Cycle d’étude sur le féminisme en Turquie : le féminisme islamiste

 

Le « féminisme islamiste » : une invitation à reconsidérer notre vision de la modernité

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Le phénomène du « féminisme islamiste », est apparu à la fin des années 80 dans le monde musulman et a connu un développement rapide en Turquie durant les années 90. Il s’agit d’un ensemble de mouvements fondant leurs revendications et justifiant leur action sur la base des principes ou concepts de la religion musulmane, L’augmentation de ce mouvement trouve sa stabilisation depuis la fin des années 90. Les associations de cette mouvance comptent sur le soutien de plusieurs milliers de sympathisants. L’étude vise une meilleure compréhension de la modernité « à la turque ».  Elle est marquée par sa proximité avec l’Occident et revendique son identité musulmane. L’existence d’un groupement conséquent se présentant conjointement comme islamiste et féministe, peut apparaître paradoxale en utilisant une grille de lecture occidentale. La revue du phénomène du « féminisme islamiste », donne une acception différente de l’idée du féminisme et par extension, nous précise notre conception de la modernité.

Féminisme et islamisme sont deux « programmes » que la sociologie politique occidentale peut présenter comme antinomiques. L’islamisme s’est construit par opposition à une entité théorique cohérente désignée sous le terme d’ « Occident ». Le féminisme islamiste, s’est structuré en réaction à la perception qu’il avait de la « femme occidentale ». Cette similitude ressort des écrits de Nilufer GÖLE, spécialiste de la question féminine en Turquie estimant que « le féminisme apparaît comme une référence endogène dans les conduites et les actions des femmes non occidentales. » De la même manière que la condition de femme est progressivement devenue une référence culturelle commune dans la représentation collective des populations occidentales, celle de femme « musulmane » a peu à peu caractérisé son équivalent non occidental. Le féminisme islamiste peut être compris comme l’aboutissement de la construction d’une identité réactive, apparaissant comme le « double dialogique » de la femme occidentale [1].

Ce de la même manière que l’occidentalisme d’Hasan HANAFI, construit par opposition à l’orientalisme, en reproduisait le schéma idéel et opposait de fantasmées « valeurs orientales » aux « valeurs occidentales ».

L’association féminisme/islamisme nécessite de comprendre le cadre dans lequel ils évoluent et affirment leur différentialisme (c’est-à-dire la revendication d’une différence au caractère irréductible). Le féminisme perçoit sa spécificité au sein d’un ensemble que nous qualifierons de « sociétal ». La spécificité de la femme s’envisage au sein d’un groupe d’individus au caractère mixte. Le féminisme conçoit son action en réaction à un « Autre » masculin dont il n’entend pas se séparer. Il vise à aménager leurs relations dans une logique égalitaire. L’islamisme place en revanche sa différence sur un plan d’ordre culturel. Il se positionne lui aussi par rapport à un « Autre », l’Occident, mais entend s’en détacher[2].

Ces deux « programmes » se trouvent sur des plans différents, ils ne sont donc pas incompatibles. On peut affirmer sa condition de femme dans une société mixte par nature, tout en revendiquant son identité musulmane et en refusant qu’elle coexiste avec un « Autre » occidental. En outre, féminisme et islamisme s’affirment par rapport à un ensemble perçu comme non représentatif de son identité : la société patriarcale dans le cas du féminisme, la civilisation occidentale dans le cas de l’islamisme. Le féminisme islamiste construit donc une réflexion similaire au féminisme « occidental » sur la condition de la femme, son besoin d’émancipation ou la nécessité d’une égalité de traitement. Leur principale divergence réside dans l’attitude adoptée face à ce processus d’émancipation : favorable pour la « femme occidentale », critique pour la femme « musulmane ».

Puisque féminisme et féminisme islamiste partagent de telles similitudes, il est surprenant d’assimiler l’islamisme à un simple repli identitaire. Il révèle plutôt que l’islam a une perception propre de la modernité, qui diffère de la modernité occidentale. Les adjectifs accolés par les publications occidentales aux revendications islamistes font souvent appel à des référents chronologiques. Ainsi en est-il des fréquents « moyenâgeux », « attardé » ou « d’un autre âge ». Cette qualification temporelle de l’islamisme, généralement opposé au « monde moderne » révèle une conception linéaire de la modernité pour les pays occidentaux. « Abordé en termes de “retard historique” et, par conséquent, de “déjà vu”, l’idéal du progrès que sous-entend le projet de la modernité suppose qu’il y a un décalage du temps entre ceux qui sont “arrivés” et ceux qui sont encore ralentis par leur passé »[3].

Par ce « darwinisme » historique, l’Occident incarne implicitement la modernité, l’ouverture des sociétés au « monde moderne » se confond avec leur occidentalisation. Le développement est alors perçu en terme d’ « évolution » et son alternative comme un « obscurantisme ». Le féminisme islamiste n’est alors compris que comme une forme d’ «accident » réactionnaire qui disparaîtra avec l’évolution des mentalités.

Pourtant, les groupe islamistes professent un message différent du retour à « l’éternel hier ». Quelques mouvements proposent de faire « table rase » du monde moderne pour revenir à un « âge d’or » islamique (par exemple le salafisme), mais ils ne sont guère suivis par les communautés musulmanes. En revanche, le discours islamiste le place plutôt dans une démarche de rupture quant à la définition de la modernité. Pour ce faire, les concepts occidentaux sont instrumentalisés afin de proposer un modèle de modernité alternatif à la modernité occidentale. La modernité islamique se caractérise par une volonté de figer la société puisqu’elle en appelle au religieux « éternel et l’anhistorique »[4]. Certaines caractéristiques de la religion musulmane appuient d’ailleurs cet immobilisme[5].

L’appel au divin renforce la légitimité d’un modèle alternatif de modernité pour des individus condamnant l’ « individualisme » des sociétés occidentales.

L’islamisme est une réappropriation de la modernité par le musulman. Elle condamne la « modernité occidentale » qui s’appuie sur l’histoire et les idées propres de  l’Occident. Il s’agit donc d’un processus s’exprimant de différentes manières, notamment par le féminisme islamiste. Ce dernier traite du statut de la femme dans cette nouvelle modernité. Les rapports entre islamisme et Occident s’envisagent ainsi en termes de modèles alternatifs de modernité plutôt que de manière qualitative. Eviter l’ethnocentrisme d’une hiérarchie des modèles de développement nous permet d’envisager le caractère occidental plutôt qu‘universel de notre modèle de modernité.

Club du Millénaire : Louis-Marie Bureau, Sandrine Duchesne.

Indications bibliographiques :

Sirin TEKELI, Les femmes républicaines et la place de la femme turque dans la société d’aujourd’hui : statut juridique et politique, DATE

Nilufer GÖLE, Voile et civilisation en Turquie, 1993.

 


 

[1] Le lecteur voudra bien pardonner ce néologisme obscur, qui signifie simplement que l’identité féminine islamique se perçoit comme une représentation inversée de l’identité féminine occidentale, à la manière du négatif d’un appareil photo.

[2] On se réfèrera pour exemple aux écrits de Sayyid Abul Ala MAUDUDI.

[3] Nilufer GÖLE, Islamisme et féminisme en Turquie, 1998.

[4] Nilufer GÖLE, Op cit.

[5] Au niveau théologique, le caractère inchangeable du texte coranique car entièrement divin. Au niveau philosophique, la perception de l’homme comme individu « soumis » à Dieu n’ayant pas vocation à interpréter le texte individuellement, ce qui permettrait à la religion d’évoluer suivant le même schéma que les sociétés. Au niveau logistique, l’absence de clergé hiérarchisé (situation présente dans une moindre mesure pour le chiisme), rendant problématique un aggiornamento sans contestation (différence avec la hiérarchie de l’Eglise romaine).

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