Le mouvement Gülen : esquisse de définition, enjeux et défis

  • Saïd NURSI et le « troisième jihad »
  • Le message néo-nurcu
  • « L’eau du moulin » : les projets affiliés au mouvement GÜLEN
  • Le rôle central des écoles


Louis-Marie BUREAU, Lara DEGER, Simon RUMEL,« Le mouvement Gülen : esquisse de définition, enjeux et défis », Sur le Clubdumillenaire.fr, 29 mars 2011


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Les sources d’inspiration de la pensée de Fethullah GÜLEN sont multiples et se réfèrent autant à l’histoire turque, particulièrement le passé ottoman et l’expérience républicaine, qu’à l’héritage soufi. Mais ce sont les écrits de Bediuzzaman Saïd NURSI qui l’ont le plus fortement marquée. Ce théologien est à l’origine de la mouvance nurcu, dont le mouvement néo-nurcu de GÜLEN constitue la branche la plus puissante. Remonter à NURSI nous semble nécessaire pour comprendre le sens véritable du message fethullahcı[1].

 


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Saïd NURSI et le « troisième jihad »

 

Né en 1877, Saïd NURSI a vécu la chute de l’empire ottoman et l’émergence de la République. Il assimile ces évènements à la victoire des deux grands maux de l’époque contemporaine, matérialisme et athéisme, qu’il ne cessera de combattre. Le traumatisme de l’humiliation des musulmans par une Europe triomphante constitue la trame de fond de sa somme théologique, la Risale-i nur[2]. Ce « Traité de la lumière » est censé permettre aux musulmans de regagner leur place au sein du monde et leur « héritage perdu » : le « contrôle du développement de la science »[3]. Perdu par la division des musulmans[4] et leur détournement de l’islam, sa reconquête doit se faire pour NURSI par l’unification de la oummah[5] et le retour à une forte pratique religieuse[6]. L’objet de la Risale est de retourner contre le matérialisme les outils qui ont assuré sa victoire, en permettant leur utilisation par l’islam i.e. dans un sens islamique. Ces outils sont pour l’essentiel la science et la raison, qui occupent une place centrale dans la Risale-i nur et que NURSI envisage comme les armes de la modernité. Il considère que « le combat le plus essentiel de l’âge moderne -avec la renaissance de la Sunna du prophète et de la moralité islamique- est celui de la science, du progrès et de la civilisation ». Spécialiste du mouvement, Sukran VAHIDE dira de Bediuzzaman que « son guide est l’illustre Sharia ; son épée la preuve logique et décisive ; et son but, l’élévation du Verbe de Dieu »[7].

 

Le cheminement de la réflexion de Saïd NURSI permet de mieux comprendre son appel constant à l’étude des matières scientifiques, concrétisé par les écoles de GÜLEN. Il considère la Turquie républicaine, appliquant le programme rationaliste de Mustapha KEMAL, comme le « front avancé de la bataille contre l’incroyance et le matérialisme »[8]. La guerre sainte y est à livrer directement à Satan qui prend la forme des « philosophes d’Europe »[9], voire de la mauvaise Europe toute entière, « à l’âme et à l’esprit dirigées par le diable »[10]. Face à elle se dresse la « vraie civilisation »[11] de l’islam, dont la victoire repose sur l’utilisation du « troisième jihad ». Le Coran distingue le « petit » jihad (jihad al-ashgar, qui comprend la lutte physique contre les infidèles) du « grand » -le jihad al-akhbar, désignant un effort sur soi-même. Nursi en conciliera les deux dimensions (lutte contre les infidèles et caractère intérieur) en développant le troisième jihad dit   « meynevî », ou « action positive ». Pouvant se traduire comme « jihad non-physique, jihad de mots ou jihad moral », il impulse la bataille de la « connaissance »[12] menée contre le mauvais usage de la science, à savoir son détachement de la religion.

 

La réconciliation de la modernité et de la religion prônée par NURSI et reprise par GÜLEN comporte donc une motivation précise. Loin de mettre sur le même plan, voire de séparer la foi et la raison, elle subordonne la seconde à la première. Les composantes du syntagme moderne (science et raison) sont de simples outils du jihad, qui doit prendre « une forme correspondant aux nécessités de la situation (l’époque). »[13] Hors le jihad, le statut qu’accorde Bediuzzaman à la raison est intimement lié à la religion : elle est un « moyen d’arriver à une appréciation plus claire de ce qui a été révélé dans le Coran »[14], en prouvant rationnellement sa véracité mais sans remettre en cause les prescriptions coraniques. L’univers ayant été créé par Dieu et le Coran constituant Sa parole, « unique livre des sciences »[15], renferme « toutes les réalisations et perfections, tous les enseignements, tous les progrès »[16]. Il précise le « but véritable des sciences et branches de connaissances »[17] dont la finalité ne saurait par conséquent être qu’islamique. L’imbrication des interdits religieux et de termes scientifiques dans les écrits de Nursi reflète cet état d’esprit, qu’illustre ce bref extrait de la Risale : « ainsi, supposer – (mais) Dieu l’interdit cent mille fois ! – que le Coran est un (texte) humain est un énoncé impossible, que personne de rationnel ne peut accepter. »[18] Subordonnées à la religion, science et raison sont des outils conjoncturels permettant aux musulmans de reprendre leur place. Leur fonction structurelle est de témoigner de la puissance divine et le texte coranique en définit l’utilisation « correcte ».

 

Le message néo-nurcu

 

Les travaux de NURSI ont connu un retentissement considérable grâce à Fethullah GÜLEN, qui reconnaît volontiers que la Risale a « construit son esprit »[19]. Il en a néanmoins développé une interprétation dont la principale spécificité réside dans la dimension sociale donnée au mouvement. Hocaeffendi[20] est associé à l’action dans tous les domaines où il s’est illustré, du soufisme[21] au dialogue interreligieux, ce qu’illustre son attitude à l’égard du soufisme. S’il a toujours récusé son appartenance à une confrérie et refusé que son mouvement soit qualifié de soufi, Zeki SARITOPRAK le décrit comme un « soufi à sa manière »[22]. Sa spécificité réside dans l’« accent (mis) sur l’activisme religieux », qui constitue « sa contribution la plus significative à la littérature soufie. »[23] L’appel à l’action se trouvait en germe dans les écrits de Saïd NURSI, qui insistait déjà sur la nécessité de « traduire la foi en action ». Mais là où Bediuzzaman y voyait un moyen de se libérer de son environnement[24], GÜLEN a su l’adapter aux contraintes des sociétés modernes et le concrétiser dans des environnements rétifs au « jihad de mots ». L’exemple du rôle accordé à l’éducation est à cet égard éloquent. Saïd NURSI y voyait déjà un « moyen de sauver le monde et l’au-delà par une éducation de qualité »[25]et entama d’ailleurs la construction d’une université, souhaitée similaire à celle d’Al-Azhar[26]. Mais l’enseignement dispensé y était essentiellement  religieux et reprenait celui des medrese (écoles coraniques). A l’inverse l’enseignement des écoles fondées par GÜLEN applique rigoureusement le programme scolaire des pays d’accueil et ne comporte pas de cours religieux.

 

Fethullah GÜLEN propose une interprétation de l’islam « praticable dans le monde contemporain »[27], mais qui reste sous-tendue par le jihad de l’action positive (terme récurrent dans ses écrits). Elle est une adaptation pragmatique au terrain sur lequel évoluer plutôt qu’une adhésion à ses valeurs, le « point de référence des musulmans devant être basé sur des principes islamiques »[28]. Le vocabulaire à trop forte connotation islamique est ainsi remplacé par des termes plus neutres comme le « vrai », le « positif », le « correct », le « bon », le « moral », les « valeurs » etc.[29], mais GÜLEN « souligne constamment l’importance de prendre le Coran et la Sunna comme unique critère de validité de n’importe quel argument »[30]. Le caractère cosmétique de cette adaptation est assumé, voire revendiqué par certains responsables. Ali YURTSEVER reconnaissait ainsi à l’université de Georgetown que les responsables des écoles de GÜLEN enseignent « des valeurs inspirées par la religion, avec l’islam comme fondement, sans les relier explicitement à la religion », afin de « ne pas montrer un visage islamique qui pourrait offenser certains »[31]. Il s’agit finalement d’ « intérioriser le message du Coran et de la Sunna » afin que celui-ci « influence et modifie les habitudes » des musulmans, sans les empêcher de s‘insérer professionnellement[32].

 

Le domaine éducatif, central dans le programme néo-nurcu, est à la confluence des deux impératifs du mouvement, la propagation de l’islam et l’intégration au sein des sociétés. La critique que fait GÜLEN des medrese (écoles coraniques) et tekke (couvents soufis) pointe ainsi leur incapacité à répondre aux « nécessités de la vie moderne »[33]. L’éducation doit former des étudiants ayant « de bons principes moraux », profondément religieux, mais capables d’« atteindre des positions d’influence dans la société contemporaine »[34]. Afin d’éviter toute accusation de prosélytisme, l’enseignement « moral » joint à la formation scolaire ne prend pas la forme de cours de religion. Il repose sur la forte proximité des éducateurs, les abi (« grand frère »), avec les étudiants. Les abi sont chargés de faire intérioriser les valeurs islamiques aux élèves par des discussions, un suivi pédagogique poussé et, plus largement, une conduite exemplaire (le temsil) montrant l’attitude que doit avoir un musulman au sein de la société d’accueil. Le projet éducatif du mouvement est emblématique de son objectif général d’assurer l’obtention de postes d’influence à des élites islamisées, au point que « de nombreux hommes d’affaires » estiment que « la construction d’une école est l’équivalent moderne de la construction d’une mosquée »[35].

 

Dans son action, le mouvement GÜLEN a été marqué par le passé ottoman, particulièrement le rôle qui y était rempli par la religion. L’islam y demeurait officiellement sous la tutelle du sultan. Celui-ci était astreint à appliquer les principes de l’islam (et pouvait être renversé par la communauté des croyants dans le cas contraire), mais conservait officiellement la prévalence sur les autorités religieuses. S’ils étaient confondus dans les faits par la personne du Sultan, la subordination institutionnelle du pouvoir spirituel au temporel a conditionné la perception du rôle de la religion. La Sharia s’appliquant essentiellement dans l’espace privé et la sphère publique étant régie par les lois de l’Etat, il en a résulté deux conséquences au niveau sociétal et étatique. Dans la société, l’absence d’une autorité religieuse jouissant d’un pouvoir de contrainte a favorisé l’intériorisation des normes islamiques par les individus. L’expérience kémaliste a accentué le processus, en forçant les citoyens les plus religieux à promouvoir leur religion d’une manière compatible avec le laïcisme sourcilleux des autorités. Le syntagme GÜLENien, couplant adaptation aux normes étatiques et maintien d’une forte religiosité, semble donc puiser dans le passé ottoman et les contraintes du kémalisme.

 

Au niveau étatique, l’obligation du sultan d’appliquer les préceptes islamiques était d’ordre moral plutôt qu’institutionnel. Elle a fait de l’Empire ottoman un Etat religieux plutôt qu’une théocratie. Cet héritage se retrouve dans le souci de Fethullah GÜLEN que ses établissements respectent scrupuleusement les lois des pays où ils sont implantés. Très éloignés des aspirations islamistes-révolutionnaires, les néo-nurcu s’attachent moins à la forme d’un régime qu’aux principes qui guident son action. Leur aspiration à remplir un rôle de « conseiller du prince » sans modifier le pouvoir en place reprend le rôle moral attribué à la religion dans l’Etat ottoman. Se référant « constamment à (leurs) racines turques et à l’histoire ottomane », leur « identité est modelée par la législation islamique-ottomane. »[36] En Turquie comme ailleurs, le mouvement de GÜLEN s’efforce de « construire un islam à la turque, se rappelant du passé ottoman, (…) recréant un lien légitime entre l’Etat et la religion (…) et encourageant les liens avec les républiques turques. »[37]

 

« L’eau du moulin » : les projets affiliés au mouvement GÜLEN

 

L’action du mouvement remporte des succès considérable, en Turquie comme dans d’autres aires géographiques[38]. Fethullah GÜLEN a d’ailleurs été désigné en 2008 « intellectuel le plus influent du monde » par le quotidien Foreign Policy, à l’issue d’un vote où il a su mobiliser plus d’un demi-million de suffrages. Etudier le fonctionnement des réseaux nurcu et les projets qu’ils privilégient permet de comprendre comment ceux-ci parviennent à s’étendre rapidement dans des environnements très différents, sans encadrement hiérarchique de leurs membres. La structure du mouvement semble reposer sur l’action de l’individu et privilégier les actions à un échelon local.

La plupart des membres du mouvement font preuve d’abnégation, reprenant l’injonction de GÜLEN en la matière : dormir trois heures, prendre deux heures pour se nourrir et se laver, travailler au service (hizmet) le reste du temps. Si l’adhésion est libre et informelle, la vie au sein du mouvement est largement encadrée par la règle implicite de dévouement qui conditionne le comportement des membres. Les recherches menées par Binnaz TOPRAK sur le conservatisme social en Anatolie concluent que « l’individualisme a de moins en moins sa place dans les villes anatoliennes[39]. » Le fonctionnement du journal Zaman et des autres publications du mouvement (notamment son magazine hebdomadaire Fountain) donne une illustration concrète de la conduite attendue. Aucune ligne éditoriale n’y est exigée et les opinions sont librement diffusées, mais le sentiment d’appartenance collective favorise, de manière informelle, la diffusion d’idées dans le sens de celles de GÜLEN. Celui-ci présente son programme en amont et n’a aucun besoin d’intervenir directement dans la direction du journal ou la rédaction des articles. Murat SOMER, économiste politique démocrate et libéral, écrit ainsi que Zaman a effectivement de « strictes lignes rouges » et qu’il est « totalement impossible d’émettre un son critique concernant le mouvement GÜLEN[40]. » Ouverts au dialogue interreligieux, les fethullahcı n’en conservent pas moins une ligne de conduite invariable, appliquant rigoureusement les prescriptions de hocaeffendi. Alévi et lui-même attaché aux rencontres entre différentes branches de l’islam, Doğan BERMEK déclare « je leur ai parlé lors d’un de leurs forums interreligieux. Mais aucune idée n’en est sortie – même pas une idée contradictoire – et alors parler n’a aucun sens. »[41]

Comme le présente Tine DANCKAERS dans son étude sur la communauté, l’université de Fatih[42], située à Istanbul, suit un fonctionnement similaire. Pour son vice-recteur, 50 % des 12 000 étudiants seraient affiliés au mouvement GÜLEN. Cependant rien dans l’université ne contraint ou n’engage les étudiants à suivre des cours dédiés à la pensée de Fethullah GÜLEN. Les professeurs sont recrutés de préférence s’ils sont sympathisants du mouvement mais cette appartenance n’est pas une obligation. Là encore les étudiants bénéficient d’une certaine liberté intellectuelle, contrebalancée par un travail spirituel approfondi et plus subtil. Le mouvement fethullahcı est également présent dans le secteur hospitalier. Il gère d’ailleurs six hôpitaux uniquement en Turquie. Les soins des patients les plus pauvres peuvent être pris en charge par les donateurs du mouvement. Si, en raison de leur caractère privé, les hôpitaux sont à la recherche de profit, ce n’est pas dans un but de remboursement des donateurs mais bien de financement de la fondation. Si profit il y a, celui-ci sert à améliorer les soins et aider les plus défavorisés à les régler. Dans l’idéal, les hôpitaux du mouvement emploient des médecins et des infirmières formés par le mouvement dans ses universités, afin que la pensée et les valeurs de GÜLEN imprègnent autant que possible les centres de soins. Instruit et formé à l’école fethullahcı, pétri de principes religieux, l’individu est une recrue idéale pour les structures du mouvement dont il a compris l’esprit. Cette idée est présente en amont et marque les écoles affiliées au mouvement.

 

Le rôle central des écoles

 

GÜLEN considère l’éducation comme la principale solution aux trois maux des pays en voie de développement (l’ignorance, la pauvreté et les « tensions sociales »), celle-ci formant les jeunes générations à servir leur pays et « l’humanité » en général. Il considère donc comme impératif de former les professeurs amenés à encadrer les jeunes dans les internats du mouvement. Ces établissements, qui constituent le cœur du projet éducatif de hocaeffendi, sont financés par les hommes d’affaires locaux et les salariés adhérents du mouvement. Le projet spécifique à la Turquie était l’ouverture de cours préparant les élèves à l’examen d’entrée dans l’enseignement supérieur. Comme les internats, on en trouve aujourd’hui partout dans le pays et leur taux de réussite à l’examen est de 30 points supérieurs à celui des préparations étatiques[43]. Le nombre d’écoles affiliées au mouvement nurcu est estimé à un millier. Lui-même n’en connaît pas le chiffre exact puisque la création de ces dernières est théoriquement indépendante et libre. Elles sont le principal vecteur de l’extension de la pensée nurcu. Les chercheurs s’accordent sur le haut niveau de ces dernières. Parmi de nombreux exemples le collège Coşkun, observé par Tine DANCKAERS situé sur la rive asiatique d’Istanbul, fait ainsi partie des vingt meilleures écoles turques selon le classement des « mille meilleures écoles de qualité » de Turquie[44]. Les parents inscrivent leurs enfants sur une liste d’attente et paient annuellement 7000 euros de frais d’inscription dans cet enseignement privé. «  L’enseignement officiel ne vaut rien, il est en faillite, et donc les gens sont prêts à payer une somme pareille » déclare le directeur du collège Coşkun[45]. Dans un cadre scolaire libre, dépourvu de règles données par la direction de l’organisation, les membres du mouvement font tendre subtilement leurs élèves vers l’objectif d’adhésion à la vision nurcu de l’islam.

 

L’encadrement local des membres : un réseau décentralisé proche des enjeux locaux

 

Durant la dernière décennie la fondation a laissé une place croissante à une gestion privée, chargée de rechercher des fonds (ou fundraising). Ceci permet un moindre encadrement juridique et assure en cas de coup d’Etat une meilleure sécurité des financements par rapport aux fondations. En moyenne le tiers d’un budget annuel est utilisé pour le projet à l’origine du financement, un autre tiers pour les besoins sociaux et le dernier pour les autres projets du mouvement[46]. Cette mutualisation permet d’éviter une recherche exclusive du profit et explique que les écoles aient gardé une bonne santé financière. Si l’enseignement de GÜLEN imprègne évidemment le fonctionnement des projets au quotidien, celui-ci n’intervient directement ou indirectement que dans une très faible mesure. Force est de constater que l’investissement du personnel et les financements locaux des projets par les hommes d’affaires et les sympathisants traduisent la forte décentralisation du mouvement. La plupart de ces projets ont ainsi été créés par des membres locaux à la suite de l’observation d’un besoin spécifique, et ont réussi en l’espace de deux ou trois ans à les rendre viables financièrement et efficaces. Les écoles sont réputées être les meilleures du pays, la banque rattachée au mouvement (Bank Asya) est l’une des banques professionnelles les plus importantes et le journal Zaman a le plus fort tirage national.

 

L’appartenance au mouvement n’implique pas seulement un dévouement en temps et en énergie. Celui-ci récolte également d’importants dons financiers auprès des membres, par le biais de la communauté (cemaat). Son ancrage local rassure les sympathisants, qui ont tendance à préférer ce type d’organisation plutôt qu’un organe national ou international. La transparence des réalisations et le caractère protecteur de la communauté motivent les dons. En parallèle le mouvement fait appel à une longue tradition turque et musulmane : l’aumône (ou zakat, qui constitue un des cinq piliers de l’islam et revient à donner au moins 2,5% de son revenu annuel à des œuvres musulmanes) et la sadakat (don à Dieu dans l’expectative d’un retour dans l’au-delà). Cet appel effectué sur le fondement de la religion islamique est déterminant pour comprendre l’ampleur du don et sa part dans le financement du mouvement.

 

Une orientation apolitique ?

 

Le fort impact social du mouvement, son appel aux fidèles à occuper des positions d’influence sans exposer sa finalité poussent certains observateurs à parler d’un « agenda caché »[47]. Professeur de philosophie à la Orta Doğu Teknik Üniversitesi, Yasın CEYLAN considère ainsi que le secret cultivé par les fethullahcı rend impossible de les considérer comme un simple mouvement religieux, une « pensée religieuse ne (pouvant) se construire que par des messages publics, transparents et honnêtes. » En outre les nurcu ne font pas mystère d’un nationalisme turc, « contraire à la lettre de l’islam » et même « à l’essence de ce mouvement », Saïd NURSI s’étant défait de sa nationalité kurde au nom de l’unité de la oummah. Pour CEYLAN, l’orientation politique du mouvement est un fait, qui a « changé le cours de son action. » Le porte-parole de la Fédération des Organisations Alévies Doğan Bermek ajoute en ce sens que « personne ne veut vraiment ce mouvement parce qu’ils n’ont publié nulle part une déclaration claire. C’est un mouvement subjectif qui peut aussi bien aboutir à un mouvement islamiste libéral qu’à un mouvement fondamentaliste conservateur[48] ». Sans prendre position sur l’existence ou non d’un « agenda caché » des fethullahcı, il importe de comprendre leur influence sur la société turque.

 

« Je suis convaincu que les fethullahci influencent l’agenda politique et qu’ils ont des liens étroits au sein des plus hautes sphères de l’Etat » estime Doğan BERMEK. Pourtant Fethullah GÜLEN présente son mouvement comme apolitique et insiste sur son « égale distance » avec tous les partis politiques en Turquie. A propos d’un article de Zaman estimant que « le torchon brûle entre Recep Tayyip ERDOĞAN et Fethullah GÜLEN »[49], ce dernier a déclaré que l’article était « une pure invention » : ne faisant « pas de politique » et ne soutenant « aucun parti », il était illusoire de penser qu’il puisse se fâcher avec l’un de ses représentants. Il reconnaît que les nurcu occupent aujourd’hui des postes à tous les échelons des administrations turques, mais refuse d’y voir une stratégie d’influence : la puissance croissante de son mouvement est pour lui le signe de « de la renaissance de Mahomet dans le cœur du peuple »[50]. Ce renouveau de la religion est l’affaire de simples citoyens, dont c’est « ledroit de travailler au ministère des Affaires étrangères, dans la justice, dans les services secrets, etc. » Il a donc condamné avec énergie la parution de l’ouvrage d’Hanefi Avci, Les Simon qui vivent dans la Corne d’Or, qui dénonce « l’infiltration » des nurcu dans les administrations judiciaires. GÜLEN a déclaré qu’on « ne peut pas parler d’infiltration quand quelqu’un pousse un citoyen à occuper un poste dans une administration » et ajouté « que Dieu le protège. Cette bougie ne brûlera pas longtemps, elle s’éteindra au plus tard le soir. » Comme en écho à cette mise en garde, l’arrestation de l’auteur quelques jours plus tard[51] a amplifié les critiques des détracteurs du mouvement.

 

L’actualité récente a de nouveau illustré l’influence de hocaeffendi en Turquie et sa volonté de ne pas être affilié à un courant politique spécifique. Selon l’agence Firat, proche du mouvement, le leader du PKK Abdullah Öcalan aurait déclaré le 8 décembre 2010 « ne pas ignorer le mouvement dirigé par Fethullah GÜLEN. Nous attendons d’eux qu’ils ne nous ignorent pas. »[52] Et d’enchaîner « eux et nous sommes des acteurs importants, tant en Turquie qu’au Moyen Orient. (…) La solidarité entre nos deux mouvements pourrait solutionner nombre de problèmes en Turquie. Cette solidarité impactera non seulement la Turquie mais également le Moyen Orient. » GÜLEN a refusé la proposition avec énergie, son avocat Maître Erdemli arguant que l’objectif de ces propos était de discréditer le leader turc auprès de l’opinion publique turque. Fidèle à son objectif de redessiner la société par l’action sur les consciences, celui-ci a rétorqué « que l’on (pouvait) endiguer les sentiments d’anarchie avec une bonne éducation spirituelle. »[53] Education qui fera l’objet d’un prochain rapport du Club du Millénaire pour l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques.


AUTEURS

Club du Millénaire :

Louis-Marie Bureau, Lara Değer, Simon Rumel


SOURCES

[1] Terme désignant les membres du mouvement GÜLEN.

[2] Exégèse coranique rédigée par Saïd Nursi entre les années 1910 et 1950.

[3] Adem TALI, NURSI’s Ideas on Science Development In Muslim Countries, 2009.

[4] Huseyin çelik, Bediuzzaman Said NURSI and the Ideal of Islamic Unity

[5] Communauté universelle des musulmans.

[6] Sukran VAHIDE, Jihad in the Modern Age : Bediuzzaman Said NURSI’s Interpretation of Jihad

[7] Sukran VAHIDE, Jihad in Bediuzzaman’s Thought

[8] Sukran VAHIDE, Jihad in the Modern Age : Bediuzzaman Said NURSI’s Interpretation of Jihad

[9] Suad YILDIRIM, An Original Method of Bediuzzaman Said Nursi Proving the Qur’an to be God’s Word, 1994.

[10] Patrice C. BRODEUR, The Ethics of Bediuzzaman Said Nursi’s Dialogue with the West in light of his concept of « Europe », in Ian S. MARKHAM et Ibrahim Özdemir, Globalization, Ethics and Islam : The Case of Bediuzzaman Said NURSI, 2005.

[11] Adem TALI, op. cit.

[12] Sukran VAHIDE, Jihad in the Modern Age : Bediuzzaman Said NURSI’s Interpretation of Jihad

[13] Idem.

[14] Kelton COBB, Revelation and The Disciplines Of Reason In The Works of Bediuzzaman Said Nursi and Paul Tillich, 2000.

[15] Adem TALI, op. cit.

[16] Kelton COBB, op. cit.

[17] Adem TALI, op. cit.

[18] Suad YILDIRIM, op. cit.

[19] Mustafa GÖKCEK, GÜLEN and Sufism

[20] Titre de respect attribué à une personne enseignante, désignant souvent Fethullah GÜLEN.

[21] Voie ésotérique de l’islam mettant l’accent sur l’aspect spirituel de la religion.

[22] Thomas MICHEL, Sufism and Modernity in the Thought of Fethullah GÜLEN, 2006.

[23] Mustafa GÖKCEK, GÜLEN and Sufism

[24] Hakan YAVUZ, The Sufi Conception of Jihad : the Case of Said Nursi.

[25] Idem.

[26] Huseyin çelik, op. cit.

[27] Mustafa GÖKCEK, GÜLEN and Sufism

[28] Zeki SARITOPRAK, Sydney GRIFFITH, Fethullah GÜLEN and the « People of the Book » : A voice from Turkey for Interfaith Dialogue, in The Muslim World, 2005.

[29] Ainsi de la « vraie direction des études scientifiques » (Fethullah GÜLEN, The Relationship of Islam And Science And The Concept Of Science), METTRE D’AUTRES

[30] Mustafa GÖKCEK, GÜLEN and Sufism

[31] Katherine Marshall, Practitioners, Faith Based Organizations and Global Development Work ; A Discussion woth Ali Yurtsever, Rumi Forum, November 23, 2007, 2007.

[32] Thomas MICHEL, Sufism and Modernity in the Thought of Fethullah GÜLEN, 2006.

[33] Idem.

[34] Idem.

[35] Helen Rose EBAUGH, The GÜLEN Movement : A Sociological Analysis of a Civic Movement Rooted in Moderate Islam, 2010.

[36] Idem.

[37] Thomas MICHEL, Sufism and Modernity in the Thought of Fethullah GÜLEN, 2006.

[38] En particulier les pays turcophones d’Asie Centrale mais également les Etats-Unis, l’Afrique -où la qualité des structures éducatives nurcu facilite leur installation- et, dans une moindre mesure, l’Europe. La faiblesse relative de l’’implantation européenne s’explique par son caractère récent plus que par les difficultés rencontrées : les projets impulsés, en Allemagne et plus récemment en France, rencontrent un succès comparable à ceux existant sur d’autres continents.

[39] Tine DANCKAERS, Turquie: L’ascension du mouvement GÜLEN, 2010.

[40] Tine DANCKAERS, op. cit.

[41] Idem.

[42] Terme signifiant « conquérant » faisant référence au conquérant de Constantinople Mehmed II.

[43] Tine DANCKAERS, op. cit.

[44] Ibid.

[45] Ibid.

[46] Helen Rose EBAUGH, op. cit.

[47] Yasın CEYLAN, İslam, Nurculuk ve Fethullah GÜLEN hareketi, in Radikal, 19 avril 2009.

[48] Tine DANCKAERS, op. cit.

[49] Source : http://tr.fgulen.com/

[50] Fethullah GÜLEN’den Avcı’ya: Allah taksiratını affetsin, in Radikal, 12 octobre 2010.

[51] Source : Observatoire de la Vie Politique Turque, http://ovipot.blogspot.com/2010/09/hanefi-avc-lauteur-du-dernier-best.html

[52] Fırat News Agency. Source :  http://www.firatnews.com/index.php?rupel=nuce&nuceID=37120

[53] Fethullah GÜLEN, avukatları aracılığı ile ‘zeytin dalı’ uzatan PKK lideri Abdullah Öcalan’a aynı yöntemle yanıt verdi. Öcalan haberleri rahatsız etti, in Radikal, 14 décembre 2010.