La coupe du monde 2010 ou l’Afrique du Sud dans un miroir, par Thierry Vircoulon

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Résumé

L’accueil de la Coupe du monde de football par l’Afrique du Sud a une signification nationale particulière. Au-delà du symbole continental, cet événement intervient dans une période de crise de confiance économique, politique et sociale qui en fait un enjeu national fort et lui donne l’aspect d’une catharsis pour la patrie de Nelson Mandela. Relever le défi de l’organisation de la Coupe du monde est un test national pour un pays qui doute de lui-même.

Pour la première fois de son histoire, la Coupe du monde de football a lieu en Afrique et, plus précisément, en Afrique du Sud. Cette localisation ne doit rien au hasard : elle est le résultat d’un accord politique (après l’Europe et l’Asie, les grandes puissances de la FIFA se sont accordées pour que le continent africain soit également à l’honneur, avant les États-Unis en 2014) et d’une compétition serrée entre nations africaines. Si plusieurs pays africains se sont dits intéressés par l’événement, le Maroc et l’Afrique du Sud ont été les deux candidatures africaines les plus sérieuses à départager. Au final, l’Afrique du Sud l’a emporté grâce à son lobbying et sa pugnacité mais aussi grâce à son expérience confirmée en matière de grands championnats sportifs : elle a, en effet, déjà accueilli les Coupes du monde de rugby (1995) et de cricket (2003). Cette Coupe du monde est donc un symbole pour tout le continent et davantage encore pour l’Afrique du Sud car, dans le cas d’espèce, la nation hôte n’est pas un pays en paix avec lui-même. L’Afrique du Sud est une société fracturée[1] qui doute d’elle-même et fait de la Coupe du monde un exercice de catharsis nationale.

Une société fracturée, une nation en proie au doute.

Le discours officiel sud-africain rappelle avec justesse, mais de manière trop systématique, que l’Afrique du Sud a connu trois cents ans de colonialisme et presque cinquante ans d’apartheid. L’Afrique du Sud démocratique a hérité d’inégalités structurelles et est loin d’être une nation réconciliée avec elle-même, comme a pu le laisser croire un temps la Commission vérité et réconciliation de Mgr. Desmond TUTU. Certes, ce pays est celui où la voix de la raison a triomphé sur celle des armes. Il est parvenu à sortir de sa quasi-guerre civile et à définir sa propre voie vers la paix démocratique. Après quatre ans de négociations (1990- 1994), l’Afrique du Sud raciste et en état de guerre civile larvée est devenue, selon les termes mêmes de sa Constitution, une démocratie multiraciale, non discriminatoire et non sexiste. La « nation arc-en-ciel » s’est projetée comme un pays soucieux de tourner la page du racisme et de se réconcilier avec lui-même dans un parcours quasiment téléologique. Le « miracle sud-africain » s’incarne dans une des Constitutions les plus libérales du monde, un premier président iconisé par la communauté internationale[2], une politique de symboles[3], une devise unificatrice (« l’unité dans la diversité ») et des réformes institutionnelles novatrices visant à corriger les discriminations du passé (policy of redress).

Pour autant, les deux grands défis qui se posaient en 1994 – venir à bout de la pauvreté et du racisme – restent d’actualité. Comme en témoigne l’abondance de publications sur le sujet[4], la question raciale est loin d’être réglée et encore moins en passe d’être oubliée. Elle demeure la première fracture sociétale et entre en résonance avec la fracture sociale. Plusieurs incidents ont défrayé la chronique : en 2002, un chanteur zoulou dénonce le comportement des Indiens à l’égard des Africains (Mbongeni NGEMA avec la chanson « AmaNdiya », qui sera assimilée à une incitation à la haine et interdite d’antenne par la Broadcasting Complaints Commission). En 2005, un des principaux intellectuels africains, le professeur Malegapuru MAKGOBA, compare les « mâles blancs » à des babouins dominants détrônés ; en 2007, les Afrikaners exaltent leur passé de résistance à travers une chanson à la gloire du général DE LA REY, héros de la guerre anglo-boer. En 2008, des incidents raciaux se déroulent sur le campus de l’université du Free State et conduisent à un rapport accablant sur la persistance des discriminations en milieu universitaire[5]. Dans le domaine politique, le racisme est aussi présent : le turbulent dirigeant de la Ligue des jeunes de l’ANC, Julius MALEMA, habitué à proférer des accusations de racisme contre ses adversaires politiques vient d’être condamné à une amende et à des excuses publiques pour incitation à la haine par le Tribunal de l’égalité. Ces faits divers trahissent la fragilité et la difficulté quotidiennes du vivre-ensemble sud-africain. Le rêve d’une démocratie constitutionnelle libérale, qui déracialiserait rapidement l’Afrique du Sud, n’est plus de mise en 2010 et nombreux sont ceux qui se demandent si la question raciale n’est pas tout simplement de retour, à moins qu’elle n’ait jamais cessé d’être d’actualité[6] ? La Commission pour l’équité dans l’emploi reconnaissait récemment[7] que, malgré la loi sur la discrimination positive, il y a encore une sous-représentation persistante des Noirs dans les postes d’encadrement et de direction des entreprises privées, sous-représentation qu’elle attribuait à la pérennité de pratiques discriminatives insidieuses dans les relations de travail quotidiennes (« sophisticated forms [of racism] in day-to-day work practices »). De fait, le rapport de la commission suggère que la représentation des Noirs et des Africains en particulier n’a que fort peu progressé depuis 2003 à la direction des entreprises (soit seulement de 5 % et de 3,9 % respectivement alors que la proportion de Blancs diminuait de 8 %), si bien que les premiers occupent toujours moins d’un poste de direction sur trois et les seconds un poste sur quart (alors que les Blancs en conservent toujours deux sur trois).

La seconde fracture qui caractérise la société sud-africaine est socioéconomique. C’est le clivage qui continue de partager la population noire entre ses ménages actifs et ceux qui sont privés d’emploi (23 % de la population active). Selon les dernières études économiques[8], l’Afrique du Sud n’est parvenue à réduire la pauvreté que marginalement (le nombre de pauvres est passé de 16,2 à 15,4 millions entre 1993 et 2004) et la pauvreté continue à se concentrer au sein des populations africaines et métisses. Depuis la fin de l’apartheid, l’économie sud-africaine n’est pas parvenue à « tenir » le taux de croissance de 6 % qui, selon les économistes, lui permettrait de réduire significativement la pauvreté. Par ailleurs, le niveau global des inégalités mesuré par le coefficient de Gini s’est amplifié entre 1993 et 2008 (dans le domaine scolaire, près de 40 % des Noirs échouent au baccalauréat sud-africain tandis que 98,4 % des Blancs réussissent). L’Afrique du Sud de 2010 est en situation d’échec par rapport à ses objectifs fondamentaux de 1994. La nouvelle société où pauvreté et racisme seraient bannis se faisant attendre, le débat national est dominé par la mise en cause du gouvernement, de l’administration et des groupes sociaux et raciaux en général. Les minorités blanches, indiennes et métisses sont en voie de désaffiliation : selon les sondages, elles ne se reconnaissent pas dans les pouvoirs en place, qu’ils soient nationaux ou locaux et les suffrages électoraux montrent qu’elles votent, dans leur grande majorité, pour l’opposition. Une atmosphère d’accusations permanentes aux connotations racistes évidentes empoisonne le débat public et entretient le doute sur la cohésion et la capacité de la nation sud-africaine à régler ses problèmes.

La Coupe du monde de football s’inscrit dans ce contexte de crise du « miracle sud-africain ». Bien sûr, organiser cet événement relève du calcul économique et politique. Politiquement, il s’agit de montrer que l’Afrique du Sud peut « jouer dans la cour des grands », c’est-à-dire des puissances émergentes. Elle doit démontrer qu’elle est à la hauteur de ses ambitions continentales et mondiales alors qu’elle prétend à être traitée sur un pied d’égalité avec l’Inde et le Brésil futur organisateur de la Coupe du monde. Économiquement, il s’agit de relever le défi du redressement économique et le gouvernement a, de manière volontariste et très keynésienne, inscrit la Coupe du monde dans une politique d’infrastructures collectives. Le montant global des dépenses publiques pour la Coupe du monde s’élèverait à 33 milliards de rands, soit 3,3 milliards d’euros. Loin de ne concerner que les stades du pays, ces dépenses englobent l’agrandissement et la modernisation des aéroports des grandes villes (Johannesbourg, Durban, Le Cap et même Bloemfontein, la capitale de la province du Free State) ainsi que des infrastructures de transport urbain très attendues. Le Gautrain (sorte de RER, qui relie l’aéroport de Johannesbourg au centre-ville et à la capitale, Pretoria), le Bus Rapid Transport System (modernisation du réseau de bus dans les grandes villes) et de nombreux travaux routiers ont trouvé dans la Coupe du monde une légitimité renforcée alors qu’ils étaient contestés par des intérêts sectoriels. Le gouvernement sud-africain a d’ores et déjà transformé cet événement sportif en gain de long terme pour le pays, en développant et modernisant ses infrastructures de transport, et il met en pratique son concept de Developmental State selon lequel l’État – et non le secteur privé – doit être le moteur du développement du pays. L’autre grand bénéficiaire public de l’événement est la police sud-africaine. Avec plus de 50 meurtres journaliers et plus de 15 000 abus sexuels par an au cours de la dernière décennie, le pays renvoie – à juste titre – une image de violence, violence que les politiques mises en œuvre peinent à endiguer et que le mitraillage de l’équipe togolaise par des membres du Front de libération de l’enclave du Cabinda lors de la CAN a de nouveau mis en scène. Dès l’annonce de l’organisation de la Coupe du monde en Afrique du Sud, l’argument de l’insécurité a été mis en avant par les critiques et continue de l’être[9]. Dans tous les débats publics sur cet événement, le problème sécuritaire sous ses différents aspects (crimes ordinaires, terrorisme, hooliganisme, cybercriminalité, etc.) a été soulevé, mettant les autorités sud-africaines sur la défensive et surtout les obligeant à une mobilisation financière sans précédent dans le pays. 2,4 milliards de rands (240 millions d’euros) seront dépensés dans la sécurité, essentiellement au profit des forces de police. Les forces de sécurité représenteront, toutes confondues, 188 000 personnes dont 44 000 ne s’occuperont que des sites sportifs. Depuis le début des préparatifs de la Coupe du monde, la police sud-africaine a recruté et équipé 41 000 policiers. Évidemment, elle n’est pas le seul bénéficiaire de cet investissement considérable : les entreprises de sécurité privées appelées en renfort en profitent aussi.

Autre calcul économique : celui des retombées financières pour l’industrie sud-africaine. Qu’il s’agisse de l’hôtellerie, de la restauration ou même des vendeurs de rue, de nombreux secteurs économiques devraient profiter de l’événement. L’industrie touristique attend 5,5 % de visiteurs supplémentaires en 2010, après une année 2009 marquée par le marasme[10]. Les agences de tourisme estiment que l’exposition internationale et l’effet d’image dont va bénéficier l’Afrique du Sud à cette occasion devraient amplifier le flot de touristes pendant plusieurs années. Une sorte de « fièvre du football » comme on parle de « fièvre de l’or » s’est emparée de l’Afrique du Sud, des journaux expliquant un an avant l’événement les mille et une recettes pour devenir riche en un mois : how to cash in during the World Cup ! Cette fièvre du football et la mercantilisation à outrance qui entoure l’organisation de ce championnat sportif en Afrique du Sud ont déjà produit leurs effets pervers dans le contexte des affrontements politiques sudafricains. Le Congress of South African Trade Unions (COSATU), principale centrale syndicale sud-africaine qui entretient des relations tendues avec le gouvernement, a pris la Coupe du monde pour cible politique. Après avoir organisé des grèves sur les chantiers des stades en construction en 2009, elle a critiqué le prix des billets, prohibitif pour les ménages modestes sud-africains avant de dénoncer l’inflation déraisonnable des prix des hôtels et des transports aériens intérieurs pendant le championnat. Elle a saisi la commission de la concurrence afin que celle-ci enquête sur les compagnies aériennes, accusées de tripler leur tarif et d’ententes illicites, et sur les hôteliers, forçant le ministère du Tourisme à lancer une enquête sur les prix des chambres d’hôtel[11]. Les polémiques sur les prix se succèdent en Afrique du Sud. Par ailleurs, la COSATU s’est emparée du scandale de la mascotte du championnat, la poupée Zakumi. Au début de cette année, des journalistes ont révélé que les salaires et conditions de travail dans les usines chinoises fabriquant la poupée ne correspondaient pas aux normes adoptées par l’entreprise qui octroie les licences pour la FIFA (Global Brands Group). La fabrication a donc été arrêtée et la COSATU, déjà très engagée dans la lutte contre les importations chinoises à bas prix, en a profité pour réclamer que les sous-produits de la Coupe du monde soient conçus en Afrique du Sud et pour dénoncer la corruption de l’ANC (un député serait à la tête de la société qui a sous-traité la fabrication de Zakumi à une compagnie chinoise).

Conclusion : la logique de la catharsis.

En organisant la Coupe du monde, l’Afrique du Sud semble vouloir conjurer ses démons (le racisme, la criminalité, une croissance économique poussive, des infrastructures collectives vieillissantes, etc.) et rassembler le peuple sud-africain autour d’un grand moment festif et au-delà des barrières raciales, comme cela avait été le cas lors de la Coupe du monde de rugby en 1995. À quelques mois du championnat, le matraquage médiatique bat son plein et la mobilisation collective monte en puissance. Mais, au-delà du volontarisme gouvernemental, cet événement comporte aussi un effet de miroir : il reflète les fractures sociales (la polémique autour du coût de l’accès à l’événement), les tensions politiques (entre la COSATU et le gouvernement) et les doutes sur la trajectoire empruntée par l’Afrique du Sud de 1994 à 2010. Seule l’après-Coupe du monde pourra nous dire si l’Afrique du Sud a surmonté ses propres doutes.

 


[1] Selon l’expression de J. STEINBERG, Notes from a Fractured Country, 2007.

[2] L’Assemblée générale des Nations unies a décrété le 18 juillet « journée mondiale Nelson Mandela ».

[3] Lors de sa présidence, Nelson Mandela a multiplié les gestes symboliques pour mettre en œuvre la réconciliation entre Blancs et Noirs : visite à la veuve de Hendrik VERWOERD, le « créateur » de l’apartheid ; pardon à son gardien de Robben Island ; accolade célèbre avec le capitaine de l’équipe nationale de rugby lors de la victoire de 1995, etc.

[4] Pour ne citer que les meilleurs ouvrages récents sur le sujet : R. FISHER, Race, Auckland Park, Jacana Media, 2007 ; M. MACDONALD, Why Race Matters in South Africa, Scottsville, University of KwaZulu-Natal Press, 2006 ; J. SEEKINGS, N. NATTRASS, Class, Race and Inequality in South Africa, New Haven, Yale University Press, 2005.

[5]Degrees of racism”, Mail & Guardian, 1-7 mai 2009.

[6] Sur l’évolution de la question raciale, voir C. PERROT, M. PRUM, T. VIRCOULON (dir), L’Afrique du Sud à l’heure de Jacob Zuma, Paris, L’Harmattan, 2009.

[7] Commission for Employment Equity report, 2008.

[8] . M. LEIBRANDT, I. WOOLARD, A. FINN, J. ARGENT, “Trends in South African Income Distribution and Poverty since the Fall of Apartheid”, OECD Social, Employment and Migration Working Papers, n° 101, 2010.

[9]Soccer World Cup South Africa. Playing the Security Game”, www.polity.org.za, 25 février 2010.

[10] SA Sees Tourism Gold after World Cup”, Mail & Guardian, 26 mai 2009.

[11]Vavi Wants Intervention on World Cup Pricing”, Mail & Guardian, 16 février 2010.

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