L’action de l’Eglise catholique au sein de l’Union Européenne


 

Les débats au Parlement européen sur les « racines chrétiennes » de l’Union ou sur l’avortement rappellent régulièrement que le fait religieux représente un enjeu important à Bruxelles. Alors que l’Eglise catholique entend réaliser sa mission spirituelle et que l’Union se cherche une « âme »(1), la capitale européenne est devenue un point de rencontre pour ces deux structures, supranationales à leur manière. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dès l’après-guerre la construction européenne a bénéficié de la bienveillance du Saint-Siège, mais celui-ci avait d’abord préféré le Conseil de l’Europe aux Communautés : n’ayant pas une vocation économique il avait, en plus, l’avantage de dépasser le Rideau de fer. L’effondrement de l’URSS et le dépassement par l’Union de son objectif originel ont favorisé le rapprochement des deux entités. C’est dans les années 1980 que le grand tournant s’opère du côté des acteurs de l’Union qui veulent, parallèlement au projet économique, insuffler une « spiritualité » (selon le mot de Jacques Delors, alors président de la Commission européenne) à l’Europe. D’une certaine manière l’appareil diplomatique européen du Vatican s’est construit en réponse à ces initiatives.

Représentations catholiques auprès de l’Union européenne

Dans ce contexte, le principal organe diplomatique ecclésial est la nonciature apostolique auprès de la Communauté européenne. Créée en 1999, elle remplit le rôle d’ambassade du Vatican (en tant qu’Etat, nonobstant sa forme particulière) auprès de l’Union. Son nonce apostolique dirige en outre les Observateurs permanents du Saint Siège au Conseil de l’Europe, organisation gouvernementale décisionnelle par excellence et lieu hautement stratégique. Cet ancrage paneuropéen des structures ecclésiales et l’action à l’échelle du Conseil de l’Europe a d’ailleurs précédé les « regroupements correspondant à l’Europe communautaire »(2). Les Observateurs sont présents depuis 1970 dans tous les comités du Conseil, y compris celui des Ministres.

Si les premières organisations confessionnelles créées au sein de l’Union sont plutôt le fait de fonctionnaires européens engagés individuellement(3), les envoyés de l’Eglise travaillent aujourd’hui de manière plus structurée. Ils agissent au cœur même des institutions de Bruxelles (et Strasbourg), participant directement et indirectement à la vie politique européenne. Cette participation directe s’opère par le biais de la COMECE (Commission des Episcopats des Communautés Européennes), créée en 1979 au moment des premières élections au suffrage universel du Parlement européen. La COMECE est un « groupe d’intérêt accrédité auprès du Parlement et de la Commission ». Elle participe aux conférences, rencontres et autres réunions organisées par la Commission, le Conseil ou le Parlement. Elle transmet son message en organisant notamment des réunions de Parlementaires et tient informés les membres de l’Eglise de la vie politique européenne. Dans le système hiérarchique de l’Eglise catholique, elle est véritablement le porte-voix de l’Eglise catholique auprès de l’Union. Autour de ce noyau agissent plusieurs groupes représentant des ordres religieux (les jésuites ont ainsi leur Office catholique d’initiative et d’information pour l’Europe – OCIPE – et les dominicains l’association Espaces). S’y ajoutent des relations régulières avec d’autres groupes d’intérêt à vocation similaire (notamment la KEK – Conférence des Eglises Européennes – organisation œcuménique qui réunit 125 églises d’Europe, à l’exception de l’Eglise catholique). La volonté d’instaurer un dialogue entre l’organisation européenne et les communautés chrétiennes est notable. Chaque sommet politique européen est suivi d’une session de rapports avec les représentants de l’Eglise et chaque changement de la présidence tournante donne lieu à des rencontres informelles et non officielles entre le Conseil européen, la COMECE et la KEK(4). Des contacts plus indirects ont lieu grâce au « terreau » religieux que constituent les pays d’Europe : 14 Etats de l’Union peuvent être considérés de tradition catholique(5). Selon la Vatican, les catholiques représentaient en 2003 39,96% de la population européenne(6). C’est sur le plan culturel que l’Eglise exerce ici son influence sur l’action des membres des institutions européennes. Thomas Pickartz (membre de la COMECE) signale ainsi que « plus des trois quarts des fonctionnaires de la Commission proviennent des pays où le catholicisme joue un rôle important, voire déterminant ».(7) Par ailleurs « les hauts fonctionnaires européens chargés du dialogue avec les Églises et les communautés religieuses sont tous catholiques ».

La ressource première des catholiques est donc humaine, relationnelle. Comme dans toute organisation internationale, les fonctionnaires européens ont généralement entamé une carrière politique nationale avant de représenter leur pays au sein de l’Union. Dès lors, les « réseaux » catholiques se construisent d’abord au sein des structures nationales, au travers de rencontres informelles réunissant hommes politiques, chefs d’entreprises, journalistes et hommes d’Eglise partageant des valeurs religieuses communes. En France des élus comme Jean-Marc Nesme, député maire de Paray-le-Monial, ont ainsi coordonné la rédaction d’un « Manifeste parlementaire pour la défense du droit fondamental de l’enfant d’être accueilli et de s’épanouir dans une famille composée d’un père et d’une mère ». Ces processus et réseaux d’influence marquent les travaux des fonctionnaires et parlementaires européens. L’élargissement de l’Union favorise en outre le développement d’une société civile européenne catholique. L‘Union Internationale des associations de dirigeants chrétiens (Uniapac)rassemble ainsi plus de 15 000 chefs d’entreprise désireux de donner un « visage humain » au capitalisme. Elle rassemble des nationaux de 12 Etats européens, dont les membres appuient des projets commerciaux promouvant un capitalisme modéré auprès des institutions européennes. Internet est également devenu une ressource précieuse pour les structures catholiques puisqu’elle permet au personnel des Eglises de dépasser la hiérarchie ainsi que les contraintes territoriales et de toucher un grand nombre de personnes, indépendamment de leur lieu de résidence. Le défi des catholiques européens est de parvenir à jouer un rôle à Bruxelles tout en conservant un ancrage aux niveaux national et local(9). Internet permet ici à l’Eglise romaine de se délocaliser et les débats fleurissent sur la toile à propos de la relation entre l’institution ecclésiale et l’Union européenne.

Action européenne et perspective globale

L’Eglise catholique ne se présente pas comme une institution à vocation politique, promouvant un programme et des intérêts précis. Elle estime que son rôlesur Terre est d’assurer le dépôt et la transmission de la foi par une action évangélisatrice. Parallèlement au discours pastoral, destiné aux croyants ou s’interrogeant à ce sujet, l’Eglise catholique entend agir « dans la Cité. » Le discours délivré aux sociétés est alors plus morale que proprement religieux : Benoît XVI estime ainsi que la question « fondamentale pour une société libre et juste » concerne la « conscience » et non la foi(10). Le discours de l’Eglise romaine au sein de l’Union vise moins l’évangélisation que la diffusion d’une éthique chrétienne : concernant la liberté religieuse le rapport 2010 de la COMECE en appelle au droit international, affirmant que ce principe est universel et non relié au christianisme. L’importance accordée au positionnement éthique est relativement nouvelle. Auparavant beaucoup plus normatif sur l’organisation de la Cité, le catholicisme a évolué depuis Vatican II (ouvert en 1962 et clos en 1965). Le concile constitue une rupture à cet égard, encourageant une ouverture au monde et une action plus oecuménique qui marquent son discours actuel au sein de l’Union. Notons à cet égard que les prises de position sur des questions spécifiques à l’Union sont rares. Le « fondement éthique » du projet européen, précédant l’union politique, constitue le terrain prioritaire de l’Eglise qui s’exprime surtout sur les principes généraux devant guider l’action des pouvoirs publics. Si elle emploie pour ce faire des méthodes similaires à celles des groupes d’intérêts traditionnels, elle affirme s’en distinguer par les principesqui la guident, détachés de tout « intérêts commerciaux ou privés»(11). Ce trait lui est reconnu dans une certaine mesure par les institutions européenneselles-mêmes. L’article 17 du Traité de Lisbonne dispose que « l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations, » que le registre de transparence commun de la Commission européenne et du Parlement distingue des lobbyistes et des représentants d’intérêts.

La structure et le rôle de la famille, les questions de bioéthique sont les dossiers sur lesquels l’Eglise catholique s’engage le plus activement. Pour Rome, ces conflits éthiques ne découlent pas des convictions religieuses mais de différences de « représentations anthropologiques »(12), en particulier sur le concept de dignité humaine. Sur la bioéthique l’Eglise catholique a eu une influence directe sur le débat européen : elle a convaincu certains Etats-membres d’opposer leur véto sur les textes concernant l’insémination artificielle (1982) ou la recherche sur embryon (1987) proposés à l’époque au Conseil des Ministres(13). L’action vaticane n’est donc pas seulement défensive mais aussi active et influe sur le contenu de textes législatifs européens. L’attachement de l’Eglise à la famille, «cellule de base de la société », s’inscrit dans cette logique de protéger l’un des lieux « où peut se forger la fraternité » humaine(14). Le Vatican continue par ailleurs de s’investir dans les thématiques plus traditionnelles du catholicisme social, abordées dès 1891 par l’encyclique De Rerum Novarum. Cet aspect social a été clarifié par la récente encyclique Caritas in Veritate de 2009, réactualisant la doctrine par rapport aux évolutions du monde économique. Au sein de l’Union, l’engagement social s’est notamment traduit par l’organisation en 2010 par la COMECE de journées d’études au Parlement européen, portant sur l’encyclique de 2009 et sur la pauvreté. A l’intérieur de l’Eglise, le Vatican a récemment rappelé que l’action sociale des ONG catholiques humanitaires (Caritas) ne pouvait faire abstraction de leur identité chrétienne.

Qu’elles s’abordent par leur versant social ou moral, les questions sociétales auxquelles l’Eglise entend répondre s’appuient sur les mêmes principes éthiques. En juin 2009, la COMECE rappelait ainsi à l’occasion des élections européennes que « les principes fondamentaux de toute société sont la dignité humaine et la promotion du bien commun. C’est pourquoi ces principes doivent se trouver au cœur même de toutes les politiques de l’Union européenne »(15), reprenant la déclaration de Benoît XVI : « À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société : le bien commun. C’est le bien du ‘nous-tous’, constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale »(16). Dignité humaine et bien commun semblent constituer les piliers de l’éthique catholique, produit de l’action dans la Cité. Trouvant sa cohérence autour du respect absolu de la vie humaine, elle estime que le fœtus mérite les mêmes égards moraux que le travailleur. A ce titre, elle promeut les droits sociaux et les programmes de lutte contre la misère, la solidarité avec les migrants, comme la protection de l’être humain « de sa conception jusqu’à son terme naturel »(17). Les prises de position ecclésiales résultent de la même conception de la vie humaine comme un « bien primordial. » La Conférence Episcopale Espagnole a ainsi déclaré en juin 2009, à propos du projet de loi du gouvernement Zapatero sur l’avortement, qu‘« aucun catholique qui respecte sa foi ne (pourrait) approuver ou voter ». Au niveau européen, le pape a salué les pétitions du Mouvement pour la vie à destination de la Commission européenne, affirmant la valeur fondamentale du droit à la vie, de la famille et du droit de tout être humain « à être éduqué dans une famille de parents », rappelant que ces valeurs étaient « non négociables. » Ces prises de positions provoquent des réactions très diverses à l’extérieur de l’Eglise : jugé progressiste sur les questions sociales, le Vatican est perçu comme très conservateur sur les questions familiales ou de bioéthique.

L’Europe occupe une place privilégiée dans cette stratégie reprise et actualisée par Benoît XVI. Quatorze de ses vingt voyages internationaux ont eu lieu sur le continent européen et ses discours vont en ce sens, qu’il s’agisse des appels aux croyants à affirmer leur identité de manière décidée ou du positionnement de l’Eglise sur des sujets particulièrement sensibles en Europe. L’action du Vatican est renforcée par le renouvellement des actions œcuméniques. Les Eglises catholique, orthodoxe et les communautés protestantes travaillent habituellement en parallèle sur des sujets similaires. La dernière décennie a néanmoins vu la multiplication, à un degré inédit, de déclarations communes d’organisations ecclésiales nationales. Au niveau européen, elles sont surtout le fait de la coopération entre la CEC et les catholiques COMECE et CCEE(18), sur les dossiers les plus traités par l’Eglise (bioéthique, famille, liberté religieuse) comme sur des questions majeures pour l’Union (migrations, environnement.)

Club du Millénaire : Paul Brandily, Louis-Marie Bureau, Soline Kauffmann, Antoine Mazot

1 La Commission a impulsé en 1995 le projet « Donner une âme à l’Europe », qui a notamment modifié le dialogue avec les organisations religieuses.

2 Bérangère Massignon, Représentation des communautés religieuses et groupes philosophiques auprès de l’Union européenne. Source :http://www.eurel.info/FR/index.php?rubrique=319&pais=39

3 Ibid.

4 Christian Byk, Bioethics, Religions and the European Institutions, in Derecho y Religion, Madrid, vol II, 2007.

5 Autriche, Belgique, Espagne, France, Hongrie, Irlande, Italie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Pologne, Portugal, Slovaquie et Slovénie.

6 Dépêche reprise par le site EUREL. Source : http://www.eurel.info/FR/index.php?pais=39&rubrique=343

7 Thomas Pickartz, Dialogue de l’Europe et des Églises, in Projet 5/2008 (n°306), p 53-57.

8 Ibid.

9 Martin Steven, Religious Lobbies in the European Union: from Dominant Church to Faith-based Organisation?, in Religion, State & Society, Vol.37, N°s ½, mars-juin 2009.

10 Discours du 4 juin 2011, prononcé à Zagreb (Théâtre national croate) lors de la Rencontre avec les représentants de la société civile, du monde politique, académique, culturel et de l’entreprise, avec le corps diplomatique et les chefs religieux. [lien internet, si disponible, du texte intégral]

11 Communiqué de presse de la COMECE. Source : http://www.comece.org/site/fr/presse/communiquesdepresse/newsletter.content/1341.html [date de consultation, à appliquer pour toutes les références électroniques]

12 Mgr Noël Treanor, secrétaire général de la COMECE, introduction à l’édition des Avis rédigés par le Groupe de Réflexion Bioéthique du Secrétariat de la COMECE. Source : http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=0610087_bioethiques

13 Christian Byk, op. cit.

14 Message final du 8ème Congrès européen de la CCEE, 4 mai 2010.

15 Déclaration des évêques de la COMECE en vue des élections européennes du 7 juin 2009.

16 Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate du 29 juin 2009.

17 Discours de Benoît XVI du 19 juin 2011, prononcé à Saint-Marin (Salle du Grand Conseil Général du palais public) lors de la Rencontre officielle avec les membres du gouvernement, du Congrès et du corps diplomatique.

18 Conseil des Conférences Episcopales d’Europe.

 

 

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