Panorama de la littérature turque

 

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Le Club du Millénaire vous livre aujourd’hui un catalogue évidemment non exhaustif de la littérature turque, afin de vous familiariser avec les grands auteurs de la « sublime Porte ». Nous espérons que la description de ces quelques classiques vous donnera autant qu’à nous l’envie de vous plonger dans les méandres de cette littérature si particulière.


La littérature turque depuis la fondation de la république

Eu égard au contexte politique très prenant des années 1920 en Turquie, un grand nombre d’écrivains ont été influencés par la Guerre d’indépendance ou la mise en place des réformes de Mustafa Kemal. Cet échange entre littérature et politique sera concrétisé par la plume d’auteurs comme Karaosmanoglu Omer Seyfettin, Ahmet Hamdi Tanpinar qui écrira Huzur (Sérénité), ou la romancière Halide Edip Adivar. Celle-ci consacrera plusieurs ouvrages à décrire de manière romancée les plans de Mustafa Kemal pour l’avenir. Ecrivant en anglais, elle racontera également la vie quotidienne des Turcs après les réformes kémalistes et comparera les vies respectives des Turcs et des Anglais. Dans un autre style, Yaban de Kardi est une description de la Guerre d’indépendance, vue depuis les villages et villes de Turquie. Les années 30 s’inscriront dans cette logique « naturaliste » à travers la voix d’auteurs comme Nazim Hikmet, qui concrétisera son engagement communiste en décrivant à la manière d’un Zola Turc l’existence difficile des régions rurales et les conditions de vie des populations.

Progressivement rapprochée des standards occidentaux, la littérature turque s’exportera donc mieux et élargira son lectorat au cours des années 30. La candidature à plusieurs reprises d’un auteur comme Yasar Kemal au Prix Nobel, notamment pour Incememet, en fournit un exemple parlant. Les années 1940 traduisent une évolution de la littérature turque, progressivement influencée par la philosophie sartrienne. Faut-il pour autant parler d’existentialisme turc ? Sans doute non, ce courant ayant trouvé ses racines dans l’engagement pacifiste des auteurs français spectateurs de la Deuxième guerre mondiale. L’état de paix de la Turquie empêchera donc les « sartriens turcs » de reprendre à leur compte autre chose qu’une inspiration existentialiste. Les années 50 et 60 verront évoluer lentement le contexte littéraire, mais la véritable période charnière est celle des années 70. Cette période représente en effet une rupture à deux égards. Elle voit d’abord l’implantation dans la société des modifications profondes du régime turc du fait du coup d’Etat de 1960 et de la constitution libérale qui en a découlé. Elle est ensuite influencée par le contexte international d’émancipation sociale et de « libération » de la jeunesse (notamment les évènements de l’année 1968). Des auteurs comme Yusuf Altigan et le célèbre Aylak Adam ou Oguz Atay, qui reprendra dans ses romans l’idée « camusienne » de l’autre, du lui, incarnent cette libération dans le domaine littéraire. De même en est-il d’Halikarnas Balikcisi, exilé à Bodrum à cause d’un crime, de Cemal Sureya et de sa signature qui représentait son visage une fois inclinée, ou de Can Yücel, un des maître de la poésie turque qui incarnera l’idée de l’ironie dans ses poésies parce qu’il utilisait allègrement le blasphème. A noter qu’il avait fait un grand nombre de traductions de Shakespeare en turc et qu’il était souvent détesté du fait de ses injures systématiques à l’égard de tout le monde.

Les années 80 sont considérées par beaucoup comme « obscures », l’actualité sombre d’alors et les conflits ethniques influençant grandement le ton des écrits. C’est l’ère des « individualistes », de Kuçuk Aga, de Rafi Erdoğan (qui avait aidé Nazim Hikmet à fuir en Russie) ou de Turgut Özakman. Toutefois, les années 90 et 2000 verront l’émergence d’auteurs turcs reconnus internationalement, parmi lesquels le célèbre Orhan Pamuk, diplômé d’école américaine et Prix Nobel de littérature.


La mystique dans la littérature turque : Mevlana Celaleddin Rumi

Généralement le fait d’auteurs proches des confréries Soufies, la « mystique » littéraire est souvent perçue comme se situant au fondement de la littérature turque. Nous nous proposons de présenter brièvement l’oeuvre d’un des plus célèbres auteurs de ce « courant », Mevlana Celaleddin Rumi. Celui-ci s’inscrit dans une des nombreuses branches de la mystique islamiste. Il est moins considéré comme un conteur ou un philosophe qu’un auteur véritablement politique. Riche et soignée, son écriture comportait un grand nombre de vers. Il Personnage incontournable du soufisme (mevlana signifie « maître »), Rumi n’en est pas l’inventeur mais a fourni son oeuvre la plus connue et influente : elle est lue depuis 800 ans et la mort de son auteur est commémorée dans plusieurs villes comme à Konya. Il est d’ailleurs à l’origine de la confrérie des derviches.

Rumi est né en 1207 et mort en 1273. Parti d’Iran, chassé par les Mongols, il est arrivé à Konya comme « réfugié intellectuel » et a été protégé par le Sultan. Située en Cappadoce, la ville de Konya comptait un important monastère chrétien copte. L’influences chrétienne et grecque sur sa pensée est d’ailleurs manifeste (les moines coptes ayant été à l’origine de la traduction du grec à l’arabe d’un très grand nombre de textes philosophiques).

Son héritage est revendiqué par un amas hétéroclites de penseurs, de gauche comme de droite, islamistes comme laïcistes, sans parler de l’adaptation de plusieurs de ces récits dans le folklore turc. Hegel en parlera d’ailleurs dans Nom et montrera que sa philosophie se rapproche de sa propre métaphysique, faisant la part belle à l’être, au temps ou à « l’unité dans la diversité ». De même, le grand romancier Orhan Pamuk le citera tout au long d’un chapitre du Livre noir. Au niveau littéraire, son oeuvre est marquée par une importante musicalité, où certains voient l’influence de l’ambiance de Konya. Ville d’orfèvres, ceux-ci tapaient en effet toute la journée sur leurs outils, ce qui aurait pu bercer Rumi. Dans un souci pédagogique, son oeuvre comporte un grand nombre de métaphores et critique de manière récurrente le sensualisme, auquel il préfère un essentialisme comme moyen d’élever l’âme et de la rapprocher de Dieu.


Nazim Hikmet

« Ben, bir insan, ben, Türk şairi komünist Nâzım Hikmet ben, tepeden tırnağa iman, tepeden tırnağa kavga, hasret ve ümitten ibaret ben… »

Moi, un homme,
Moi, Nazim Hikmet, poète communiste turc moi,
La foi des pieds à la tête,
Des pieds à la tête rien que le combat, la nostalgie et l’espoir moi.

Nazim Hikmet est une figure fondamentale de la littérature turque. L’auteur est né le 15 janvier 1902 (date recueillie officiellement) à Salonique et il est mort le 3 juin 1963 à Moscou. Son parcours littéraire est très proche de sa vie personnelle. Membre du parti communiste turc, Nazim Hikmet utilise sa poésie comme militantisme. Ses positions politiques lui vaudront d’ailleurs d’être expulsé de Turquie à plusieurs reprises et condamné pour « marxisme ». Déchu de sa nationalité turque il terminera d’ailleurs sa vie comme citoyen polonais. Il a suivi Mustafa Kemal Atatürk dans sa Guerre d’indépendance pour libérer la Turquie de l’occupation mais, très enthousiasmé par ce qu’il se passe en Union soviétique, il rejoint Moscou en 1922. Lorsqu’il rentre en Turquie le jeune homme est considéré comme un « rouge » et ennemi intérieur de la Turquie. Nazim Hikmet reçoit le prix Nobel de la Paix en 1955.

Au plan littéraire, Nazim Hikmet a révolutionné la poésie turque, instaurant un nouveau système d’écriture riche en vers libres, n’obéissant pas à une structure régulière. Ecrivain engagé Nazim Hikmet a été le premier auteur à parler du génocide arménien ou des combats contre les kurdes dans les montagnes de l’est anatolien. Ses poèmes retranscrivent un élan de liberté, d’amour, et d’espoir.


Le vent coule
 » Le vent coule et s’en va, le même vent ne balance jamais deux fois la même branche de cerisier. Les oiseaux gazouillent dans l’arbre : des ailes qui veulent voler. La porte est fermée : il faut la forcer. C’est toi que je veux : que la vie soit belle comme toi, amicale et pleine d’amour… Je sais qu’il n’est pas encore fini, le banquet de la misère. Il finira pourtant…  »
Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes.

La plupart des poèmes de Nazim Hikmet ont été rédigés pendant ses années en prison, tel le poème Pazar (Dimanche), Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes.


Dimanche
 » Aujourd’hui c’est dimanche. Pour la première fois aujourd’hui ils m’ont laissé sortir au soleil, et moi, pour la première fois de ma vie, m’étonnant qu’il soit si loin de moi qu’il soit si bleu qu’il soit si vaste j’ai regardé le ciel sans bouger. Puis je me suis assis à même la terre, avec respect, je me suis adossé au mur blanc. En cet instant, pas question de gamberger. En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme. La terre, le soleil et moi. Je suis heureux. »
(1938)


Yusuf Atilgan, Aylak adam

Auteur peu connu car peu prolixe, Yusuf Atilgan a pourtant marqué la littérature turque, particulièrement au cours des années 40 et 50. Entre 1921 et 1989, il publiera en effet deux romans et nouvelles. Le premier d’entre eux, Aylak Adam, a une grande importance dans la littérature moderne turque. Il met en scène un homme « hors la société », Mr C., reniant toutes les normes et règles, jusqu’à son être propre. De cette attitude marginale découle une profonde solitude qui sera reprise par un romancier célèbre, Oguz Atay, qui incarne le roman moderne turc. Mr C. reflète à plusieurs égards les intellectuels stambouliotes, un peu « bohème ». Il écrit ainsi toute une journée avant de jeter ses notes à la poubelle le lendemain sans les relire. Critique envers les absurdités de la société, il livre une longue description d’un mendiant qui fume une cigarette mais la cache afin de pouvoir en demander aux passants.

L’écriture est révolutionnaire pour l’époque, Atilgan s’extrayant du schéma habituel situation initiale/élément perturbateur/péripéties/conclusion. L’auteur violentant les normes en décrivant un voyage sans but à la manière d’un Modiano de Voyage de noces, il peut être considéré comme un des pères du nouveau roman turc.

Anayurt Oteli, son deuxième roman a été adapté en film par Omer Kavur. Filmé essentiellement dans un hôtel, le traitement des personnages entend refléter les traits absurdes de notre société. Canistan est son dernier roman, qu’il n’a pas terminé et se situe dans un village. L’écriture d’Atilgan reprend invariablement les mêmes thèmes, modifiant simplement le contexte dans lesquels ils sont traités. Aylak adam décrit ainsi une ville, Anayurt Oteli un hôtel de province tandis que Canistan s’attache à dépeindre la vie d’un village.

Extrait :
(Mr C. vient d’aborder une jeune femme)
« Votre nom est Güler. -Je ne connais pas le vôtre. -Vous allez l’apprendre. Mais le prénom n’a pas de rapport avec la personne parce qu’on le donne à la naissance. Il est collé à la vie, et on ne peut pas vivre sans ce prénom. » Il se met à fumer. Il dit « vous voyez. Vous connaissez quelque chose de plus personnel sur moi : je fume ».


Club du Millénaire :
Louis-Marie Bureau, Lara Değer, Florent Gandois, Sehnaz Uğur, Can Uzun.


Indications bibliographiques :
Yusuf ATILGAN :
Aylak Adam, 1959
Anayurt Oteli, 1973
Canistan, 2000

Nazim HIKMET :
Il neige dans la nuit et autres poèmes, 1999
Les romantiques, 1999
C’est un dur métier que l’exil, 1999
La vie est belle mon vieux, 1999

Halide EDIP ADIVAR, Dağa Çıkan Kurt, 1922
Yasar KEMAL, Incememet
Oğuz ATAY, Tehlikeli Oyunlar (Les Jeux dangereux), 1973
Can YÜCEL, Çok Bir Çocuk, 1988
Mevlana Celaleddin RUMI, Dîvan

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