Orientalisme express

 

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L’orientalisme désigne une « étude de l’Orient d’après ses peuples, ses langues », ainsi que le « goût des choses de l’Orient »1. Il naît vers la fin du 18ème siècle et touche rapidement la littérature, la culture ou l’histoire. C’est en ce sens qu’a été fondé en 1795 à Paris un Institut ayant vocation à étudier les langues et les civilisations orientales (aujourd’hui l’INALCO) : l’orientalisme incarne finalement l’intérêt de l’Occident pour l’Orient. Des auteurs comme Nerval, Lamartine ou encore Théophile Gautier ont ainsi encouragé l’orientalisme en transmettant les connaissances et impressions de leurs voyages. Ces connaissances subjectives acquerront par la suite un caractère universel, porteur de préjugés. Les descriptions de l’Orient abondent en effet en images fantasmées, exagérées ou diminuées.

De fait, l’orientalisme se trouve à l’origine du « mythe de l’Orient », offrant une image déformée créée par l’Occident. Ainsi en est-il de l’exemple de la Turquie dans les écrits de Voltaire. L’auteur appuie en effet sa description de l’Empire Ottoman sur une rencontre avec le Sultan Ahmet III pour défaire l’idée de « despote oriental ». Il clame dans son Traité sur la tolérance que les « Turcs permettent que tous les grecs aient chez eux des églises » et loue ainsi la tolérance de l’Empire Ottoman à travers le système de millet (communautés non musulmanes). Mais Voltaire déteste les Turcs et écrit dans une de ses lettre « sans mes principes d’humanité je voudrais les (turcs) voir tous exterminés ». Il en offre, particulièrement dans Candide, une vision parcellaire et fantasmée, symptôme d’une xénophobie féroce. Rappelons au passage que Voltaire ne s’est jamais rendu en Asie Mineure.

L’analyse la plus structurée et controversée de l’orientalisme a été effectuée par Edward Saïd. Il est né en 1936 à Jérusalem et exilé en 1948 en Égypte avant de rejoindre les Etats-Unis, détails permettant de mieux comprendre l’investissement personnel de l’auteur. Saïd rédige son livre le plus connu, L’orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, en 1978, ouvrage dont nous analyserons les principales idées. Selon Edward Saïd, l’orientalisme est plus qu’une discipline universitaire : elle incarne « un échange dynamique entre les auteurs individuels et les vastes entreprises politiques, formées par les empires britannique, français et américain, sur le territoire intellectuel et imaginaire ». Dans son analyse l’auteur reprend l’idée de « discours » définie par Michel Foucault et d’hégémonie culturelle d’Antonio Gramsci. En effet, deux sentiments opposés sont développés dans le discours orientaliste. D’une part un sentiment d’attirance pour l’Orient, celui qui exalte, et d’autre part un sentiment de rejet qui se traduit par l’attribution aux orientaux de certains vices comme la cruauté, l’inaptitude au progrès, le déchainement sexuel ou le fanatisme. Transmis de génération en génération, ces discours entretiennent le mythe orientaliste.

L’Orient a d’ailleurs permis à l’Europe de se définir par contraste en lui permettant de « préciser son identité en se démarquant de l’Orient », explique Saïd. En effet chaque société, chaque culture voire chaque individu a tendance à se définir à partir de l’image de l’Autre (théorie sartrienne de l’altruisme). Cette idée est renforcée par les propos de Denis Hay puisque selon lui « l’idée de l’Europe comme notion collective nous définit, « nous » européens, en face de tous ceux-là qui sont « non européens ». Ce sentiment de confrontation de l’Occident dans ses rapports à l’Orient existe depuis l’Antiquité. Dès la Grèce antique, il apparaît dans l’Iliade, Les Perses d’Eschyle ou Les Bacchantes d’Euripide, par la construction d’une ligne imaginaire séparant l’Orient de l’Occident et faisant de l’Orient un « grand contraire complémentaire ». Des siècles plus tard, les œuvres de Chateaubriand, Lamartine, Flaubert ou Nerval feront la part belle au caractère exotique et séduisant de l’Orient tandis que l’orientalisme acquiert une base scientifique et rationnelle à travers les analyses d’auteurs comme Sylvestre de Savy, Ernest Renan, ou Edouard William Lane.

Au 19ème siècle, l’orientalisme devient d’ailleurs un instrument de la politique occidentale en Orient. Comme l’explique Saïd, l’orientaliste devient en effet l’« agent secret » anglais, au service de la puissance coloniale. L’objectif de ce nouvel élan est de réaliser une union entre l’Orient et l’Occident tout en réaffirmant la suprématie technologique et culturelle de l’Occident sur l’Orient. L’Orient devient donc un Orient de découverte et de domination. En effet, le développement de l’orientalisme à cette époque coïncide avec l’expansion coloniale de l’Occident en Orient selon une dynamique de savoir et de pouvoir définie par Michel Foucault : « Le savoir donne le pouvoir, un pouvoir plus grand demande plus de savoir, selon une dialectique d’information et de contrôle de plus en plus profitable »2. Ayant des connaissances suffisantes sur l’Orient, l’Occident aura en effet plus de facilités à le dominer et à y assoir son pouvoir. C’est l’idée notamment de James Clifford qui explique que l’orientalisme vient justifier le colonialisme. Par exemple, quand Napoléon Bonaparte envahit l’Égypte en 1798, il s’inspire de l’œuvre du Comte de Volnay pour séduire la population égyptienne. Il réunira un collège de savants, une véritable armada de scientifiques, de poètes, de musiciens, pour préparer son expédition. Cet exemple ouvre le prélude d’une longue série de projets européens en Orient dans lesquels l’orientalisme est mis directement au service de la conquête coloniale. Saïd conclut en écrivant que « l’orientalisme est un style occidental de domination », posant la question politique de l’impérialisme.

C’est à travers cette entreprise coloniale qu’une vision féministe de l’orientalisme s’est développée. En effet, l’orientalisme est perçu comme une vision patriarcale, duquel émerge un humanisme masculin. L’Hystérisation de la femme décrite par Foucault dans son Histoire de la Sexualité est à mettre en parallèle pour comprendre comment l’homme a voulu dominer l’Orient comme il a voulu dominer la femme. L’hystérisation du corps de la femme correspond à un « triple processus par lequel le corps de la femme a été analysé, qualifié et disqualifié ». L’orientalisme va suivre ce schéma où l’Orient sera « analysé, qualifié, et disqualifié ». Dans cette logique, Meyda Yeğenoğlu élabore une théorie de l’orientalisme à partir de la figure du peçe (le voile, en turc). L’Orient « est » un voile et représente un milieu très féminin où se produit un jeu de cache-cache. La femme voilée est mystérieuse et devient une figure fantasmatique à appréhender. Via cette métaphore, Meyda Yegenoglu explique que l’Orient à ses secrets, inaccessible à l’Occident, comme une femme voilée. Pierre Loti dans Les Désenchantés explique bien que le voile met une distance qu’il est impossible de réduire : derrière le voile se cache le véritable visage, échappant à l’Occident. Par cette apparence voilée, l’Orient se révèle à l’Occident, comme un lieu, une culture, qui nécessite une interrogation, un savoir, et d’être appréhendée.

L’orientalisme s’exprime à travers les œuvres écrites mais aussi à travers l’art. Le domaine le plus riche à ce titre est sans doute celui de la peinture. Nous pouvons citer par exemple les œuvres d’Eugène Delacroix (La mort de Saradanapale), d’Ingres (Le bain turc) ou de Gérôme (Bain maure). L’orientalisme dans la peinture ne constitue pas une école ni un style mais regroupe toutes les œuvres ayant abordé le thème de l’Orient. L’orientalisme existe également dans la musique mais à une moindre échelle. Il s’agit plus d’ « effets » arabisants. Claude Debussy par exemple a été fortement inspiré par l’orientalisme puisqu’il employait beaucoup de gamme et de sonorité orientales. La Marche Turque de Mozart en est évidemment un exemple éloquent. Guiseppe Verdi, utilisera aussi dans ses compositions pour opéra, notamment avec Nabucco, des gammes orientales.

L’orientalisme du cinéma turc retient également l’attention. Les chercheurs y ont en effet développé la notion de kilim (tapis brodé), caractérisant des films à « consonance » orientaliste. Il s’agit de films dans lesquels on trouve, sans que cela soit nécessaire pour le récit, des rituels orientaux. Sans classer ces films comme « orientalistes », il est intéressant de repérer ces éléments qui traduisent le regard de l’Occident sur l’Orient. Nous pouvons prendre l’exemple de Ferzan Özpetek, réalisateur turc, auteur de Hamam, et Harem Suare, deux films intégrant des éléments orientalistes d’ambiance (Harem Suare) ou au travers d’un personnage (Hamam). Force est de constater que ces deux films, même si le réalisateur est turc, ont été réalisés pour l’Occident, en donnant des images volontairement mystifiées.

Face à l’orientalisme existe enfin une autre idéologie dénuée d’œuvre fondatrice, l’« occidentalisme ». Cette philosophie a pour ligne directrice un rejet de la civilisation et une volonté d’affirmation de l’Autre « Occident », miroir en négatif de l’Orient. Contrairement à l’orientalisme il n’existe pas une dimension positive de l’occidentalisme, exaltant les splendeurs de l’Autre, mais seulement une dimension négative, fondée sur l’opposition et le rejet. Il est intéressant de voir qu’une forme d’occidentalisme existait à l’époque des Lumières avec le mythe du Bon Sauvage de Rousseau ou la critique de la Chrétienté de Voltaire par rapport à l’administration turque. Nous pouvons également citer de nombreux mouvements identitaires comme le mouvement slavophile de Russie. Par ailleurs, les mouvements fascistes vont chercher également à favoriser un modèle en opposition aux modèles français ou américain, rejetant le modèle urbain occidental. L’occidentalisme actuel peut être relié à une figure, celle d’Hassan Hanafi, Egyptien et proche des Frères Musulmans. Ce dernier cherche à élaborer une thèse où l’Histoire serait faite par l’Orient, cet Orient excluant tout ce qui avoir trait à l’Occident. L’Orient doit selon lui mener un certain universalisme pour pouvoir sortir de sa position de dominé, et désenclaver les orientaux de la méconnaissance. Le savoir doit devenir oriental et non occidental. Il cherche ainsi à affirmer la supériorité de l’Orient sur l’Occident. Selon Hanafi l’Occident est amené à disparaître, au profit de la « cité Orientale ».

Club du Millénaire : Louis-Marie Bureau, Lara Değer, Florent Gandois, Sehnaz Uğur, Can Uzun.

1. Dictionnaire Hachette
2. Surveiller et punir


Indications bibliographiques :
Sur l’orientalisme :
Edward SAÏD, L’orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, 1980
Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, 1975

Sur l’Orient :
Gérard de NERVAL, Les nuits du Ramazan, 1850
François-René de CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, en allant par la Grèce et revenant par l’Egypte, la Barbarie et l’Espagne, 1811
Ernest RENAN, Mélanges d’histoire et de voyages, 1878
Pierre LOTI, Les désenchantés, 1906

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