La minorité ouïghoure : écho international d’une question locale

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Quoique peu médiatisée, la question ouïghoure a progressivement acquis un écho sur la scène internationale. Elle met en jeu de nombreux acteurs, des  gouvernements aux communautés religieuses et ethniques en passant par les actions de groupes terroristes. Actions qui prennent un écho singulier, vus les intérêts économiques de la région. Nous tenterons de mettre en perspective les composantes d’un problème qui outrepasse largement le cadre d’un conflit « classique » portant sur un différend de frontières. Il importe en premier lieu de replacer l’ethnie ouïghoure dans son contexte historico-géographique. Les Ouïghours sont un peuple turcophone et musulman sunnite d’Asie Centrale, apparenté aux Ouzbeks. Avant de se sédentariser dans l’actuel Xinjiang, province occidentale chinoise à la frontière du Kazakhstan, il s’agissait d’un peuple nomade établi en Mongolie. Les Ouïghours furent intégrés une première fois à la Chine en 1759, alors sous la domination mandchoue de la dynastie Qing. La région resta occupée jusqu’en 1862, où se produisit une révolte établissant un nouveau royaume indépendant : le Turkestan oriental. Sous la pression du Royaume-Uni, l’empire chinois finit par annexer la région le 18 novembre 1884 et le baptisa « Xinjiang » (« nouvelle frontière »). De fréquentes velléités d’indépendance émailleront la parenthèse nationaliste (1911-1949), jusqu’à la prise de pouvoir par le Parti communiste chinois.

La région est aujourd’hui peuplée en majorité de chinois hans, la principale ethnie chinoise. Les tensions y sont fréquentes avec les communautés locales, ce peuplement étant perçu comme une colonisation par la population ouïghoure. Dru C. GLADNEY y voit la source du différend entre les communautés et considère que ce « colonialisme » a suivi plusieurs phases[1]. Pour lui, il « s’est affirmé selon un processus commençant par l’occupation communiste du territoire, qualifiée de « libération pacifique » et qui s’est poursuivi par l’intégration au moyen de l’immigration, de la catégorisation comme « minorité ethnique » et de la réécriture totale de l’histoire. Dans ces conditions, la voie d’un séparatisme autochtone a peu de chances de succès. » Les Ouïghours ont donc fini par être stigmatisés et sont victimes de discriminations à divers niveaux. Ils sont d’abord les premières victimes du chômage : les emplois de la région sont réservés aux seuls Hans, les Ouïghours étant envoyés travailler de force sur la côte. Par ailleurs la langue ouïghoure n’est plus enseignée à l’école, primaire comme secondaire, quoique le gouvernement chinois affirme poursuivre une politique de bilinguisme du système scolaire. Même la loi sur l’affichage bilingue n’est plus respectée et voit l’exclusivité du chinois[2]. Le centre historique et culturel ouïghour de la vieille ville de Kashgar est pour sa part en passe d’être démoli, officiellement pour parer aux risques de tremblement de terre. Il est également interdit aux jeunes Ouïghours de moins de dix-huit ans de pratiquer leur religion, à savoir de recevoir une éducation religieuse et de pénétrer dans une mosquée. Enfin, il est quasi-impossible à un Ouïghour d’obtenir un passeport.

D’après le dernier recensement, réalisé en 2000, 18 millions de personnes sont établies au Xinjiang. Elles comptent 47% d’Ouïghours et 40% de Hans (alors qu’ils ne représentaient que 6% de la population en 1949), le reste étant composé d’autres ethnies (Kazakhs, Ouzbeks, Tatars, Kirghizes)[3]. Comment expliquer la continuité de cette politique de peuplement par le gouvernement chinois et son affirmation récurrente qu’il « ne lâchera jamais le Xinjiang ? » En dépit de son éloignement géographique, culturel et de ses élans indépendantistes, la région comporte des intérêts capitaux pour Pékin. Intérêts évidemment stratégiques puisqu’elle se trouve à la frontière de la Russie et du Kazakhstan, mais surtout économiques. Depuis une trentaine d’années le Xinjiang n’est plus une zone-tampon entre l’ex-URSS et la Chine, mais est devenu un véritable pont permettant à Pékin d’être influente à la fois en Asie du sud-est et au Moyen-Orient. Il lui permet dans une certaine mesure de contrebalancer l’influence de la Russie auprès des anciennes républiques socialistes. Le Xinjiang a donc pris une valeur nouvelle aux yeux de la Chine comme pour d’autres acteurs régionaux et internationaux.


Enjeux économiques du Xinjiang et politiques de développement[4],[5].

Le déclin des puits pétroliers du Nord-est de la Chine (autour de la Mandchourie) et le désir d’indépendance de la Chine vis-à-vis du Moyen Orient ont rendu les ressources du Xinjiang primordiales pour l’économie chinoise. Selon le Wall Street Journal le Xinjiang serait plus riche en matière première que l’Arabie Saoudite. Il recèlerait des gisements pétroliers de 410 000 km², 8,2 milliards de tonnes de pétrole et 2,5 millions de m3 de gaz naturel. Avec 80% des réserves nationales et 14% de la production domestique de pétrole, le Xinjiang est la seconde région productrice de pétrole de la Chine. On y réalise également un tiers de la production nationale de gaz naturel et il s’agit de la première région productrice de charbon (40% des réserves nationales). Il possède enfin de conséquents gisements d’uranium. L’isolement extrême de la région, sa géographie montagneuse et désertique favorisent néanmoins l’archaïsme des moyens de communication et de transports vers l’est du pays. Le fait que les gisements se trouvent dans des zones à majorité ouïghoure pose des problèmes sécuritaires. Les travaux de construction des centres d’extraction et de modernisation des infrastructures de communication sont effectués par les colons hans et sont de fait la cible d’attentats des partisans ouïghours, ce qui décourage les investissements du gouvernement.

Par conséquent les ressources énergétiques du Xinjiang n’ont pas impulsé de dynamique de création de richesses puisqu’elles ont été directement exportées pour être traitées dans d’autres régions. Certains responsables ouïghours parlent à ce propos de « pillage des ressources naturelles ». Bien que le gouvernement chinois ait initialement souhaité garder la mainmise sur les gisements pétroliers, il a décidé dans les années 1990 de faire appel à des entreprises étrangères pour financer ses projets. Même si l’offre n’a attiré dans un premier temps que peu d’investissement, en raison des installations de transport, un accord entre les entreprises nationales japonaises et chinoises a donné le coup d’envoi de la prospection internationale. Nombre aménagements ont donc été réalisés comme la construction d’une autoroute traversant le désert du Takla-Makan[6], celle d’un oléoduc entre le Kazakhstan et le centre de la Chine ou celle d’un chemin de fer. L’enjeu pétrolier acquiert donc une dimension régionale. Son positionnement entre le Kazakhstan, grand producteur de pétrole, la Chine côtière et les pays d’Asie du sud-est, offre au Xinjiang un emplacement stratégique. En 1997, la Chine et le Kazakhstan ont d’ailleurs conclu un accord d’exploitation et d’acheminement du pétrole kazakh. Cette « Route de la Soie du XXIème siècle »  ralliant la côte chinoise a d’abord emprunté le chemin de fer, puis l’oléoduc. Même si de nombreux obstacles s’opposent à ces travaux « herculéens » (coûts élevés, délais, risque sécuritaire, etc.), les tentatives de développement du Xinjiang ne sont pas une nouveauté.


La première initiative de ce type remonte à 1954, avec la création du Corps de production et de construction du Xinjiang, (Xinjiang Shengchan Jianshe Bingtuan). Il s’agit d’une organisation gouvernementale économique et semi-militaire, véritable « Etat dans l’Etat ». Il constitue non seulement la première force économique de la région, grâce à un dynamisme qui lui permet d’intégrer sans cesse de nouveaux migrants, mais représente aussi un auxiliaire précieux des forces de sécurité en cas de troubles. Dans le contexte de réaffirmation de la souveraineté nationale et de centralisme des années 1950, le CPCX avait vocation à encadrer les flux massifs de migrants han vers un « nouvel Eldorado ». Les membres de ce corps ont formé la base de la colonisation han, qui a pris de l’ampleur au fur et à mesure que le réseau de transport s’améliorait. Ce processus de colonisation a permis d’affermir le contrôle chinois sur la région, notamment le long des axes de transport stratégiques et dans la zone frontalière avec l’URSS. Cette colonisation a évidemment exclu les Ouïghours du partage des richesses de la région. Les investissements, dirigés vers les zones de colonisation, ont essentiellement profité aux Hans, via des dotations importantes du gouvernement central au CPCX (ce dernier étant subventionné à près de 80% par l’Etat chinois). Ces derniers se sont également enrichis grâce aux ressources naturelles ou à leur position-clé sur les axes commerciaux, intra comme interétatiques. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant est logiquement bien plus élevé dans les zones de peuplement han que dans les régions à majorité ouïghoure. De même que pour les ZES[7], ces politiques d’injection de capitaux dans les zones de colonisation ont généré d’importantes inégalités socioéconomiques le long des lignes ethniques. Celles-ci se sont ajoutées à la logique de domination qui caractérise les rapports entre Pékin et le système politique régional et ont renforcé le malaise des populations ouïghoures.

Quoique conscientes du potentiel d’instabilité de cette situation, les autorités chinoises ont continué d’encourager l’immigration han et sévèrement réprimé toute forme de contestation. Le développement économique du Xinjiang est aujourd’hui une question primordiale dans le discours officiel pour le renforcement de l’unité nationale (Minzu tuanjie) et justifie la lutte contre le séparatisme. Depuis 1949 le Xinjiang a ainsi bénéficié d’importants transferts financiers, sous forme de subventions fiscales, de dotations aux entreprises d’État, de prêts ou d’allocations budgétaires. La région figurerait parmi les provinces chinoises ayant le plus bénéficié des transferts en provenance du gouvernement central, ce qui correspondrait à plus de 20% du PIB régional entre 1981 et 1995. Le maintien au Xinjiang d’un puissant secteur d’entreprises d’État en dépit de la libéralisation de l’économie chinoise, la prédominance de l’investissement par l’État central dans la formation de capital fixe sont révélateurs du rôle-moteur joué par Pékin. Le Xinjiang est aujourd’hui la province du « Grand-ouest » chinois qui dispose du PIB par habitant le plus élevé, et se classe au 12ème rang des 31 provinces chinoises, alors qu’elle était la plus pauvre il y a une trentaine d’années. Au tournant de l’année 2000, la Région autonome des Ouïghours du Xinjiang a été parallèlement intégrée à ce « Plan de développement du Grand-ouest » : durant les décennies 1970-1980, le développement des provinces côtières a été privilégié au détriment des régions de l’Ouest, et les autorités chinoises semblent conscientes de la nécessité d’intégrer les populations de l’Ouest et les minorités nationales dans la dynamique de croissance que connaît le pays, afin d’en assurer la stabilité. Ce plan s’est articulé autour de plusieurs axes. Il a d’abord visé au développement des infrastructures de transport, par des projets comme la ligne de chemin de fer qui relie depuis peu le Tibet au reste de la Chine, ou l’oléoduc raccordant le pays à ses marges centre-asiatiques. La restructuration de l’activité économique dans l’ouest de la Chine avait également pour objectif la promotion de l’agriculture et des activités touristiques, afin d’augmenter le niveau de vie des populations, la modernisation des techniques de production et l’innovation technologique.

Le développement économique du Xinjiang doit néanmoins passer par l’attraction d’investissements étrangers, notamment via des réductions fiscales. Au-delà des mesures juridiques et fiscales que prévoit le plan, le gouvernement chinois s’emploie à le financer et a accru les dotations aux budgets provinciaux concernés : celles-ci ont augmenté au Xinjiang de près de 22% entre 2003 et 2004, pour représenter 60,7% du budget régional en 2004. Pékin est néanmoins confronté à un déficit budgétaire important et ne peut à lui seul assurer les investissements titanesques que requiert la région. Or les investissements étrangers, censés constituer le second moteur de ce plan de développement, ne sont pas au rendez-vous. Les investisseurs sont généralement dissuadés par une corruption endémique, un environnement juridique encore moins sûr que dans le reste de la Chine, les faibles capacités de gestion des cadres locaux et le manque de qualification de la main d’œuvre. Alors qu’il avait doublé entre 2001 et 2002, le montant des investissements étrangers au Xinjiang a ainsi stagné entre 40 et 45 millions de dollars jusqu’en 2004, la région ne se classant la même année qu’au 28ème rang des provinces chinoises en termes d’investissement étranger direct. Malgré le développement régional engendré par le programme, la question de la répartition des richesses générées reste posée. Certes les Ouïghours bénéficient de l’amélioration générale des infrastructures de transport, sanitaires et éducatives. La croissance du Xinjiang bénéficie néanmoins en grande partie aux zones à majorité Han. En 2004, dans les préfectures à forte majorité Han et avec une forte proportion de membres du CCPX, le revenu moyen des ménages ruraux s’élevait ainsi à 6000 yuans ; il tombait entre 1000 et 3 000 yuans dans les préfectures à majorité ouïghoure, les inégalités de revenus s’accentuant progressivement, comme dans le reste de la Chine. Tant que Pékin et le gouvernement régional ne prendront pas en compte ce phénomène, la stratégie de stabilisation, basée sur un contrôle politique étroit et une croissance forte, risque d’aggraver les tensions ethniques au Xinjiang. Celles-ci ont déjà provoqué des troubles au cours des deux dernières décennies, du fait de l’évolution du contexte politique en Chine et de l’influence des régions musulmanes voisines (l’ensemble pakistano-afghan et l’Asie centrale ex-soviétique).

L’opposition ouïghoure.

Les mouvements de rébellion ouïghours remontent à l’annexion de la région par la Chine au XVIIIème siècle et se sont intensifiés au cours des années 1990, face à la répression han. Plusieurs émeutes ont éclaté à la fin des années 1990, provoquant des dizaines de victimes. Par ailleurs des policiers chinois ont tiré en 1997 sur des manifestants qui réclamaient la libération d’Ouïghours arrêtés la veille, faisant plus d’une centaine de morts et des milliers de prisonniers, accusés d’actes contre-révolutionnaires et de terrorisme. A ces mouvements violents plus ou moins spontanés s’ajoutent des groupements terroristes ouïghours structurés, dont l’organisation coïncide avec l’indépendance des républiques musulmanes d’Asie centrale, dont le Kirghizstan. Le plus puissant est le Mouvement Islamiste du Turkestan Oriental (MITO). Son ancien dirigeant, Hasan MASSUM, était lié à Oussama BEN LADEN. Une centaine de Ouïghours ont d’ailleurs été entraînés en Afghanistan et au Pakistan pour combattre aux côtés de groupes terroristes, bien que le gouvernement chinois parle d’un millier d’individus. La médiatisation internationale du mouvement remonte à la décision du secrétaire d’Etat américain Richard ARMITAGE de rajouter le MITO sur la liste des groupes terroristes internationaux le 30 août 2002. Ceci entraînant nombre de sanctions, notamment le gel des ressources économiques de toute personne liée de près ou de loin à l’organisation. Dans la foulée, l’ONU a déclaré à son tour le MITO comme groupe terroriste. Ces déclarations ont satisfait le gouvernement chinois, qui comptait sur une inclusion du MITO à la liste des groupes terroristes pour appuyer sa politique répressive à l’égard des Ouïghours. Les protestations ont afflué à la suite de cette déclaration, notamment de la part d’Enver CAN, le président en exil du Congrès National du Turkestan Oriental. A ses yeux le MITO est un mouvement quasi-inconnu dans le Xinjiang, et les conséquences de ces prises de positions internationales pourraient être néfastes à la population ouïghoure. Amnesty International regrette également que les États-Unis n’aient pas précisé que le MITO ne représentait pas l’intégralité de la population ouïghoure. Face aux remous, le gouvernement américain a précisé qu’il ne cautionnait pas pour autant le comportement des autorités chinoises à l’égard du Xinjiang. Il n’en demeure pas moins que leurs déclarations à l’égard du MITO ont facilité la politique de Pékin, qui assimile la contestation ouïghoure aux « trois forces néfastes » (séparatisme, extrémisme et terrorisme). Les attentats du 11 septembre 2001 et la vague anti-terroriste lui ont permis de justifier sa politique répressive et d’occulter la résistance pacifique ouïghoure. Ce phénomène est en cours d’évolution, la presse internationale et les gouvernements ayant progressivement constaté l’audience mineure du terrorisme auprès des populations. En 2008, le gouvernement américain a d’ailleurs annoncé la libération de cinq prisonniers ouïghours, capturés au Pakistan en 2004 et retenus à Guantanamo comme terroristes[8]. Soupçonnés d’occuper des postes dans l’organisation Al-Qaïda, ils ne comprenaient pas l’arabe, à l’instar de la plupart des terroristes ouïghours, et leur seule revendication politique était une reconnaissance sur la scène internationale. Les États-Unis sont finalement revenus sur leur attitude vis-à-vis du MITO, ce qui a porté un coup à la légitimité de la politique de Pékin au Xinjiang .

Les évènements survenus en 2008 illustrent l’instrumentalisation par le gouvernement de la contestation ouïghoure. Celui-ci avait attribué à un groupe islamiste terroriste ouïghour la préparation d’attentats à Shanghai et à Kunming dans le Yunnan, province du sud-ouest de la Chine. Pékin appuyait ses déclarations par une cassette dans laquelle les terroristes promettaient de frapper au moment des Jeux Olympiques. L’analyse de cette vidéo laisse supposer qu’il s’agit d’un montage, les « terroristes » ne maîtrisant pas la langue ouïghoure. Le 4 octobre de la même année, peu avant l’ouverture des Jeux Olympiques, un attentat a eu lieu à Kashgar, tuant seize officiers de police. Les auteurs auraient été deux Ouïghours aux dires du secrétaire du parti communiste chinois à Kashgar, Shi DAGANG. La presse occidentale parle de son côté de « fabrication chinoise » : trois touristes étrangers ont assisté à la scène depuis la fenêtre de leur hôtel. Les vingt-sept photographies qu’ils ont prises comme leur témoignage au New York Times[9] ne concordent pas avec la version officielle de l’attentat présentée par les autorités chinoises.

Les derniers événements en date sont les émeutes du 5 juillet 2009[10], qui ont replacé la question ouïghoure au cœur de l’actualité internationale. Elles découlent d’un mouvement de protestation pacifique, en réaction à un incident meurtrier dans une usine de jouets à Shaoguan (dans la province de Canton). Des ouvriers ouïghours ont été accusés de viol sur une femme han, ce qui a provoqué une attaque des ouvriers hans à l’encontre de leurs collègues ouïghours, dans la nuit du 25 au 26 juin 2009. Les chiffres officiels parlent de deux tués et 118 blessés. Devant l’absence de réaction des autorités, un rassemblement pacifique s’est organisé le 5 août. Celui-ci a dégénéré et des civils hans ont été pris pour cibles. Face à la répression le calme est revenu, mais les émeutes rappellent que la marginalisation des Ouïghours demeure au cœur de l’instabilité régionale. Rebiya KADEER, présidente du Congrès Mondial des Ouïghours, a d’ailleurs déclaré lors du rassemblement des Ouïghours de France le 8 juillet 2009 : « Le gouvernement chinois a réussi à convaincre la communauté internationale que nous étions très heureux sous ses règles. En réalité, nous vivons dans un immense camp de concentration à ciel ouvert. Aidons-les ! Ils ont besoin que l’on parle d’eux. »

La question ouïghoure, un enjeu turc ?

Nous avons mentionné la turcité de l’ethnie ouïghoure, culturellement proches et partageant un passé commun aux Turcs[11]. Cette proximité s’illustre même au niveau linguistique, les deux idiomes présentant de telles similitudes qu’il est possible à un Turc et un Ouïghour de converser sans difficulté. Le Xinjiang a longtemps vécu sous un pouvoir turco-mongol, soumise à la domination de différentes ethnies : Mongols, Ruan-ruan, Xiongnu, Turks ou Khitans. Les deux communautés ont donc entretenu « au tournant du premier millénaire » des rapports suffisamment proches pour permettre « l’émergence d’un nouveau substrat culturel »[12]. Deux phénomènes ont renouvelé leur proximité.

Le premier est l’islamisation, c’est-à-dire la réitération, le renouvellement de l’Islam à l’intérieur de la communauté ouïghoure. Les écoles jadidistes ont joué à cet égard un rôle important ; plus que de simples instances éducatives, les formations qu’elles proposent permettent l’envoi d’étudiants ouïghours à l’étranger. Ceux-ci reviennent alors pour bâtir de nouveaux établissements ou diffuser des positions nationalistes et islamistes à travers la presse[13]. Ces écoles promeuvent les théories panturquistes et encouragent le retour à la religion, par l’utilisation de cours coraniques. Leurs méthodes se rapprochent dans une certaine mesure de celles du mouvement fethullahçı[14]. Le second élément est la référence régulière à un « monde turc » (Türk dünyası), impliquant un devoir de « protection » des minorités turcophones. « Le monde turc correspondant en partie au Turkestan des géographes anciens, est omniprésent dans la presse et les média turcs en général. Il motive expositions, reportages, articles et ouvrages scientifiques, revues spécialisées, encyclopédies et essais de géopolitique. Il a même entraîné la multiplication d’organismes publics ou privés, fondations parfois aussi nommées Eurasie (Avrasya) »[15]. Les autorités turques sont donc sensibles à la question ouïghoure et ont réagi vivement aux événements de la région. Le gouvernement turc se trouve néanmoins dans une situation délicate puisqu’il entame depuis plusieurs années un rapprochement économique et industriel avec la Chine, devenue un partenaire important. Ankara doit donc concilier ses intérêts économiques avec la protection d’une minorité turcophone opprimée, bénéficiant d’un fort capital de sympathie de la part de l’opinion turque : Hugh POPE écrit ainsi que « la Turquie est confrontée à un dilemme. D’une part elle a des intérêts réels et forts avec la Chine (…) d’autre part, le gouvernement éprouve de la sympathie et se sent responsable, et l’opinion publique et les médias sont très mobilisés »[16]. Des manifestations ont régulièrement lieu dans la capitale ou à Istanbul, dénonçant les atteintes aux Ouïghours. Elles prennent la forme de rassemblements lors d’occasions particulières, comme le 9 octobre 2010 à l’occasion de la venue de Ven CIABAO, ambassadeur de Chine à Istanbul[17]. Elles peuvent également être spontanées, comme les medias ont pu l’observer durant les émeutes de 2009.

La question ouïghoure dépasse largement les frontières étatiques de la République Populaire de Chine. Encore peu médiatisée sur la scène internationale, elle acquiert progressivement une place essentielle dans les enjeux sécuritaires de la région. En premier lieu parce que le contentieux ethnique entre Hans et Ouïghours est un élément-clé de la stabilité politique de la Chine. Ensuite, parce que les ressources naturelles Xinjiang s’avèreront rapidement essentielles, pour l’économie chinoise mais aussi pour celle des pays d’Asie centrale ou nord-orientale. Enfin parce que les liens unissant les Ouïghours à un monde turc très sensible aux revendications de ses « peuples-frères », sont en mesure de bouleverser les rapports de force entre Pékin et sa minorité.

Club du Millénaire : Hugo Albertin, Louis-Marie Bureau, Victoire Coindreau, Pauline Cornus, Lara Deger, Simon Rumel.



[1] Dru GLADNEY, International Colonialism and the Uyghur Nationality : Chinese Nationalism and its Subaltern Subject.

[2] Les ouïghours utilisent un mélange d’alphabet cyrillique, latin et arabe, tandis que les chinois Han utilisent un système d’idéogrammes compris dans la majeure partie de la Chine, même si les langues orales diffèrent.

[3] Source : Amnesty International, L’identité ethnique ouïghoure menacée en Chine. http://www.amnesty.org/fr/library/asset/ASA17/010/2009/fr/9daea65c-ed6a-403f-a4de-73f8f4759a72/asa170102009fra.pdf

[4] Alain CARIOU, « Le nouveau Xinjiang : intégration et recompositions territoriales d’une périphérie chinoise », EchoGéo [En ligne], Numéro 9 | 2009, mis en ligne le 17 juin 2009 http://echogeo.revues.org/11244

[5] Hamide KHAMRAEV, «La Géopolitique du pétrole», in Cemoti, n° 25 – Les Ouïgours au vingtième siècle, [En ligne], mis en ligne le 5 décembre 2003 http://cemoti.revues.org/document58.html

[6] Le Takla-Makan, aussi appelé «mer de la mort », s’étend sur une surface d’environ 337 000 km². Il est situé aux confins du Xinjiang, à la frontière avec le Kirghizistan et le Tadjikistan.

[7] Zones Economiques Spéciales : mesures d’ouverture économique menée par Deng Xiaoping ayant essentiellement profité aux régions côtières, au détriment des terres intérieures et du Nord-est du pays.

[8] Source : http://www.nytimes.com/2010/07/10/world/asia/10uighur.html

[9] Source : http://www.nytimes.com/2008/09/29/world/asia/29kashgar.html?pagewanted=1&_r=1, http://ouigour.over-blog.com/10-categorie-10335926.html

[10] Source : http://www.diploweb.com/Xinjiang-les-emeutes.html

[11] Alimcan INAYET, http://www.nuveforum.net/1113-tarihsel-olaylar/17162-osmanli-cumhuriyet-doneminde-turk-uygur-iliskileri-1861-1934-a/

[12] Rémi CASTETS, Opposition politique, nationalisme et islam chez les Ouïghours du Xinjiang Centre d’études et de recherches internationales, 2004.

[13] Dans la mesure du possible puisque le système scolaire dans le Xinjiang est contrôlé par les Hans et que la mention de l’ethnicité ouïghoure est prohibée.

[14] Voir Club du Millénaire, L’implantation fethullahçı en Asie centrale, 2010 : http://clubdumillenaire.fr/?p=184

[15] Stéphane de TAPIA, Jean-Philippe RAUD-DUGAL, http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1737

[16]http://www.cyberpresse.ca/international/asie-oceanie/200907/10/01-883043-la-turquie-dans-lembarras-sur-la-question-des-ouighours.php

[17] Source : Journal turc Milliyet : http://www.milliyet.com.tr/cin-halk-cumhuriyeti-basbakani-ven-istanbul-da-protesto-edildi/turkiye/sondakikaarsiv/09.10.2010/1299396/default.htm

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