Le développement des mouvements évangélistes en Afrique de l’ouest

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Les mouvements évangélistes bénéficient d’une audience croissante sur le continent africain, dépassant largement le champ religieux. Leur étude suppose d’abord de définir le terme d’ « évangélisme », qui a désigné des réalités très diverses au cours de l’histoire. Il dérive étymologiquement de deux mots grecs issus de la même racine : euangelion (bonne nouvelle ou évangile) et euangelizômai (annoncer, proclamer ou porter la bonne nouvelle). L’évangélisation n’est donc pas spécifique aux communautés évangélistes. L’église catholique, romaine et apostolique fut la première à prétendre à l’évangélisation mais le terme désigne aujourd’hui un grand nombre de mouvements religieux chrétiens. Ceux-ci se démarquent du culte romain par une série de caractéristiques partagées. Mais il faudra opérer un bref retour historique pour comprendre leur diversité.

Origines historiques de l’évangélisme.

Notons d’abord une certaine unicité des communautés religieuses évangélistes. Elles promeuvent la conversion, c’est-à-dire une nouvelle naissance devant aboutir à la piété personnelle et un mode de vie basé sur la parole du Christ. En cela, les évangélismes se situent dans la continuité de la réforme protestante du XVIème siècle, souhaitant revenir à une lecture plus fidèle de la Bible, par l’accès du croyant au texte religieux sans intermédiaire (d’où la multiplication des traductions de la Bible en langue vernaculaire à cette époque) et la vision du salut de l’âme par la grâce, les actes ne faisant plus foi. Le protestantisme envisage donc l’Eglise, la religion comme une communauté spirituelle plutôt qu’une structure sociale hiérarchisée. L’évangélisme s’inscrit dans la continuité de la réforme, acmé d’un mouvement de contestation de l’Eglise catholique. Souhaitant à l’origine mettre fin à certaines pratiques comme la vente d’indulgence ou les mœurs de hauts dignitaires de l’Eglise, elle devient rapidement un mouvement structuré et schismatique. A la même époque que LUTHER l’un des Grands réformateurs, le Suisse ZWINGLI, va connaître un grand succès à Zurich où il lance un mouvement de réforme par la plume et l’épée, avec le soutien de plusieurs édiles. Son disciple Conrad GREBEL est considéré comme le père de l’église anabaptiste. Refusant la soumission de l’église à un conseil municipal et l’institutionnalisation de son mentor, il fonde la communauté des frères suisses, communauté anabaptiste qui fera rapidement des émules. Celle-ci désire poursuivre l’élan initié par LUTHER. Selon la confession de Schleitheim rédigée en 1527, texte canonique pour le courant anabaptiste : « le baptême est réservé aux consentants de la foi, c’est-à-dire aux adultes sûrs de la rédemption et qui veulent vivre fidèlement le message du Christ. Le pasteur est élu librement par la communauté et n’est pas investi du sacerdoce. Sont exclus de la cène tous les fidèles tombés dans l’erreur ou le péché. La séparation du monde est totale aussi bien religieusement que politiquement. Il s’agit de se séparer de toutes les institutions n’étant pas dans l’Évangile. Un anabaptiste ne peut pas remplir de charge civile (droit de glaive). Il ne doit jamais prêter serment ». La cène est également considérée symboliquement, comme cérémonie du souvenir faite avec du pain sans levain et du vin. Les anabaptistes contestent donc la thèse luthérienne de la consubstantiation, voulant que le pain et le vin se transforment en chair et en sang tout en conservant leurs propriétés physiques ; ils s’opposent pareillement à la transsubstantiation catholique qui suppose la subrogation du pain et du vin. A la même époque aux Pays-Bas, Menno SIMONS fonde le mouvement évangélique mennonite. Choqué par l’attaque d’un monastère de Munster en 1534 par une centaine d’anabaptistes qui périront durant l’assaut, SIMONS en fera un mouvement non-violent qui compte aujourd’hui plus de 1 300 000 fidèles à travers le monde.

L’évangélisme se construira dans un second mouvement de rupture avec l’église anglicane. Apparu en Angleterre au cours du XVIème siècle, il s’inspire de Calvin et s’organise sur le modèle des premières communautés chrétiennes. Sa fondation est attribuée au théologien anglais Robert BROWN. Celui-ci développe l’idée que l’Eglise doit être fondée par une alliance passée explicitement entre des individus qui s’estiment touchés par la grâce, entendue au sens calviniste. La persécution anglicane fera fuir la plupart de ses fidèles vers les Etats-Unis. En concomitance avec la révolution agricole et industrielle anglaise, on assiste au début du XVIIIème siècle au développement des Eglises méthodistes. Le méthodisme est un courant du protestantisme évangélique qui réunit aujourd’hui 75 millions de personnes. Cette Eglise a été fondée au XVIIIème siècle par le prédicateur John WESLEY qui partit lui aussi prêcher la bonne nouvelle aux États-Unis.

L’évangélisme s’implante en Afrique au début du siècle dernier, il constitue la mouvance religieuse connaissant la plus grande expansion dans le monde depuis le milieu du XXème siècle. Le phénomène est particulièrement visible en Afrique de l’Ouest puisqu’on y recense 125 millions d’évangélistes contre 70 millions en 1970. Les mouvements évangélistes visent à réaffirmer la foi de l’individu dans sa manière de vivre. L’origine de la rupture avec les Eglises catholique et anglicane fut le refus de soutenir ce qui leur apparut comme une décadence et des comportements de luxure et d’insouciance. Si les évangélistes européens du XVIème et du XVIIème siècle s’opposaient à l’institutionnalisation et aux pouvoirs religieux et politique, l’évangélisme africain est fortement structuré et politisé. Nous nous interrogerons donc sur la tension pouvant exister entre les caractéristiques de ce pentecôtisme moderne et ses divergences avec les valeurs des premières communautés évangélistes.

Les dynamiques de l’évangélisme en Afrique occidentale

La croissance de l’évangélisme d’Afrique occidentale est parfois attribuée au soutien des États-Unis, attachés à promouvoir leur modèle religieux. Néanmoins les travaux menés depuis une quinzaine d’années par des chercheurs européens et africains nuancent l’image d’une religion importée, extérieure au continent. L’implantation du pentecôtisme en Afrique s’est produite en deux temps : par le pentecôtisme « historique » puis par le néo-pentecôtisme. Les premières initiatives évangélistes en Afrique de l’Ouest remontent à 1914 dans les colonies anglaises, notamment au Liberia. Elles se sont poursuivies au Burkina-Faso en 1921, au Ghana et au Nigeria dans les années 1930. Les États-Unis ne sont pas étrangers à ce développement puisqu’il s’est produit par l’action d’une fédération de communautés pentecôtistes américaines, les Assemblées de Dieu, créées face à la montée en puissance du Réveil pentecôtiste. Très puissantes, elles ont envoyé un certain nombre de missions en Afrique, qui ont-elles-mêmes encouragé la création d’Eglises africaines autonomes. Celles-ci ont à leur tour évangélisé les pays voisins, toujours soutenues l’assistance financière et matérielle des Assemblées de Dieu. Les moyens mis à disposition sont divers : on parle de plus en plus du « télévangélisme » qui utilise les médias pour prêcher la « bonne parole ». De manière générale, les programmes télévisés, radios, livres, les conférences rassemblant des milliers de fidèles dans des lieux publics tels que des stades caractérisent l’évangélisme moderne. L’accession au pouvoir de Georges W. BUSH, lui-même membre d’une église évangélique, a encore accru le soutien de l’administration américaine aux mouvements pentecôtistes africains. On peut souligner à titre d’exemple l’impact de l’évangélisme dans la région du Darfour depuis le début des années 2000. L’administration BUSH y a fortement soutenu la minorité chrétienne du Sud-Soudan depuis 2001 : Colin POWELL, Condoleeza RICE ont rapidement parlé de « génocide » et imposé des sanctions économiques et diplomatiques au gouvernement soudanais (proposition d’une résolution à l’ONU définissant les évènements comme un génocide en 2004, sanctions économiques par le Sudan peace act en 2001, condamnation publique du gouvernement soudanais, enquêtes, etc.). L’organisation Samaritan Purse, association humanitaire évangélique très présente dans la région, est connue pour avoir des liens étroits avec la famille BUSH. Outre le soutien aux victimes de la situation intérieure, elle a pour mission l’évangélisation de la région.

L’influence anglo-saxonne ne suffit cependant pas à expliquer la montée de l’évangélisme. Le renouveau pentecôtiste peut s’observer dès les années 1970, d’abord dans les pays anglophones comme le Nigeria ou le Ghana, plus tardivement dans les pays francophones au cours des années 1990. Ce renouveau engendre l’apparition de nouveaux acteurs chrétiens transnationaux, et la multiplication d’initiatives locales. Récemment on observe d’ailleurs un début d’implantation du pentecôtisme dans des pays musulmans comme le Sénégal. Le pentecôtisme n’est pas non plus un phénomène massif. Il n’est en fait majoritaire nul part. Par ailleurs sa répartition est inégale, entre les pays comme au niveau interne. Conséquence de l’absence d’autorité centrale et de la porosité avec d’autres croyances évangéliques, on dispose enfin de peu de chiffres précis sur le nombre d’Églises et de pratiquants. Le mouvement pentecôtiste est en concurrence avec le catholicisme, l’islam, d’autres sectes protestantes, mais aussi avec les cultes locaux et les syncrétismes entre cultes locaux et pratiques religieuses occidentales. C’est néanmoins la mouvance chrétienne qui connaît la plus forte croissance puisqu’on parle de 125 millions de pentecôtistes en Afrique Noire. Le Nigeria est le pays africain comportant le plus d’adeptes, derrière le Brésil, la Corée du Sud et les Etats-Unis. Il n’y a donc pas de mainmise extérieure possible : le développement du pentecôtisme pourrait dépendre moins des influences extérieures que d’un contexte socio-économique propice à ce développement.

Le succès de l’évangélisme est souvent attribués à la crise de la dette africaine, ayant marqué les années 1980. L’influence des conditions économiques en général est importante pour comprendre le succès du pentecôtisme en Afrique de l’Ouest. Au cours des années 1980 l’économie africaine s’est largement détériorée avec la « crise de la dette » comme le souligne l’exemple du Ghana. L’effondrement du prix du cacao dans les années 1960 a par ailleurs abouti à une famine générale dans les années 1980. Ces problèmes ont favorisé l’augmentation du nombre de fidèles évangélistes, à la recherche d’assistance face à l’échec des États. Nombre d’individus en détresse sociale ont sans doute trouvé des réponses dans les discours évangélistes, au détriment des gouvernements. Les églises évangélistes se veulent d’ailleurs des endroits où les plus marginaux ont leur place. De par les ressources collectées par les pasteurs et les fidèles, certaines églises possèdent des infrastructures très développées : hôpitaux, centres sociaux, universités, garages, banques, stades pour accueillir les fidèles en masse etc. En parcourant les hôpitaux, les écoles et même les espaces publics pour prêcher la bonne parole et convertir les populations, les évangélistes entendent apparaître comme plus proches du « peuple » que les élites politiques. La doctrine évangélique s‘attache également à promouvoir une redéfinition des rapports sociaux en rupture avec la tradition, par la rupture avec la famille élargie et l’autonomisation de l’individu. Il s’agit ici de s’affranchir de son passé pour « aller de l’avant ». L’idée de renaissance suppose de couper les liens avec son ancienne vie, à commencer par le cercle familial.

La doctrine évangéliste représente enfin un véritable outil de réussite sociale. Le pentecôtisme accordant une importance particulière à la promesse de réussite et de richesse pour ses adeptes, nombre de jeunes Africains voient dans le métier de pasteur un  moyen de faire fortune sans difficulté. Le ton est donné avec cette citation d’un pasteur américain milliardaire, Creflo DOLLAR, venu en Ouganda pour voir les adeptes : « C’est grâce à Dieu que je suis sorti de la pauvreté et possède désormais un avion privé. Pour réussir, il faut avant tout devenir évangéliste. (…) Vous devez aussi avoir confiance en Dieu (…), épargner, faire des projets d’avenir et écouter le Saint-Esprit ». Les églises pentecôtistes deviennent souvent de véritables entreprises, tirant profit de la situation de précarité ou de pauvreté de la population locale. Anouk BATARD, définit d’ailleurs le pentecôtisme comme un « affairisme décomplexé, lobbying politique sur fond de désespérance sociale »[1]. L’aspect entrepreneurial est renforcé d’autant par la multitude de produits dérivés vendu par les églises : tee-shirts à l’effigie du pasteur officiant et de Jésus, Cds, DVD des « shows », etc. Ces produits, tout comme les collectes de fonds ou les prières personnalisées (à titre d’exemple une prière personnalisée d’un pasteur coûte environ 50 000 shillings en Ouganda, 100 000 shillings pour un conseil personnalisé) sont exempts de taxes. Les profits sont donc immenses et si une part est employée pour les œuvres de charité, la grande majorité enrichit les responsables de la communauté. Les pasteurs deviennent des vedettes nationales dont le prestige est accru par les shows « à l’américaine » et les passages réguliers à la télévision. Réussite financière et évangélisme sont désormais assimilés pour une partie des populations africaines, qu’entretient la compétition entre pasteurs pour afficher les plus belles voitures, les villas les plus luxueuses. Un nombre croissant de personnes se déclarent logiquement « miraculées » ou « sauvées » par Dieu et, invoquant leurs visions divines, créent leur propre Eglise évangéliste.

Les mouvements pentecôtistes africains sont donc très divers et inégaux. Tandis que des mega churches parviennent à rassembler des dizaines de milliers de fidèles en un même lieu, des Eglises rassemblant parfois quelques dizaines de fidèles se multiplient localement. Elles constitueraient aujourd’hui les communautés les plus dynamiques. L’Afrique semble élaborer son propre pentecôtisme, par un processus de réinterprétation, d’autonomisation et d’innovation : les Eglises locales se détachent progressivement de leur structure missionnaire initiale et des Eglises « dissidentes » naissent, à l’initiative d’entrepreneurs africains. Le cas du Nigeria illustre cette situation. On y assiste depuis les années 1980 à l’explosion du nombre d’Eglises évangélistes dans ce pays, certaines ayant acquis un poids très important comme la Deep Life Bible Church de William KUMUYI. Fondée en 1982, elle s’est développée à partir d’un groupe de prière datant de 1973 sur le campus de Laos. De même, la Redeemed Christian Church of God, fondée en 1952, a pris une ampleur nouvelle dans les années 1980 après l’arrivée du pasteur Enoch ADEBOY. Citons également la Winner’s Chapel ou la Church of God Mission, fondée par le révérend Benson IDAHOSA. Au Ghana, l’International Central Gospel Church ainsi que la Christian Actian Faith Ministries sont des structures typiques du renouveau pentecôtiste : des milliers de personnes assistent à ses cultes et elles affichent une ambition universelle, dépassant le cadre du continent africain.

L’Afrique participe aujourd’hui fortement à la production théologique du pentecôtisme, jusqu’à devenir un pourvoyeur d’influence plus qu’un simple récepteur. Le pentecôtisme africain prétend ainsi contribuer à la rechristianisation de l’Europe par l’implantation d’antennes en France, en Angleterre, aux États-Unis, au Japon, en Inde, voire en Ukraine pour la ghanéenne Church of Pentecost. Comptant sur sa puissance financière et le soutien d’une part importante de la population, l’évangélisme est progressivement devenu un lobby avec lequel compter, à l’échelle locale ou nationale. Dans certaines régions l’assistance aux offices a pris un intérêt professionnel en termes de réseaux, et une lettre de recommandation signée d’un pasteur peut représenter une aide précieuse pour postuler à un emploi. Les évangélistes sont situés à des postes-clé dans les administrations des plusieurs pays de l’Afrique de l’ouest : un tiers des parlementaires ougandais se déclarent évangélistes. La première dame du pays Janet MUSEVENI soutient activement le mouvement, à l’instar de la femme du président sortant de la Côte d’Ivoire Simone GBAGBO, et a contribué à changer la politique de lutte contre le VIH, prônant l’abstinence sexuelle avant le mariage et condamnant l’usage du préservatif.

L’avenir de la politique africaine semble de plus en plus lié aux courants évangélistes, l’appartenance à une communauté apparaissant progressivement comme un atout électoral. Les dirigeants africains s’adjoignent de plus en plus fréquemment les services d’un conseiller évangéliste, comme Dion ROBERT auprès de Laurent GBAGBO. Le dernier président du Bénin, Mathieu KEREKOU, a de son côté prononcé un discours évangéliste pour son départ de la présidence en 2006. La figure de Maxime KABORE incarne ce mélange de religieux et de politique : pasteur de profession, il a annoncé en 2010 sa candidature à la présidence du Burkina-Faso pour le scrutin du 21 novembre. Construit sur la condamnation de la corruption de l’homme face au pouvoir et à l’argent, l’évangélisme devient sur le continent le plus pauvre au monde, un des plus sûrs moyen de s’enrichir et acquérir un statut politique.

Club du Millénaire : Victoire Coindreau, Pauline Cornus, Louis-Marie Bureau, Antoine Mazot, Simon Rumel.


[1] Anouk BATARD, Le lobby évangélique à l’assaut de l’Ouganda, 2008.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/01/BATARD/15486

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