Le royaume de Jérusalem, de la Terre Sainte au syncrétisme religieux


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La fondation du Royaume de Jérusalem remonte à la fin du XIème siècle, avec la Première Croisade, dite « des Barons », qui se déroula de 1095 à 1099.  Le « royaume latin de Jérusalem » fut le troisième Etat croisé, créé en juillet 1099 par Godefroi de BOUILLON. Nous nous proposons de retracer l’histoire de cette première croisade, avant de nous intéresser à l’organisation institutionnelle du royaume, son apogée, sa chute et son influence sur le monde moderne.

La première croisade et les origines du royaume de Jérusalem

Le véritable point de départ de l’histoire de Jérusalem remonte à  1071, année de la défaite de Malazgerd contre les Turcs seldjoukides qui précipitera la chute de l’Empire byzantin[1]. Le sultan de l’époque Alp Arslân et son successeur Malik Shah, fondèrent un immense royaume englobant toute l’Asie mineure et ayant pour capitale la ville de Nicée. Jusqu’à la fin du siècle, Jérusalem qui était englobée dans le royaume fut l’objet d’une lutte acharnée entre les Turcs seldjoukides et les Egyptiens fatimides, et les chrétiens qui peuplaient les terres furent victimes de nombreuses exactions. L’empereur byzantin Alexis Ier COMMENE appela donc à l’aide le pape Urbain II, qui impulsa l’expédition connue aujourd’hui comme la Première croisade. Le 27 novembre 1095, dixième jour du Concile de Clermont[2], il laissa s’exprimer Pierre l’Ermite. Ce moine qui revenait de Terre Sainte raconta les difficiles conditions d’existence des chrétiens d’Orient et l’état de déliquescence de la Palestine avant de s’écrier « Dieu le veut ! », appelant les chrétiens aux armes pour défendre le christianisme contre l’expansion musulmane. L’idée de la croisade n’est cependant pas née lors du Concile de Clermont. Elle avait déjà été évoquée en 1095 à Plaisance mais n’avait pu être mise en œuvre. Le retentissement de l’appel à la croisade fut immense. Le premier à y répondre fut Raymond de SAINT-GILLES, le comte de Toulouse, suivi du normand Bohémond de TARENTE et de son neveu Tancrède. Les barons du midi répondirent également, de même que le duc de Normandie Robert de COURTE-HEUSE, fils de Guillaume le Conquérant, Hugues de VERMANDOIS, frère du roi Philippe Ier, le comte de Flandres Robert II et enfin Godefroi de BOUILLON, duc de Basse-Lorraine, pour les territoires du nord. L’enthousiasme fut si grand qu’il fallut répartir les croisés en plusieurs armées selon leurs régions d’origines.

Deux croisades eurent en fait lieu puisqu’avant le départ de la croisade officielle, une croisade dite « populaire » constituée de paysans et d’aventuriers prit la route vers l’Orient en mars 1096, dirigée par Pierre l’Ermite et le chevalier Gautier Sans Avoir. Poussés par la faim ces croisés « officieux » dévastèrent les terres sur leur passage et seuls quelques-uns arrivèrent en Asie mineure, où ils furent anéantis par les Turcs. La vraie croisade prit quant à elle le départ en août 1096. Les croisés, divisés en quatre grandes armées, empruntèrent des chemins différents et se donnèrent rendez-vous à Constantinople. La première armée, dirigée par Godefroi de BOUILLON, traversa le Saint Empire puis le royaume de Hongrie en suivant le Danube, et foula le pavé de Constantinople à la fin de l’année 1096. L’armée normande de Bohémond de TARENTE pénétra dans la cité orientale quelques semaines après. En avril de l’année suivante arriva l’armée du midi de Raymond de SAINT-GILLES, passée par la Lombardie, suivie de près par les hommes de Robert de FLANDRES, Robert de NORMANDIE et Hugues de VERMANDOIS qui avaient suivi la vallée du Rhône. Très disciplinés, les croisés furent bien accueillis par la population locale contrairement à ce qui s’était passé pour la croisade populaire. A la vue de cette foule l’empereur Alexis, anxieux, passa un accord avec les chefs des armées : en leur faisant promettre de rendre à l’Empire les terres reprises aux musulmans, il mit sa flotte à leur disposition et finança l’expédition jusqu’en Terre Sainte. L’épopée se poursuivit, rythmée par de  hauts faits d’armes comme le siège de Nicée, la bataille de Dorylée ou la traversée de la Phrygée. S’ensuivit le siège puis la bataille d’Antioche, alors capitale de la Syrie. La cité tomba le 13 juin 1098, après des mois de sièges et d’innombrables victimes. Elle fut finalement remise à Bohémond, ce qui rendit caduc passé avec l’empereur byzantin. Le reste des croisés se remit en route et longea la Méditerranée en direction de Jérusalem, où les musulmans se repliaient peu à peu. Ils arrivèrent aux portes de la ville le 7 juin 1099.

La cité sainte était bien défendue, l’armée croisée affamée et assoiffée, mais l’arrivée d’une flotte génoise chargée de vivres et de matériel fit renaître l’espoir. La construction des machines de guerre s’accéléra et le combat s’engagea en juillet 1099. Les affrontements furent violents et durèrent jusqu’au 15 juillet, jour où Godefroi de BOUILLON et ses hommes parvinrent à pénétrer dans la ville après avoir réussi à percer une muraille, en y faisant tomber le pont-levis d’une tour roulante. Ils éliminèrent tout obstacle à leur progression, musulman comme juif, jusque dans la mosquée d’Omar où ils pénétrèrent le 15 août. Godefroi se rendit ensuite à l’Église du Saint Sépulcre, pieds nus, prit la Croix et la promena dans la ville sous les acclamations des chrétiens, marquant la fin de quatre années de croisade. Une dizaine de jours après il fut élu roi de Jérusalem, titre qu’il refusa par humilité, préférant celui d’avoué du Saint Sépulcre, en déclarant « Je ne porterai pas une couronne d’or, là où le Christ porta une couronne d’épine. » Le royaume de Jérusalem était né.

L’organisation institutionnelle du royaume de Jérusalem

La première croisade ne s’était pas contentée de créer un mais plusieurs Etats latins d’Orient. Si l’on excepte Nicée, rendue à l’empereur Alexis, ceux-ci correspondaient autant aux régions traversées par les croisés qu’aux ambitions des grands seigneurs chefs des différentes armées. Ainsi le comté d’Edesse fut fondé par Baudouin de BOULOGNE en 1098 tandis qu’Antioche fut confiée, nous l’avons vu, à Bohémond de TARENTE. Le Royaume de Jérusalem constitue le troisième Etat latin et plus tardivement Raymond de SAINT-GILLES récupéra le comté de Tripoli en 1109, après dix années de siège. Godefroi ayant refusé le titre de roi de Jérusalem, ce dernier revint à son frère Baudouin Ier. Ce premier roi est doublement important si l’on envisage l’aspect institutionnel du royaume : c’est lui qui dessina le contour territorial « général » du royaume (au-delà des innombrables variations caractéristiques de l’époque) en conquérant la côte méditerranéenne. Il libéra ainsi le port d’Arsouf, Saint-Jean-D’acre, Beyrouth et Sidon entre les années 1101 et 1110 et conquit même un débouché sur la mer Rouge en 1116. C’est encore lui qui obtint des autres Etats latins la reconnaissance de la suzeraineté du royaume de Jérusalem. Il restait néanmoins un problème à régler, l’organisation de la défense du territoire. Jérusalem conquise, la plupart des combattants encore en vie étaient repartis en Occident, si bien qu’en 1101 Baudouin vit ses 260 cavaliers et 900 fantassins opposés à quelques 30 000 soldats égyptiens. Les Francs établirent donc pour se défendre un réseau fortifié, fondé sur un double système de castra, des enceintes carrées possédant des tours et défendues par des sorties, et de châteaux-éperons, parmi lesquels le fameux Krak des Chevaliers[3], dans l’actuelle Syrie.

L’impact de la féodalité

La féodalité désigne l’ensemble des institutions qui régissent les rapports de réciprocité entre un seigneur et son vassal. Plus largement elle est le principal mode d’organisation politique et sociale en Occident, notamment entre les XIème et XIIIème siècles. Les rapports entre le seigneur et son vassal se fondent sur une logique de don et contre-don et constituent une sorte de contrat synallagmatique : le vassal donne à son seigneur la securitas, promesse de non-agression, le consilium ou assistance dans les prises de décision et l’auxilium, aide financière mais surtout militaire. Il reçoit en échange un fief, souvent constitué de biens fonciers. C’est parce que ce lien se noue autour de ce fief, comprenant des paysans qui doivent payer des droits seigneuriaux, que la féodalité régit les rapports sociaux de la majorité de la population[4]. Mais contrairement à la première « dynamique de l’Occident », qui avait fragmenté le pouvoir et abouti au réseau complexe de la féodalité, les Etats latins d’Orient furent d’abord constitués par des seigneurs jaloux de leur indépendance, avant qu’une royauté ne soit établie. A la première élection d’un chef du royaume de Jérusalem ceux-ci optèrent pour un homme consensuel et peu avide de pouvoir, Godefroi de BOUILLON, plutôt que Raymond de SAINT-GILLES pourtant chef militaire de renom. Sous le roi officiaient seize vassaux directs, les barons, dont quatre d’importance, à savoir le comté de Jaffa et d’Ascalon, la seigneurie de Montréal, la principauté de Galilée et le comté de Sidon. Le caractère électif de la royauté ne sera jamais remis en cause même si un caractère héréditaire s’ajouta peu à peu à cette première coutume. La nature féodale du royaume impliquait que le roi soit en mesure d’offrir des fiefs pour disposer de ses vassaux. Sa situation territoriale, notamment sa difficulté à s’étendre obligea donc à un recours important aux « fiefs de soudée », c’est-à-dire des rentes en principe provisoires en attendant la libération d’un fief territorial, par la mort d’un vassal par exemple.[5]

Les rapports avec l’Occident

Dès 1099, un patriarcat latin s’installe à Jérusalem. Le patriarche a juridiction sur tout le territoire du royaume, découpé en trois diocèses : Hébron, Bethléem et Lydda-Ramula, ainsi que quatre archidiocèses, Césarée, Nazareth, Pétra et Tyr. Le premier patriarche Daimbert de PISE était par ailleurs actif politiquement et souhaitait l’établissement d’un Etat dirigé par le Pape. Godefroi de BOUILLON accepta l’idée mais la soumit à la future conquête de l’Égypte, qui n’eut jamais lieu. Au niveau commercial l’origine occidentale des croisades a permis la reprise des échanges dans la Méditerranée, libérée de la présence musulmane. Les marins italiens en particulier participèrent à la conquête des ports de la Palestine réalisée par Baudouin Ier, conscients de l’intérêt commercial d’une telle entreprise. Ainsi Venise avait-elle obtenu un tiers de la ville de Tyr après avoir participé à la bataille de libération. Avec Gênes et Pise, les Italiens constituaient la principale force d’appoint des marines de Terre Sainte, qui transportaient pèlerins, croisés mais aussi des marchandises. Des « communes » marchandes se formèrent progressivement et des quartiers entiers furent dotés d’exterritorialité et cédés aux marines. Pour nombre d’historiens, les Italiens ont été à la fois un vecteur essentiel de communication avec l’Occident et une source de conflit : la guerre commerciale ne se limitait pas à la seule concurrence, puisque des conflits armés éclatèrent entre les différentes factions. C’est le cas de la guerre de Saint Sabas, entre 1256 et 1270, qui impliqua d’autres acteurs comme l’ordre des Templiers, celui des Hospitaliers ou même Nicée[6].

Des institutions formelles

Les vénitiens nous ont transmis un corpus juridique, les Assises de Jérusalem, qui s’approchent d’une Constitution du Royaume tout à fait unique pour l’époque. L’histoire veut que le document qui nous est parvenu ne soit qu’une reprise de la première rédaction, datée de la courte époque du pouvoir de Godefroi de BOUILLON, en 1100. Si des témoignages de ce premier document du XIIème siècle existent, l’original aurait été perdu lors de la chute de Jérusalem en 1187. Les écrits qui subsistent datent donc du XIIIème siècle et ont été rédigé par des auteurs pleinement concernés par les luttes politiques. Le plus important car le plus clair est Jean d’IBELIN, auteur d’un Livre des assises et usages du royaume de Jérusalem entre 1264 et 1266. Cet ouvrage compilant 273 chapitres sur d’innombrables règles de la féodalité est un formidable témoignage de l’organisation politique de l’époque en Orient et de l’apogée de la féodalité en Occident. Les différents recueils sont complexes, souvent en opposition les uns aux autres, mais ils ont l’avantage de nous transmettre les principales institutions du royaume hiérosolymitain, ainsi qu’un important témoignage de la culture de l’époque[7]. Ils nous apprennent ainsi que le roi était élu par la Cour des Liges (ou Haute Cour), le rassemblement de la noblesse, ce qui en faisait seulement le primus inter pares. S’il pouvait apparaître relativement faible, son monopole de frappe de la monnaie et ses quatre baronnies personnelles (Jérusalem, Naplouse, Acre et Tyr) où il levait des impôts sur le commerce lui assuraient un important pouvoir financier. Par ailleurs les Assises lui donnaient la possibilité de retirer tout titre de noblesse à ses barons. C’est bien la personnalité du roi et son rapport à la Cour des Liges qui font ou non l’effectivité de son pouvoir. Ainsi les premiers rois Baudouin Ier et Baudouin II ont-ils établi une monarchie forte, qui perdra de son importance après le règne d’Amaurie (1162-1173) pour connaître une véritable crise, notamment sous le règne de Guy de LUSIGNAN. Il semble donc qu’on ne puisse parler d’une « République féodale présidée par le roi »[8]. Sous l’autorité royale un certain nombre d’officiers du Royaume exécute les tâches principales. Le connétable dirige l’armée, est chef de la justice militaire et paye les mercenaires. Le maréchal, souvent vassal du connétable, est spécialisé sur les questions des mercenaires, des butins et des chevaux. Le chambellan administre la maison du roi et dispose de son propre fief, les baillis administrent temporairement le royaume en cas d’absence du roi, le vicomte préside quant à lui la Cour des Bourgeois. Le sénéchal est le secrétaire royal, gère le domaine et organise les réunions de la Haute Cour, constituée du roi, des principaux évêques et des barons. Elle est à la fois un organe politique et une juridiction dont les fonctions se rapprochent de celles d’un parlement : elle élit le roi, recueille l’impôt, frappe la monnaie, finance le roi et recrute l’armée. On y vote à égalité, le roi n’étant, rappelons-le, que le primus inter pares. Elle règle également les litiges entre nobles. Les deux autres juridictions, la Cour des Bourgeois et la Cour du Raïs, s’occupent respectivement des roturiers de langue latine et des indigènes. Elles sont chacune constituées de douze jurés et présidées par un fonctionnaire : le vicomte de Jérusalem pour la première, le raïs pour la seconde.

Zénith et nadir du royaume de Jérusalem : Baudouin IV et Saladin

Baudouin IV (1161-1185), fils d’Amaury Ier et d’Agnès de COURTENAY et sixième roi de Jérusalem marqua les esprits par sa nature chevaleresque. Il fut éduqué par le philosophe et archevêque de Jérusalem  Guillaume de TYR et découvrit peu avant sa puberté qu’il était atteint de la lèpre, maladie incurable qui lui vaudra son surnom de Baudouin le Lépreux. En dépit de sa maladie il s’opposera sa vie durant à Saladin, sultan de la dynastie ayyoubide qui régna sur l’Égypte et la Syrie des années 1170 aux années 1260 environ. Saladin dirigea l’Égypte, Damas et Alep jusqu’en 1193. Il fut le principal adversaire des Francs et l’artisan de la reconquête de Jérusalem par les musulmans en 1187. Baudouin l’affronta dès l’âge de quatorze ans. Leur première confrontation eut lieu le 25 novembre 1177 à la bataille de Montgissard, où Saladin fut défait en tentant de conquérir Jérusalem. Cette victoire eut un écho considérable au sein du monde chrétien et marqua la geste chevaleresque durant des siècles. Néanmoins Baudouin ne sut pas exploiter politiquement son succès et le rapport de forces n’évolua pas. Saladin continua les agressions contre le royaume de Jérusalem sans toutefois obtenir d’avancée décisive. En 1180, les deux adversaires signèrent une trêve de deux ans.

Chacun portait une réelle estime à l’autre, Saladin, respecté des chevaliers chrétiens, portant même le deuil à la mort de Baudouin. Celui-ci rendit l’âme en 1185 à l’âge de 24 ans et l’instabilité politique qui s’ensuivit fut fatale au royaume. Baudouin avait une sœur aînée, Sibylle, dont il fut séparé à l’enfance au moment de la répudiation de sa mère, jugée trop volage. Conscient qu’elle allait lui succéder sur le trône, Baudouin dut régler la question du mariage de sa sœur. Il choisit Guillaume de MONTFERRAT, qui mourra d’une infection en 1177. Sous la pression de sa mère le roi accepta à contrecœur le remariage de sa sœur avec Guy de LUSIGNAN, qui se révélera un piètre tacticien sans le moindre talent politique. Baudouin l’écarta donc au profit du fils de Sibylle, Baudouin V, également connu sous le nom de Baudouinet. Celui-ci mourra à l’âge de six ans, ce qui permit à Sibylle de monter sur le trône et de proclamer roi Guy de LUSIGNAN. L’absence d’élection entraîna une contestation par les barons qui s’opposèrent au couple royal, ce dernier étant soutenu par l’ordre du Temple. La division profita à Saladin qui lança une nouvelle attaque sur Jérusalem. Il parvint à encercler le royaume au moyen d’alliances avec l’Empire byzantin et des tribus nomades et la défaite fut complète pour les Francs : toutes les grandes figures de la chevalerie furent capturées, y compris Guy de LUSIGNAN. La cour se déplacera finalement à Saint-Jean-D’acre tandis que le roi déchu partait pour Chypre.

Le traité de Jaffa de 1229 entre l’empereur du Saint Empire Romain Germanique Frédéric II et le Sultan du Caire Al KAMEL[9],[10]

Quoique peu connu, ce traité constitue un élément fondamental de l’histoire des croisades. Comprendre ses implications implique de revenir sur la figure de Frédéric II. Sa naissance constitua un petit miracle puisque sa mère Constance de SICILE, était alors âgée de 40 ans. Son père Henri IV était l’empereur du Saint Empire Roman Germanique. Il est issu d’une lignée prestigieuse (dernier couronné des HOHENSTAUFEN) son grand-père n’étant autre que Frédéric Ier, le fameux Barberousse. Comme le souligne l’historien Pierre RACINE[11], sa vie oscilla constamment entre histoire et légende. Il fut un personnage romantique central du XIXème siècle et fit partie des grandes figures du courant historiographique allemand après la constitution de l’Empire en 1871. Contemporain de Saint Louis, excommunié deux fois par le pape Grégoire IX, on dit de lui qu’il parlait pas moins de sept langues : le latin, le grec, l’arabe, le normand, le sicilien, un dialecte allemand et probablement l’hébreu, en plus de l’arabe qu’il apprit à Palerme. Il reçut son éducation d’un juge musulman et choquait parfois sa cour en arborant des tenues orientales. Grand lettré, féru de mathématiques et d’art, il accueillit à sa cour toute une élite scientifique et artistique. D’abord cantonné au royaume de Sicile qu’il réforma et administra, il fut élu empereur en 1211 à Nuremberg, soutenu par le pape Innocent III. Couronné en 1215 à Aix-la-Chapelle il promit de partir dès que possible en croisade, mais retenu par des guerres internes il ne participa pas à la cinquième croisade. Remettant à nouveau son départ pour la Syrie en 1227 pour cause de maladie il fut excommunié par le pape Grégoire IX. Toujours sous le coup de l’excommunication, il rejoignit la sixième croisade au printemps 1228.

Al KAMEL, sultan du Caire, est l’autre signataire du traité de Jaffa. Le sultanat du Caire avait pris une importance capitale après la mort de Saladin. Alors entre les mains de son frère Al ADIL, il exerçait une certaine autorité morale sur les autres princes de la région. Le fils et successeur de Saladin, Al KAMEL, fut le grand négociateur de la cinquième croisade. Les Etats croisés étaient à cette époque réduits comme peau de chagrin le long de la bande côtière et ne pouvaient plus mener de politique offensive. Jérusalem se trouvait alors sous domination du Sultanat du Caire. Une paix relative régnait entre les royaumes, mais Al ADIL construisit en 1213 une forteresse dominant la plaine d’Acre et mettant en péril les Etats latins. L’évènement détermina l’appel à la croisade prononcé par Innocent III. Lancée en 1217, la cinquième croisade ne prit vraiment son ampleur que l’année suivante. Les contingents autrichiens et hongrois ne parvinrent pas à s’emparer de Thabor et repartirent en 1218. Les croisés italiens, espagnols, anglais, français se retrouvèrent quant à eux à l’automne 1218 et entamèrent le siège de Damiette pour envahir l’Égypte puis reprendre Jérusalem. Al KAMEL proposa alors la levée du siège, difficile pour les Latins, contre l’ancien territoire du royaume de Jérusalem. Le royaume du sultan était en proie à une grande instabilité, et Al KAMEL fut même victime d’une tentative de coup d’état en février 1219 l’obligeant à quitter le camp de son armée, ce qui entraîna sa dispersion. Celui-ci se trouvait dans une position délicate et un de ses vassaux, allié à l’un de ses frères, tenta de le renverser par deux fois, en juin et septembre. Il fit d’ailleurs cette proposition sans l’accord des Etats latins. Si le roi de Jérusalem Jean de BRIENNE y était favorable, le légat Pélage d’ALBANO, chef militaire bénédictin de la croisade, s’y opposa formellement. L’armée des Latins prit Damiette puis décide de marcher sur le Caire mais elle se retrouva bloquée par la rupture des digues du Nil en crue et par les musulmans, après que les Français et les Italiens se soient déchirés pour le contrôle de Damiette. Les croisés durent alors accepter de quitter l’Égypte et signèrent une trêve de huit années.

Frédéric II épousa en 1225 Isabelle de BRIENNE, fille du roi défunt de Jérusalem auquel il succéda sur un territoire tombé aux mains des musulmans. De son coté Al KAMEL, en conflit avec son frère, recherchait des alliés et envoya une ambassade à Palerme. Il établit des liens épistolaires avec l’empereur, grand admirateur de la civilisation musulmane, et les deux souverains échangèrent de nombreuses lettres. Al KAMEL proposa alors à l’empereur de venir en Orient occuper la Palestine et Jérusalem. Il voyait d’un bon œil la création d’un État tampon entre l’Égypte et la Syrie, fief de son frère et ennemi Al MOAZZAM. Frédéric II considéra l’offre avec intérêt, du fait de sa récente excommunication pour avoir retardé son expédition en Orient, mais la mort d’Al MOAZZAM en novembre 1227 empêcha la conclusion de l’accord. Le souverain laissait Damas à son fils An Nasir DÂ’ÛD, jeune homme sans expérience, ce qui laissait Al KAMEL en mesure de prendre Damas et enlevait tout intérêt au leg de Jérusalem. En septembre 1228, Frédéric II débarqua à Acre avec seulement trois mille hommes, ignorant des changements stratégiques dans la région. Après des mois de négociation les deux parties arrivèrent finalement à un accord : après un simulacre de guerre pour sauver la face d’Al KAMEL auprès des musulmans, Frédéric II obtint Jérusalem, un corridor la reliant à la côte ainsi que Bethléem, Nazareth, les environs de Saïda et la forteresse de Tibnin à l’est de Tyr. Les musulmans conservaient une présence dans la ville sainte dans le secteur du Haram Ach-Charif, où étaient regroupés leurs principaux sanctuaires. Le traité, signé le 18 février 1229, était le traité de Jaffa. Le monde musulman perçut comme une trahison l’attitude d’Al KAMEL, même si celui-ci prit Damas quelques mois plus tard. L’accord ne servit pas plus Frédéric II : la papauté interdit l’accès aux lieux saints, Jérusalem ayant été libérée par un empereur excommunié. Le traité se révéla pourtant organisateur de territoires et les structures qu’il mit en place furent appelées à avoir une longévité inattendue. Des acteurs comme les templiers ne sont pas étrangers à cette stabilité des structures politiques dans la région.

Les templiers

L’Ordre du Temple fut d’abord une confrérie laïque (id est non-ecclésiastique) de chevaliers au service des chanoines. L’un d’entre eux, Hugues de PAYNS souhaita aller plus loin et demanda à unir l’ordre à une vie monastique. Les hospitaliers, suivant la règle bénédictine appuyée sur les trois piliers de pauvreté, chasteté et obéissance, formèrent une sorte de matrice de l’Ordre.  Fondé en 119, entre la première et la seconde croisade, il s’attacha non à combattre mais à consolider la conquête de la Terre Sainte et assurer la stabilité du royaume de Jérusalem. Présent sur tout le pourtour méditerranéen, l’Ordre remplira des fonctions diverses, comprenant des aspects religieux, militaire et commerciaux. Les maisons de l’arrière assuraient ainsi un approvisionnement agricole et fournissait un soutien logistique aux établissements du front oriental assurant la sécurité des pèlerins de Terre Sainte. Les besoins considérables de ces maisons nécessiteront des donations importantes, en marchandises comme en hommes. Autonomes du pouvoir royal, les commanderies de l’arrière s’occuperont de l’entraînement des templiers et réserveront par le système de la responsio jusqu’au tiers de leurs ressources pour le soutien du front de l’Orient. Contrairement à la légende, l’Ordre n’a jamais eu une forte assise financière. Ses possessions étaient essentiellement foncières, les opérations financières auxquelles il prit part ayant surtout vocation à appuyer le royaume de Terre Sainte. Technique comme financière, l’action des templiers sera entièrement tournée vers la défense puis la reprise de Jérusalem. Le siège de l’Ordre sera d’ailleurs toujours installé en première ligne : à Jérusalem, à l’emplacement de l’ancien palais de Salomon et de l’actuel Dôme du Rocher, puis à Saint-Jean-D’acre, enfin à Chypre. Parallèlement à la reconquête de Jérusalem, les templiers assuraient un rôle de défense contre les intrusions musulmanes. Celle-ci a revêtu plusieurs formes. Il importait en premier lieu d’assurer la sécurité des pèlerins en Terre Sainte, de les assister en général, mais également de défendre le Tombeau du Christ, ce qui passait par la reprise des territoires conquis par les musulmans. L’Ordre comptait trois grands échelons administratifs : en premier lieu la commanderie, qui regroupait une à plusieurs maisons. Ensuite la province, formée par les Etats latins. En haut de la hiérarchie se trouvait l’Ordre du Temple lui-même, placé sous la direction d’un maître ou d’un grand maître. Les commanderies avaient une vocation religieuse et économique ; les templiers qui y vivaient étaient moins des « moines-soldats » selon l’expression consacrée, que des religieux. Le maître de l’ordre était d’ailleurs invariablement chevalier et n’avait pas de fonction purement monastique. S’étendant sur un territoire couvrant l’Europe et tout le pourtour méditerranéen, ils s’adaptèrent aux environnements dans lesquels ils évoluaient, vivant pour reprendre la formule « dans le monde » sans être « du monde ». Ils reprendront ainsi certains traits de fonctionnement des tarouq musulmanes formées au IXème siècle, notamment des mouvements karmates et ismaéliens, et s’inspireront également des collèges chrétiens byzantins. Luttant contre les mahométans appliquant les conditions du jihad, ils s’adaptèrent à ses impératifs et en adoptèrent certaines caractéristiques : certains templier seront mariés, d’autres dispensés de jeûne pour mieux combattre.

Du local à l’international

Au fil du temps les commanderies s’imprègneront des usages locaux, qu’elles diffuseront au gré des voyages des templiers. La dissémination des techniques et des coutumes apprises au cours de leur expansion dans les provinces se manifestera sous des formes multiples, à commencer par l’architecture. Si les églises de l’Ordre seront souvent spécifiques aux régions où elles seront bâties (l’influence romane sera par exemple prégnante en Aquitaine), les artisans travaillant pour les templiers exporteront leurs méthodes d’un chantier à l’autre. Loin du « berceau francilien », le style gothique s’implantera ainsi jusque dans les provinces méridionales. Plusieurs dispositifs militaires seront également empruntés aux musulmans et aux Byzantins (notamment la pose de glacis renforçant les murailles). A l’inverse les templiers importeront le donjon, inconnu de l’Islam, au Portugal et diffuseront la technique de la voûte d’ogive en Terre Sainte. L’héritage architectural des templiers est considérable en termes de constructions et de savoirs. Chaque commanderie comprenait des églises, des forteresses, des routes, des ponts, des hospices, qui survivront à la disparition de l’Ordre. Pareillement, celui-ci permettra à de nombreuses associations d’artisans et se développer. En bénéficiant des franchises octroyées par l’Église les exemptant des impôts et taxes habituellement réclamés par le pouvoir royal et les cités (taille, corvée, guet, etc.), ces francs-mestiers (ou « métiers libres », c’est-à-dire libres de charges) prospèreront et attireront un nombre croissant de travailleurs. A titre d’exemple l’enclos parisien des Templiers, vivier d’innovations techniques, couvrira au XIIème siècle jusqu’au tiers de la ville. Après la dissolution de 1312, les artisans rejoindront les corporations existantes et leur feront bénéficier des savoirs appris dans les communautés.

Le rétablissement des échanges intellectuels

Les Templiers se nommèrent d’abord « Pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon ». Cette référence renvoie à l’unité supérieure des trois monothéismes et possède une forte dimension spirituelle. Elle renvoie également à l’évangile de Saint Jean, où l’image du Temple symbolise la construction intérieure de l’être[12]. Société initiatique à la spiritualité profonde, les templiers entretinrent des rapports quotidiens avec les Arabes pendant un siècle et demi. Nombre d’échanges culturels et philosophiques eurent lieu sur place, dont les conclusions furent rapportées par les membres des différents ordres en Europe (Hospitaliers, Teutoniques, etc.) grâce au maillage des communautés. Si l’on en croit René GUENON la croisade constitua finalement un terreau d’échange « où il n’y eut pas seulement des rapports hostiles (…) mais aussi d’actifs échanges intellectuels entre Orient et Occident, échanges qui (s’opérèrent) surtout par le moyen des Ordres en question. » Plus largement, les Croisades permirent de rétablir des «[13]relations (culturelles) faciles », rendues impossible par le « schisme d’Orient et le blocus arabe de la Méditerranée »[14]. Une grande partie de la philosophie antique transcrite du grec à l’arabe fut par ailleurs importée en Europe par les croisés. Cette redécouverte fut notamment rendue possible par les chrétiens vivant sur place, qui avaient réalisé un grand nombre de traductions pour les Arabes (ils étaient les seuls à connaître à la fois l’arabe, le grec et le syriaque)[15]. Les échanges avec les musulmans se produisirent essentiellement avec les mouvements proches du soufisme, comme celui des ismaéliens. Ceux-ci professaient un islam aux accents mystiques, qui se rapprochait de la spiritualité professée par les chrétiens. Accusés de déviation de la foi véritable, ces ordres furent ensuite violemment critiqués par l’orthodoxie sunnite pour cette « compromission »[16], à l’instar d’AVERROES, accusé de « connaître les fêtes chrétiennes mieux que les fêtes musulmanes » [17]. »

Les artisans travaillant pour le Temple se chargèrent également de transmettre l’héritage. Dans les officiers de chaque commanderie, un magister carpentarius éduquait et dirigeait les artisans au service de l’Ordre. Ils eurent ainsi une influence diffuse sur la pensée occidentale, que l’on retrouvera bien plus tard et magnifiquement illustrée dans la Divine comédie de DANTE, ouvrage considéré comme une des œuvres fondamentales de la philosophie occidentale moderne. Si dans son voyage infernal l’auteur croise un Mahomet damné, allégorie du mensonge et de l’intolérance, il était membre des Fidèles d’amour, une confrérie dans laquelle BOCCACE proclama que « du judaïsme, du christianisme et de l’islam personne ne savait quelle était la vraie foi[18] ». DANTE avait d’ailleurs utilisé le Livre de l’échelle et le Livre du voyage nocturne, œuvres de spirituels musulmans, comme sources principales de La divine comédie. En se décrivant guidé au paradis par Saint Bernard à la fin de son périple infernal, DANTE suggèrera de manière évidente que sa spiritualité syncrétiste puisait à la source du père spirituel de l’Ordre du Temple.

Club du Millénaire : Paul Brandily, Louis-Marie Bureau, Victoire Coindreau, Pauline Cornus, Lara Deger, Antoine Mazot.


[1] René GROUSSET, L’épopée des Croisades, 1995.

[2] Abbé G. Régis CREGUT, Le Concile de Clermont de 1095 et la première croisade, 1895.

[3] Cécile MORISSON, Les Croisades, 1969, réédité en 2006.

[4] Michel KAPLAN, Le Moyen-Age, XIème – XVème siècle, 1994.

[5] Alan V. MURRAY, The Crusader Kingdom of Jerusalem : a dynastic history, 1099-1125, 2000.

[6] Jean RICHARD, Les Etats latins de Terre Sainte.

Source : www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_etats_latins_de_terre_sainte.asp

[7] M. le comte BEUGNOT, Assises de Jérusalem, ou recueil des ouvrage de jurisprudence composé pendant le XIIIème siècle dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre.

[8] Jean RICHARD, Le royaume latin de Jérusalem, PUF, 1953, p. 64

[9] Amin MAALOUF, Les croisades vues par les arabes, 1999.

[10] Cécile MORRISSON, ibid.

[11] Pierre RACINE, Frédéric II entre Légende et Histoire, 2002.

[12] Jean DIEL, Le symbolisme dans l’évangile de Saint Jean, 2003.

[13] René GUENON, L’ésotérisme de Dante, 1957.

[14] Luc BENOIST, L’ésorétisme, 1959.

[15] Mirella GALLETI

[16] Defensor Pacis, The Defence Analyses Institute, Tarikat and Cemaat in modern day Turkey, 2000.

[17] Anne-Marie DELCAMBRE, Le choc des civilisations, mythe et réalités, 2009.

[18] Luc BENOIST, ibid.

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