Enseignement supérieur en Afrique du Sud, une transformation en trompe l’oeil ? Par Cécile Perrot.

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Résumé

 

L’Afrique du Sud, poumon économique du continent, voit affluer dans ses universités des étudiants venus de toute l’Afrique et parfois de plus loin. Son système d’enseignement supérieur conserve pourtant de profondes lacunes en dépit des réformes initiées depuis 1994. Creuset des élites de la « nouvelle Afrique du Sud », les universités peinent parfois à marquer leur rupture avec un passé de discriminations et d’inégalités.


Voilà un peu plus de dix ans, le 27 juillet 1999, le nouveau ministre de l’Éducation nommé par Thabo MBEKI Kader ASMAL présentait son plan d’action pour l’enseignement supérieur sud-africain. Le constat alors dressé des premières réformes engagées depuis l’arrivée de l’ANC au pouvoir était alors très négatif. Pour le nouveau ministre il n’était « pas exagéré de dire que la crise touche tous les niveaux du système. » Le gouvernement Mandela (1994-1999) s’était distingué par une augmentation importante du pourcentage d’étudiants noirs dans les universités et technikons. La fragmentation et l’incohérence du secteur semblait néanmoins avoir été exacerbées par les réponses des établissements aux actions gouvernementales. Kader ASMAL entendait donc élaborer un enseignement supérieur digne de la « nouvelle Afrique du Sud » et avait lancé dans cette optique un programme de fusions/incorporations de grande ampleur. Menée tambour battant en dépit des oppositions, la réforme fait toujours débat aujourd’hui. A l’heure du bilan et près d’une décennie après son impulsion, la réforme a-t-elle permis, comme le ministre en exprimait le souhait d’effacer les traces historiques de la division nationale ? A-t-elle rendu une cohérence au « système incohérent et dispendieux » dénoncé au début du millénaire ?


Le système d’enseignement supérieur sud-africain a connu des évolutions majeures suite au programme de fusions/incorporations. Les universités sud-africaines qui ont vu leur taille moyenne augmenter (cf. figures 1 et 2) disposent aujourd’hui d’une assise plus solide pour s’affirmer sur la scène internationale (dans le domaine de la recherche, et pour attirer des étudiants internationaux – notamment du reste de l’Afrique). Les effets de cette rationalisation sont néanmoins largement surestimés puisqu’en accord avec les engagements de Kader ASMAL, il n’y a eu aucune fermeture de campus. Le nombre de campus demeure donc identique aujourd’hui à celui d’avant les fusions, fusions qui se révèlent plus des imbroglios administratifs qu’un moyen de simplifier l’organisation. Certaines universités comptent ainsi plus de vingt campus, parfois éloignés de centaines de kilomètres.

Figure 1 : Nombre moyen d’étudiants par établissement d’enseignement supérieur dans chaque province, 2000.




Nombre d’établissements publics d’enseignement supérieur dans la province Nombre moyen d’étudiants (en présentiel et à distance) par établissement en 2000
Gauteng 8 23100
Western Cape 5 13160
Kwazulu-Natal 6 10100
North-West 3 11150
Free State 2 9500
Northern 2 7000
Eastern Cape 7 8000
Figure 2 : Nombre moyen d’étudiants par établissement d’enseignement supérieur dans chaque province, 2005.




Nombre d’établissements publics d’enseignement supérieur dans la province Nombre moyen d’étudiants (en présentiel et à distance) par établissement en 2005
Gauteng 5 38600
Western Cape 4 21700
Kwazulu-Natal 4 20900
North-West 1 38600
Free State 2 17500
Northern 2 14000
Eastern Cape 4 16000

L’unification du système et la disparition des technikons qui en a résulté sont un autre trait du nouveau système éducatif. Tous les établissements d’enseignement supérieur sud-africain, qu’ils s’agissent des universités dites traditionnelles, des universités de technologie (anciens technikons ou issues de la fusion de deux, voire trois technikons) ou des universités globales (comprehensive universities, pour la plupart nées de la fusion d’universités et de technikons), sont aujourd’hui habilités à offrir les mêmes enseignements et à mener des travaux de recherche. Les établissements ne sont plus limités par la définition stricte de leur domaine de compétence mais la différenciation entre types d’établissements n’a pas disparu pour autant. Les universités dites traditionnelles continuent à proposer des cursus généraux, les universités de technologie délivrent des enseignements technologiques. Les universités globales, qui mêlent enseignements généraux et technologiques, se trouvent donc confrontées à un problème de visibilité et de définition auprès des étudiants qui perçoivent mal les missions de ces nouveaux établissements. La diversité du nouveau paysage de l’enseignement supérieur rend d’autant plus profondes et insidieuses les fractures raciales et financières. En 2008, 77% des étudiants des universités de technologie étaient des Africans ( c’est-à-dire provenant de communautés ethniques historiquement africaines, ce qui exclut les Blancs, les Métisses, les Indiens…) mais ils représentaient seulement 67% des étudiants des universités globales et 50% des universités « traditionnelles », considérées comme meilleures. De même, les universités se montrent capables de générer des fonds propres grâce aux revenus de la recherche ou à leurs investissements tandis que les universités de technologie restent dépendantes des subsides de l’État. Si l’on regarde les évolutions dans leur ensemble, le changement semble tenir bien plus de l’illusion d’optique que d’une transformation profonde. Certes, les fusions/incorporations ont permis de remanier assez largement les cartes et de changer le visage de l’enseignement supérieur sud-africain : ainsi, en 1999, plus de la moitié des vice-chanceliers d’universités et de technikons étaient des Blancs. Suite à la restructuration du système, en 2005, seuls quatre des vingt-trois établissements publics d’enseignement supérieur sud-africains étaient présidés par des Blancs : Calie PISTORIUS à l’université de Prétoria, Frederick FOURIE à l’université de l’État libre (Free State University), Theuns ELOFF à l’université du Nord-Ouest et Rolf STUMPF à la Nelson Mandela Metropolitan University. En termes symboliques, l’évolution est marquante. La lecture du tableau suivant pousse à nous interroger sur l’impact réel du processus sur la représentativité raciale au sein des établissements, notamment en ce qui concerne l’encadrement pédagogique et administratif.

Figure 3 : Pourcentage d’étudiants et d’enseignants/chercheurs et administratifs noirs dans les nouveaux établissements nés des fusions/ incorporations, 2005.

Nombre d’étudiants % d’étudiants noirs Nombre total d’enseignants/ chercheurs et administratifs % d’enseignants/chercheurs et administratifs noirs
Établissements ayant connu une fusion
Nelson Mandela Metropolitan University 24157 74,0% 720 19,0%
University of Johannesburg 45544 71,6% 1200 28,7%
University of KwaZulu Natal 40704 84,0% 1797 53,3%
North West University 38596 65,0% 1010 26,0%
University of Limpopo 17579 98,6% 963 73,6%
Cape Peninsula University of Technology 28961 78,3% 821 50,0%
Tshwane University of Technology 60407 87,6% 1120 36,6%
Durban Institute of Technology 22779 93,5% 640 63,9%
Walter Sisulu University of Technology and Science 24496 99,5% 619 82,7%
University of South Africa 207931 72,5% 2188 30,0%
Établissements ayant connu des changements mineurs comme l’incorporation ou la perte d’une faculté
University of Pretoria 46351 50,3% 2069 16,1%
University of Stellenbosch 21702 28,0% 1066 12,3%
University of the Free State 24659 61,7% 781 17,0%
Central University of Technology (Free State) 10320 81,0% 350 34,0%
Rhodes University 6322 53,8% 407 17,0%
University of the Western Cape 14580 94,8% 580 63,0%
Vaal University of Technology 17408 94,2% 415 42,6%
University of Fort Hare 8790 93,0% 396 67,7%
Établissements n’ayant pas fusionné (pas du tout touchés par la restructuration)
University of the Witwatersrand 23626 63,8% 1149 29,2%
University of Cape Town 21764 52,0% 1016 29,0%
University of Zululand 10398 99,0% 265 67,5%
University of Venda for Science and Technology 10497 100,0% 331 91,2%
Mangosuthu University of Technology 9901 100,0% 178 79,8%

Source : Ministry of Education, Higher Education Management Information System (Hemis) for State Subsidised Universities And Technikons, Statistics 2005, tableau 2.7 et 3.3.

Deux constats sont apparents : la vague de nominations de vice-chanceliers noirs à la tête des universités ne s’est aucunement accompagnée de changements radicaux au sein des conseils d’administration et des conseils scientifiques, ni dans la répartition raciale des directeurs de départements. Or, comme le note Ndinannyi MALADA, chercheur spécialisé dans l’enseignement supérieur « the powerhouse of institutional transformation remains the senate, council, deans’ forums and heads of departments. There is a need for a black agenda to be entrenched in these structures in order to realise serious institutional transformation. » La réforme de Kader ASMAL n’a que très partiellement rempli ses objectifs, d’autant que certains problèmes majeurs du système n’ont pas été abordés (notamment la question des frais d’inscription et de l’accès des plus défavorisés). Comme la conséquence logique de ce semi-échec, les troubles et manifestations dans les établissements publics d’enseignement supérieur se multiplient depuis 2005. Le rapport de la Commission Nationale sur l’Enseignement Supérieur mise sur pied par Nelson MANDELA affirmait en 1996 que pour répondre aux impératifs d’équité, de redressement et de développement social, une massification de l’enseignement supérieur était nécessaire. Pourtant, une décennie plus tard, le taux de participation des 20-24 ans à l’enseignement supérieur était loin des 30 % escomptés et n’atteignait même pas son niveau de 1996.


Le problème ne se limite pas à l’enseignement supérieur et trouve une part de ses causes dans la médiocrité des enseignements primaire et secondaire. Il accélère néanmoins l’exclusion des jeunes Sud-Africains et l’évincement de la question de l’accès dans les réflexions sur l’enseignement supérieur pour des raisons financières et pratiques a aggravé le sentiment d’inégalité et d’exclusion. Les manifestations étudiantes contre la hausse des frais d’inscription sont devenues récurrentes en février, mois de la rentrée en Afrique du Sud. Ceci s’explique puisqu’entre 1987 et 2003, dernière année où sont disponibles les données pré-fusions, la part des frais d’inscription et de scolarité dans les revenus des universités est passée de 11 % à 23 % en moyenne. Le débat sur les frais d’inscription et de scolarité a donné lieu à de violents bras de fer entre équipes dirigeantes au sein des établissements, qui se refusent à délivrer résultats et diplômes faute de paiement, et les étudiants qui s’inquiètent d’être marginalisés par cette augmentation. Cette question cristallise le malaise profond de la jeunesse sud-africaine, dont les manifestations étudiantes ne sont qu’une des facettes. De nombreux modèles relationnels fondamentaux établis à l’ère de l’apartheid perdurent, la mondialisation impose de nouvelles exigences aux jeunes, et le chômage en sud-africain demeure endémique (24 % en 2010), les jeunes étant particulièrement touchés. En découlent le sentiment mitigé d’une large frange de la population à l’égard de sa citoyenneté. Si son statut légal est assuré, elle reste exclue de la sphère économique, de toute capacité d’autonomie (empowerment) et plus largement d’une participation démocratique effective à la sphère publique.


Dans une tribune sur les défis auxquels l’Afrique du Sud risque de se trouver confrontée en ces temps de transition de l’Afrique du Sud de Thabo MBEKI à celle de ZUMA, Johann ROUSSOW pointe la continuité entre les modes de structuration du pouvoir sous l’apartheid et depuis 1994 avec un même procédé de cooptation des élites sans que la « base » du pouvoir se trouve réellement élargie : « Both of the [affirmative action and the BEE] maintained the classical elite strategy of co-optation (on the basis of race), instead of seriously reforming the very political economy responsible for social inequality in South Africa. »


Les évolutions du système d’enseignement supérieur sont caractéristiques de la continuité du mode de désignation des élites et de structuration du pouvoir. Certes, et l’évolution est de taille, les critères de sélection ont changé et l’on observe une mixité raciale plus importantes au sein des élites, mais le partage du pouvoir n’est pas plus équitable pour autant et l’accès à l’enseignement supérieur demeure l’apanage d’une minorité. Nous pouvons finalement nous demander si la restructuration a été outil de modernisation ou si elle a ancré davantage une hiérarchie ancienne, et si la réforme du gouvernement MBEKI n’a été qu’un « coup » médiatique. Le statu quo est peu remis en cause et l’on assiste à la marginalisation croissante d’une frange de la population, pour qui la perspective d’un accès à l’enseignement supérieur demeure hypothétique. Si la réforme a permis de rompre partiellement avec la division raciale qui structurait le système de l’apartheid, les fractures économiques restent prégnantes.


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