La guerre de Corée aura-t-elle lieu ?

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En dépit de la Sunshine Policy, politique d’ouverture sud-coréenne vis-à-vis de son voisin socialiste, les relations des deux Corées se sont dégradées dès 2008[1]. L’année 2010 a vu la résurgence d’affrontements physiques directs : échange de tirs d’artillerie en mer Jaune en janvier 2010 et destruction de la corvette Cheonan par une torpille nord-coréenne au mois de mars, faisant 46 morts. Pyongyang a rompu en mai toute relation avec son voisin et annoncé six mois plus tard que le pays est « au bord de la guerre ». Le 23 novembre l’armée nord-coréenne a bombardé l’île de Yeonpueong, faisant deux morts et quatorze blessés sud-coréens. Séoul ripostera militairement. Certains journalistes[2] et observateurs internationaux[3] ont un temps évoqué l’imminence d’un conflit armé sur la péninsule qui aurait pu s’étendre à toute l’Asie du Nord-Est, s’appuyant sur les capacités nucléaire du régime de Kim JUNG-IL et les risques d’escalade avec son voisin. Considérée comme une des régions des plus sensibles du monde, la péninsule est aussi une les plus militarisées. Deux facteurs contredisent cette prévision. En premier lieu le regain de tension entre les deux Corées n’est pas un fait exceptionnel mais cyclique, qui découle de la stratégie nord-coréenne. Pyongyang ne chercherait pas la guerre et ses provocations, contrôlées, auraient un but utilitaire. Par ailleurs l’attention de grands acteurs régionaux (notamment la Chine et le Japon) est centrée sur la péninsule coréenne et des accords de sécurité lient les pays d’Asie du Nord-est : aucun n’a intérêt à ce qu’une guerre se déclenche et se répande en Asie de l’Est.


Les deux après-guerre

La politique nord-coréenne est à l’origine des tensions de la péninsule, qu’un retour sur les évolutions des deux voisins depuis la fin de la guerre permet de comprendre. Grâce à l’aide économique américaine et sous le gouvernement autoritaire de RHEE, puis de Park CHUNG-HEE, la Corée du Sud a intégré le marché mondial et adopté les normes occidentales. Dans les années 1980 le pays a connu conjointement une transition démocratique paisible, qu’illustre l’arrivée au pouvoir de Kim DAE-JUNG, et une croissance économique forte plaçant le pays parmi les quatre « dragons » asiatiques. Le PIB de la Corée du Sud la classe aujourd’hui à la treizième place mondiale.

L’évolution de la Corée du Nord diffère. Bloquant l’accès au pays, instaurant un parti unique refusant l’application des droits de l’Homme, le régime communiste a développé le culte de la personnalité du président Kim IL-SUNG, le Grand Leader. Celui-ci a entrepris de consolider son régime en se fondant sur une doctrine spécifique : le juche. Elle sert de fondement à la dictature héréditaire et cimente la société –au moins l’élite – par un travail d’endoctrinement permanent[4]. La finalité du juche est l’édification d’un régime communiste sur l’ensemble de la péninsule, ce qui implique avant tout la préservation du régime nord-coréen. Dans cette optique le juche comporte trois orientations de politique étrangère : l’indépendance politique, l’autonomie militaire et l’autosuffisance économique, qui se traduisent de plusieurs manières. Au niveau diplomatique le dictateur refuse de s’aligner avec qui que ce soit, même les autres pays communistes, et professe un antiaméricanisme virulent qui rend les Etats-Unis responsables de la division. Le Grand Leader fait reposer la sécurité du pays sur sa force militaire (il possède aujourd’hui la quatrième armée la plus nombreuse du monde[5] et l’arme nucléaire, sur laquelle les programmes de recherche ont démarré dès les années 60). L’autarcie est la règle en matière économique et le développement est basé sur l’industrie lourde. La Corée du Nord connaît un développement économique à partir des années 1950 (CHOLLIMA). Entre 1960 et 1970 la croissance atteint 10% en moyenne et elle dépasse 17% entre 1971 et 1975. La Corée du Nord se développait alors plus rapidement que la Corée du Sud et ce n’est qu’en 1976 que le Sud a dépassé sa voisine en termes de PNB par habitant[6]. Des années 1950 aux années 1980, Pyongyang est au faîte de sa puissance. Kim IL-SUNG réussit l’industrialisation et traite directement avec les grandes puissances grâce à sa « diplomatie nucléaire ». Elle survit ainsi à la transition post-Guerre Froide, ce qui renforce la confiance du gouvernement nord-coréen dans le juche.

La situation change à partir des années 80: la croissance ralentit et la production agricole devient insuffisante. Jusqu’alors Kim IL-SUNG jouait de la concurrence entre communistes chinois et soviétiques, afin de bénéficier des aides militaires et financières des deux parties[7]. En 1980 il ne peut plus compter sur l’aide de l’URSS, en proie à une crise économique. En septembre 1990 la Russie décide même de reconnaître la Corée du Sud en échange d’une assistance. La Chine fera de même en 1992. Les deux pays communistes privilégient donc leur intégration au marché mondial, au détriment du soutien à Pyongyang. A l’aube du XXIème siècle la Corée du Nord subit donc une triple défaite : diplomatique, puisque son voisin est officiellement reconnu par tous ; militaire car Kim IL-SUNG perd le parapluie militaire soviétique ; économique car la renégociation du Traité d’Amitié réduit l’aide soviétique des trois quarts. L’économie du pays chutera brutalement dans les années 1990 et le gouvernement devra faire appel au Programme alimentaire mondial en juin 1995, suite à une famine provoquant plus d’un million de morts.


L’agressivité contrôlée de Pyongyang

Kim IL-SUNG s’enferme dans une attitude d’opposition que reprendra son fils Kim JONG-IL. Au début du siècle la dictature nord-coréenne fait face à un dilemme : jusqu’alors l’application stricte du juche avait permis le maintien du régime des Kim. Mais la population envisageant le juche et les intérêts nationaux comme un tout, la remise en cause des trois principes équivaudrait à celle de tout l’héritage politique depuis la division, à commencer par la dynastie Kim. Et dans sa doctrine comme dans son application, le juche peine à s’adapter aux nouvelles contraintes internationales et à être suivi par la population. L’image d’Epinal d’une Corée autarcique n’a pas résisté à la diminution des aides de ses alliés socialistes, largement responsables de l’industrialisation du pays, et l’appel au Programme Alimentaire Mondial a brutalement rappelé la Corée du Nord à son sous-développement économique. L’application du juche doit faire face à une double impasse : l’isolement total des échanges économique rend de plus en plus difficile la survie d’un pays. Et il n’est plus possible à la Corée d’envisager la puissance sous un aspect exclusivement militaire, hors de toute dimension politique ou culturelle.

La finalité du juche pose également problème. Pyongyang sachant qu’il lui est impossible d’établir un régime communiste sur l’ensemble de la péninsule, les Kim ont mis en place une politique belliqueuse cyclique. Celle-ci vise moins la  réunification que l’obtention d’avantages permettant la stabilisation interne du régime. Les réponses militaires de la Corée du Sud aux provocations permettent à Pyongyang d’entretenir un état d’urgence permanent, justifiant les pressions sur la population. Il renforce la cohésion face à l’ennemi commun sud-coréen et légitime les restrictions imposées. En outre chaque nouvelle provocation permet un surplus d’aide humanitaire ou financière auprès des puissances régionales, qui permettent le fonctionnement de l’Etat et maintiennent le régime en place. La finalité utilitaire des provocations explique que les tensions récurrentes n’entraînent pas l’éclatement du conflit. Pour Pascal BONIFACE, cette politique est rationnelle dans une certaine mesure[8], faisant alterner tensions et périodes de rapprochement selon les objectifs conjoncturels de Pyongyang. L’année 2010 n’aura donc pas fait exception à cette politique « d’extorsion cyclique » et peut être interprété comme une réponse de la Corée du Nord aux manœuvres militaires conjointes des Américains et Sud-Coréens en mer Jaune. L’intronisation de Kim JONG-UN comme successeur de son père nécessitait par ailleurs l’envoi d’un signal fort de la continuité du régime en cette période de transition. Malgré une riposte armée de l’armée sud-coréenne, la Corée du Nord n’a d’ailleurs pas mis à exécution ses menaces de représailles.


Les puissances régionales, garantes de la sécurité

La Corée du Nord est contrainte dans ses actions provocatrices par un contexte régional lui étant peu favorable. Outre la présence militaire américaine sur le sol sud-coréen, la normalisation des relations du Japon et la montée en puissance de la Chine ont modifié les rapports de force en Asie de l’Est. Si les puissances régionales entretenaient auparavant des rapports distanciés et méfiants, le retrait de la Corée du Nord du Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP) en 2003 a favorisé les rapprochements, afin d’assurer la sécurité régionale. La tentative de réunification de la péninsule par le gouvernement sud-coréen est parfois envisagée comme scénario alternatif à une nouvelle guerre de Corée[9],[10]. Il reste peu probable. Militairement, la Corée du Sud ne veut pas d’une guerre qui pourrait détruire ses infrastructures frontalières et mener au largage de la bombe atomique. Les Etats-Unis, alliés de la Corée du Sud, sont d’ailleurs rétifs à tout bouleversement régional, a fortiori s’il comporte un risque nucléaire. Diplomatiquement, les ouvertures menées par la Corée du Sud montrent en outre une volonté d’apaisement depuis la mort de Kim IL-SUNG en 1994. En 1998 le Sud-Coréen Kim DAE-JUNG a ainsi tenté un rapprochement avec la Sunshine Policy. Cette politique sera considéré comme un succès diplomatique et ouvrira un temps la Corée du Nord aux investissements économiques du Sud. Séoul est d’ailleurs le second partenaire économique du pays, derrière la Chine, et a déjà fourni 7,4 millions de dollars à son voisin par le Fond de coopération intercoréen. Néanmoins, si la thématique de la réunification par le développement reste présente dans les discours politiques sud-coréens, Séoul ne veut pas d’une réunification en l’état actuel. La différence de développement et la prise en charge d’un flux d’émigrants pourraient sévèrement freiner la croissance du pays.

Dans l’hypothèse d’un conflit, la Corée du Sud ne bénéficierait de soutiens extérieurs que dans le cas d’une attaque nord-coréenne. Il en va ainsi du Japon, contraint tant par son allié américain que par l’article 9 de sa Constitution. De leur côté, les Etats-Unis pourraient de leur côté difficilement dégager suffisamment de troupes pour ouvrir un troisième conflit dans la péninsule, du fait de leur engagement en Afghanistan et en Irak. L’administration BUSH, malgré le discours de l’axe du Mal, avait bien compris ces contraintes. L’administration OBAMA affiche quant à elle un soutien ferme à la Corée du Sud : le porte-avions Georges Washington et ses 75 avions de combats ont été dépêchés dans la zone et les Etats-Unis ont clairement indiqué qu’ils n’hésiteraient pas à s’engager militairement s’ils détectaient le lancement d’un missile nord-coréen sur leurs alliés. Néanmoins, Washington souhaite une reprise des dialogues plutôt que des sanctions et compte surtout sur la Chine pour faire avancer le dossier coréen. Pour Philip CROWLEY, porte-parole du département d’Etat, « la Chine joue un rôle essentiel pour amener la Corée du Nord vers un changement de direction radical ». Par un système de vases communicants, les Etats-Unis espèrent que la Chine prendra ses responsabilités pour assurer la sécurité de la région.

Celle-ci occupe une position-clé dans le dossier coréen. Elle a longtemps défendu le régime de Pyongyang par idéologie mais aussi par intérêt : unique interlocutrice du régime des Kim, elle a joué de son influence sur la dictature pour faire avancer ses propres dossiers. La disparition du régime risquerait de faire perdre l’un de ses soutiens à Pékin. Par ailleurs un conflit armé pourrait entraîner la présence de soldats américains à la frontière chinoise, ce que la Chine veut absolument éviter. Si elle trouve son intérêt au maintien du statu quo, Pékin se lasse des provocations nord-coréennes. Kim JONG-IL est un allié imprévisible aux élans autonomistes réguliers et la Chine s’interroge sur ses velléités d’émancipation du « Grand Frère », quitte à ne plus recevoir d’aides. En outre la Chine est pressée par la communauté internationale de résoudre le dossier, dont la résolution pourrait définitivement asseoir le pays comme puissance régionale et mondiale responsable.

Chacun des acteurs du différend coréen a intérêt à ne pas laisser s’embraser la péninsule coréenne. Malgré les risques d’escalade, la Corée du Sud a toujours évité que les provocations du Nord ne dégénèrent irrémédiablement. Les initiatives diplomatiques sont jusqu’à présent demeurées sans effet : les Pourparlers à Six (Chine, Russie, Japon, Etats-Unis, Corée du Sud et Corée du Nord) n’ont pas permis d’avancées notables et les dernières négociations diplomatiques, déroulées entre le 27 et le 30 septembre 2007, ont rapidement laissé place à la reprise des accrochages. Cependant la Corée du Nord, de plus en isolée sur la scène internationale, a proclamé qu’elle souhaitait relancer les discussions. Preuve qu’en dernier recours, elle préfèrera encore discuter que bombarder.


Club du Millénaire : Soline Kauffmann, Victoire Coindreau, Philippe-Adrien Chaix, Pauline Cornus, Louis-Marie Bureau.



[1] Catherine GOUËSET, Chronologie des relations entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, L’Express, 23 novembre 2010. Source : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/chronologie-des-relations-entre-coree-du-nord-et-coree-du-sud_763565.html

[2] Vincent JAUVET, Affaires Etrangères, 2009.

Source : http://globe.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/03/10/vers-une-guerre-en-coree-du-nord.html

[3] International Crisis Group, North Korea : The Risks of War in the Yellow Sea, in Asia Report n° 198, 2010.

Source : http://www.crisisgroup.org/en/regions/asia/north-east-asia/north-korea/198-north-korea-the-risks-of-war-in-the-yellow-sea.aspx

[4] Peter TETTEROO, Raymond FEDDEMA, Welcome to North Korea, 2001.

Source : http://www.youtube.com/watch?v=FJ6E3cShcVU

[5] US Department of State, Background Note : North Korea.

Source : http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/2792.htm

[6] Hwang EUI-GAK, The Korean Economies: a Comparison of North and South, 1993.

[7] C.S. Eliot KANG, North Korea’s international relations : the successful failure ?, in Samuel S. KIM, The International Relations of Northeast Asia, 2004.

[8] Pascal BONIFACE, Corée du Nord, la rationalité de l’irrationalité, 2010.

Source : http://www.pacainfoeco.com/actune/2010/nov10/101125.boniface.html

[9] Al-Jazeera,  101 East, Learning Liberty, 2011.

Source :  http://english.aljazeera.net/programmes/101east/2011/01/2011113105526859511.html

[10] Source : http://www.csmonitor.com/World/terrorism-security/2010/1229/South-Korea-says-it-will-prepare-for-unification-with-North


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