut pas payer de rançon, si je suis pris comme otage vous pourrez utiliser ce document, cette conférence pour demander qu’on ne paye pas de rançon ! En tant que citoyen français, je suis contre. Il y a des risques, comme dans tous les métiers. Je me sens déshonoré en tant que Français de voir cette faiblesse face à des gangs criminels. L’attitude anglaise me semble beaucoup plus honorable. Les otages ont été accueillis comme s’ils étaient des Prix Nobel de Médecine. Ils ont commis une imprudence, ils reviennent, mais ils n’ont pas gagné la Coupe de l’Amérique. Je ne suis pas sûr qu’on ait besoin de huit ministres pour accueillir Christian Chesnot et Georges Malbrunot, je ne pense pas qu’il était nécessaire de leur faire un tel accueil. Malbrunot n’a d’ailleurs pas été choqué par ma position. Nous sommes dans un monde dangereux, dans un monde de guerre. La dignité et l’efficacité commandent de ne plus céder. On a été cherché d’autres humanitaires au Kenya, ils n’ont pas pris d’Anglais mais des Espagnols, parce que comme les Français, les Espagnols payent. »

Contrat Creative Commons

This création is licensed under a Creative Commons Paternité – Pas de Modification 2.0 France License