L’implantation fethullahci en Asie centrale

  • Le mouvement fethullahcı
  • Analyse par pays de l’implantation fethullahcı


Louis-Marie BUREAU, « L’implantation fethullahci en Asie centrale », Sur le Clubdumillenaire.fr, 6 avril 2010


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L’Asie centrale a subi durant des décennies l’athéisme soviétique et ses instances religieuses ont longtemps fait les frais de sa lutte contre l’« opium du peuple ». Mais à l’effondrement du bloc communiste a succédé un retour de la religion musulmane, « intuition de l’univers » (Schleiermacher) dont les racines sont décidément difficiles à extirper. L’implantation religieuse en Asie Centrale s’accomplit pourtant différemment des ex-républiques socialistes d’Europe orientale comme la Pologne ou la Roumanie. Effectuée sans prosélytisme et en prônant une forme de laïcité, la part de religieux dans l’action des mouvements islamiques devient en effet difficile à déceler. Nous nous proposons d’étudier les composantes de ce processus à travers l’action du mouvement fethullahcı. L’analyse de ses méthodes d’implantation nous paraît en effet judicieuse pour deux raisons. Elle fournit d’abord des informations précieuses sur l’attitude des pays centrasiatiques et de leurs voisins (Turquie notamment) vis-à-vis de la religion. Elle nous permettra ensuite de mieux comprendre les méthodes des organisations islamiques, particulièrement le prosélytisme masqué d’Asie centrale. La cemat fait enfin figure de sujet d’étude idéal puisque les succès de sa politique en font un modèle d’implantation réussie.

 

Nous analyserons en premier lieu les motivations et fonctionnement de la cemat, puis son implantation au sein de chaque pays d’Asie centrale. Notre but étant l’étude des rapports entre une organisation religieuse et l’Etat d’accueil, nous passerons volontairement sur le fonctionnement interne du mouvement fethullahcı (méthodes d’éducation, programmes scolaires, etc.) pour nous concentrer sur les interactions de la cemat avec les autres acteurs de la région. Notre analyse aura pour cadre l’Asie centrale et la Turquie. Le choix de ce pays s’explique par l’origine turque du mouvement, son organisation au sein de la Turquie différant de celui qu’il offre en Asie centrale. En outre, le caractère nationaliste et turcophone est indissociable du projet fethullahcı.


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Le mouvement fethullahcı

 

Organisation fondée par Saïd Nursi et dirigée aujourd’hui par Fethullah Gülen (« riant »), on appelle aussi la cemat le mouvement nurcu (de nur, la lumière). Son objectif est à terme l’organisation de la société selon le modèle islamique, à partir du Coran (révélation divine au Prophète) et la Sunna (les actes du Prophète). Les nurcu répondent donc à la définition d’un mouvement islamiste, la définition de l’islamisme n’intégrant pas nécessairement de dimension violente. La différence des fethullahcı d’avec d’autres organisations islamistes est en revanche son absence de radicalisme et de changement de la société civile. Son action s’oriente plutôt vers une prise en main de l’Etat et une mission de « conseiller du prince ». Entendant orienter plus que guider la société, le mouvement réclame donc une stabilité du pouvoir en place, quel qu’il soit. Sa présence aide donc les pouvoirs à conforter leur autorité. Il importe également de souligner que cet étatisme n’intègre pas de dimension nationale, cette notion n’ayant pas de sens pour les fethullahcı et l’Islam en général. Celui-ci s’appuie essentiellement sur la oumma, communauté originelle des croyants qui rassemble les musulmans par-delà les frontières. Pourtant, la cemat revendique autant sa prédilection pour l’oumma (celle-ci concernant surtout les musulmans turcophones) que sa volonté de soutien au pouvoir. Ce mariage paradoxal entre attachement à l’Etat et prédominance de la communauté islamique fonde l’originalité du projet nurcu.

 

Au niveau interne, la cemat s’organise comme une communauté quasi-sectaire où le rôle du guide spirituel est central et où l’individu n’a pas d’existence en tant que tel. Nul esprit critique n’est attendu et les fethullahcı se contentent d’appliquer les directives de leur hiérarchie. Cette importance d’une force supérieure, vue comme un moyen d’éviter que la « grande âme (…) ne se divise en une multitude incohérente de petites âmes en conflit les unes avec les autres » (Durkheim) nous permet de comprendre le choix de l’éducation comme domaine de prédilection des nurcu. Lieu par excellence d’unification des consciences, celle-ci est en outre cruciale pour le développement des sociétés et permet d’entretenir les meilleurs rapports avec le pouvoir. Elle permet en outre la formation des futures élites du pays, donc d’islamiser la société par le haut. Nous pouvons à cet égard établir un parallèle avec un autre mouvement religieux, celui des jésuites. Ceux-ci partagent en effet l’idéal d’expatriation missionnaire et de vie au service de la communauté (il n’est d’ailleurs pas anodin que les jésuites aient toujours été très présents dans le domaine éducatif). Jésuites et nurcu ont en outre la même volonté de vie en « harmonie » avec les sociétés d’accueil. Fethullah Gülen cite d’ailleurs volontiers le jésuite qui écrivait que « pour atteindre l’autre, il faut d’abord entrer dans sa mentalité et l’aimer pour ce qu’il est ». Une telle démarche est très différente de celle des Peace Corps protestants, aussi présents en Asie centrale. Si ces groupes, à travers le protestantisme, visent surtout à implanter le modèle libéral chrétien, la cemat nie vouloir ériger en Asie centrale une société basée sur le modèle turc.

 

Quelles sont dès lors les motivations réelles du mouvement fethullahcı ? Dans une interview accordée à Zaman, Gülen les oriente autour de deux axes, à commencer par un idéal purement humanitaire. Les communautés nurcu seraient présentes au sein des pays pour les aider à se développer, ce qui expliquerait l’accent mis sur l’action éducative. Mais comment expliquer alors que les fethullahcı ne soient pas autant implantés dans d’autres pays ? Gülen explique qu’il s’agit du remboursement d’une « dette morale » (vefa borcu) vis-à-vis des ancêtres des Ouzbeks, Kazakhs, Turkmènes et Kirghizes qui ont « civilisé » les Anatoliens. Gülen dit ainsi vouloir restaurer les liens distendus par l’URSS (période perçue comme une « parenthèse »), mais il ne peut ignorer que l’Empire Ottoman n’entretenait auparavant que des rapports limités avec l’Asie centrale et était tourné vers l’Europe dès le 19ème siècle.

 

Cette contre-vérité historique montre qu’en plus de son caractère religieux, l’ancrage en Turquie est fondamental pour Gülen. Les idées de turcité et d’appartenance à la nation turque sont en effet primordiales dans l’idéologie fethullahcı, position qui se traduit de multiples manières. Par exemple, les communautés nurcu sont surtout présentes au sein des populations turcophones et la défense des institutions et du système turc sont partie prenante de leur enseignement. Cette position semble néanmoins refléter une double contradiction. D’une part le système politique turc reste attaché à l’idée de laïcité –ce qui rend a priori étrange le soutien d’une organisation religieuse au pouvoir turc comme la coopération de celui-ci avec les nurcu. D’autre part, entretenir de bons rapports avec les pouvoirs des pays d’accueil, objectif déjà difficile pour un mouvement religieux, devient presque impossible lorsque cet héritage se double d’une revendication « nationale » extérieure. C’est pourtant sur cette alchimie délicate que repose l’intégration du mouvement en Asie Centrale.

 

A son arrivée au début des années 90, le mouvement nurcu ne peut compter sur aucune communauté structurée. L’unique « minorité » présente est celle des meskhètes, originaires de Géorgie et déportés par le pouvoir communiste durant la deuxième guerre mondiale, dont la majorité des membres se trouve en Ouzbékistan. Mais ceux-ci ne jouant aucun rôle dans la vie politique, la cemat a dû pour ainsi dire partir de rien pour s’implanter. Construisant des rapports d’intérêts mutuels, elle s’est assuré l’appui progressif de la Turquie et des autorités locales. La Turquie voit en effet dans le mouvement nurcu un appui lui permettant de conforter sa présence en Asie centrale, celui-ci jouant le rôle de « passerelle » entre Turquie et monde turcophone par l’utilisation d’une stratégie de réseau. Les politiques d’implantation dans des pays étrangers s’appuient en effet sur les réseaux nés des échanges entre la communauté et le pays d’accueil. Or, aucun réseau turc ne dispose d’autant de poids, de contacts et de relais que les fethullahcı. Les raisons de cette situation tiennent à l’attitude originale de la cemat. Plusieurs acteurs turcs interviennent en effet en Asie centrale parmi lesquels le mouvement nakchbendaya ou les expatriés, notamment les étudiants turcs envoyés dans des universités étrangères. Mais ces groupes conservent un caractère par trop exclusif, des étudiants n’étant par exemple pas d’une grande aide pour l’implantation une entreprise. En outre, ces communautés ne sont pas assez disséminées sur les territoires. Du fait de sa logique transnationale, la cemat a donc contourné ces difficultés en se présentant comme un « réseau de réseaux ».

 

Les fethullahcı regroupent ainsi un grand nombre d’entreprises turques et comptent des membres jusque dans les sphères politiques des pays d’accueil -par exemple l’adjoint du ministre de l’industrie textile du Turkménistan. De plus, l’appartenance au mouvement nurcu se décidant pour des raisons religieuses, les clivages sociaux ou nationaux sont facilement dépassés et permettent aux représentants fethullahcı d’entretenir entre eux des rapports étroits. Chaque domaine –éducation, économie, politique- est donc en interaction constante avec les autres composantes de la communauté. Cette unité représente une aide cruciale pour les autorités turques, au point que de nombreux hommes d’affaires non religieux utilisent les réseaux fethullahcı. Ceux-ci l’acceptent volontiers, ce qui leur permet d’offrir un visage d’ouverture. De par son rôle fondamental dans l’implantation des communautés, la cemat a donc acquis une place centrale dans la politique turque en Asie centrale.

 

Cette position privilégiée est évidemment exploitée par les nurcu qui y trouvent leur intérêt en demandant aux autorités turques une reconnaissance morale. A première vue, cette revendication peut apparaître dénuée de fondement eu égard à la position de force que les fethullahcı détiennent en Asie centrale. Pour la comprendre, il nous faut rappeler que la cemat s’est aussi implantée en Turquie même : elle y poursuit les mêmes objectifs qu’en Asie centrale et s’implique autant dans le domaine éducatif. Il faut croire sa stratégie payante, puisqu’elle y gère, particulièrement dans la région d’Izmir, de nombreux lycées et écoles comme le célèbre collège Yamanlar. Bien que la puissance turque soit amoindrie à l’extérieur, la teneur des rapports entre autorité turque et fethullahcı en Asie centrale conditionne la situation du mouvement en Turquie, ce qui encourage leur coopération. On aurait pourtant tort de ne voir dans ce rapport de forces qu’un ensemble de pressions mutuelles, tant l’identité turque et le sentiment national sont prégnants au sein de la cemat. Celle-ci associe volontiers le pouvoir turc à son action par des initiatives multiples, par exemple par l’échange de manuels ou l’utilisation de manuels de langues communs dans les enseignements nurcu et public. De même pour la confrontation des méthodes de travail des enseignants –cette action étant d’autant plus justifiée en Asie centrale que les fethullahcı connaissent la population et les méthodes qu’elle affectionne. Quasiment tous les accords éducatifs entre les Etats d’Asie centrale et les sociétés éducatives sont d’ailleurs réalisés sous le parrainage librement consenti de la Turquie. En outre, la situation des lycées nurcu est étroitement liée à l’état des relations diplomatiques entre la Turquie et le pays d’accueil. Cette interdépendance de fait favorise évidemment une coopération poussée afin d’éviter de subir passivement les aléas des relations internationales.

 

Pourtant, et bien qu’elles conservent un caractère exceptionnel, des crises existent. Moins qu’au prosélytisme religieux, elles tiennent souvent à des frictions individuelles entre religieux et diplomates. Si ceux-ci ont adopté un mode de vie occidental et perçoivent leur fonction en termes d’emploi ou de carrière, les nurcu ont une approche très différente privilégiant la dimension missionnaire de leur engagement. Mais les règles de la diplomatie imposant à ces affaires un certain devoir de réserve, celles-ci sont généralement passagères et peu médiatisées : chacun a trop à perdre pour mettre en péril le fragile équilibre d’intérêts qui unit les deux acteurs.

 

On note la même volonté de conciliation vis-à-vis des pays d’accueil. Ceux-ci ont d’ailleurs de bonnes raisons de laisser la cemat développer ses activités. Au niveau économique d’abord, la Turquie étant un partenaire commercial crucial. Celle-ci ayant des relations économiques plus dépendantes de l’Europe que de l’Asie, la réciproque n’est pas forcément vraie. Les gouvernements locaux ont donc rapidement compris l’intérêt qu’ils pouvaient retirer de l’utilisation des réseaux nurcu pour attirer les capitaux turcs et en faire un outil de leur propre développement. Les gouvernements entretiennent des liens étroits avec les nurcu et les informent des types d’investissements dont ils ont besoin. Cette démarche favorise également le mouvement, les entreprises dirigées par ses membres étant généralement les premières informées de l’existence des marchés et des appels d’offres. De son côté, la cemat rend une série de services à l’Etat visant à raffermir leurs rapports. Elle accomplit par exemple un travail de lobbyisme en Turquie pour amener les autorités à s’impliquer d’avantage en Asie centrale. Elle publie de même de multiples ouvrages promouvant la culture des pays d’accueil en Turquie et dans les autres pays d’implantation (comme aux Etats-Unis où réside Gülen). Le journal Zaman, important organe de presse publié aux quatre coins du monde et inféodé aux nurcu, leur est à cet égard d’une aide précieuse. C’est dans le cas de l’Ouzbékistan que cet « échange de bons procédés » est le plus affirmé. Les éditions Silm ont ainsi publié en Turquie et en Asie centrale l’ouvrage Réformes et stabilité faisant l’éloge de la politique menée par le président Karimov. Ce dernier n’est pas en reste puisqu’il vante les mérites des lycées fethullahcı dans de nombreuses publications. En séduisant les autorités, la cemat s’assure ainsi sur l’avenir, d’une part en s’assurant la pérennité du soutien étatique, d’autre part en assurant la pérennité du pouvoir. Le principal intérêt que trouvent les Etats à laisser les nurcu se développer concerne l’enseignement. Les fethullahcı entendent en effet se présenter comme une organisation éducative dans laquelle le religieux n’occupe qu’une place marginale et les excellents résultats qu’obtiennent les lycées privés leur assurent également le soutien d’une part de la population, notamment les parents d’élèves.

 

Analyse par pays de l’implantation fethullahcı

 

L’implantation et les soutiens au mouvement nurcu présentent de grandes dissemblances d’un pays à l’autre. Le pays où l’implantation nurcu est la plus forte est sans conteste le Kazakhstan puisqu’il compte 28 écoles et une université. Cette présence tient surtout à la rapidité des réformes qui ont suivi la chute du bloc. Dès son indépendance, le Kazakhstan a en effet mis en place une politique visant à attirer les investisseurs étrangers et a fortement simplifié les procédures administratives. Alors que la création d’une école en Ouzbékistan est soumise à une autorisation présidentielle, la législation kazakhe permet ainsi aux responsables des régions administratives (les oblast) de négocier celle-ci directement. Nous savons également que l’ouverture des écoles dépend de la situation économique du pays dans la mesure où les lycées fethullahcı sont souvent financés par des entreprises turques. L’arrivée de celles-ci est donc souvent corrélée avec l’implantation du mouvement, d’autant que les compagnies perçoivent les lycées comme un vivier de collaborateurs potentiels. Or, le Kazakhstan fait figure de grande puissance pétrolière de par ses gisements dans la mer Caspienne, ce qui a encouragé la Turquie à investir massivement. La cemat a donc fait de même, et a beaucoup plus investi au Kazakhstan que dans les autres pays de la région. Le facteur ethnique a aussi son importance de par son influence sur la perception des lycées par les populations. Au moment de l’indépendance, la proportion de Russes était en effet presque égale à celle des Kazakhs. La politique appliquée par Nursultan Nazarbaev (départ de familles russes, retour de la diaspora kazakhe, etc.) a finalement fait revenir cette part à 38,7%, et l’attraction d’investisseurs turcs va dans le sens de cette kazakhisation du pays.

 

Le second pays en termes de concentration est l’Ouzbékistan avec 18 écoles. Sa situation diffère en revanche du Kazakhstan. Plus peuplé et ayant une puissance potentielle plus importante que son voisin, cette implantation moindre s’explique par les réticences du pouvoir quant à l’ouverture d’écoles sur son territoire. Cette méfiance du président Karimov souligne les visées politiques des fethullahcı et relativise leur apparente neutralité. Contrairement au Kazakhstan, l’identité turque des nurcu les a desservi en Ouzbékistan. Ils ont d’abord fait les frais des crises politiques successives entre Tachkent et Ankara. Des professeurs ont ainsi été expulsés en 1994, les autorités ouzbèkes les accusant de propagande religieuse et de « potentialités subversives ». Lors de la rentrée scolaire 1999-2000, la moitié des établissements ont d’ailleurs été fermés suite aux accusations de Karimov sur la responsabilité turque dans les attentats ayant frappé Tachkent en février 1999. De plus, le pouvoir ouzbèke est hostile à un rapprochement avec la Turquie, interprété par l’importante minorité tadjike du pays comme un pas vers le panturquisme. L’avancée turque est d’ailleurs un sujet d’appréhension pour les populations persanophones d’Asie centrale. En outre, l’impérialisme respectif des Turcs et des Ouzbeks contribue à créer dans la région un climat de compétition plus que de coopération entre les deux nations. Les nurcu comptent ainsi 3334 élèves en 1998 pour 24 millions d’habitants en Ouzbékistan contre 3294 pour le Turkménistan, peuplé de 4 millions d’habitants. De même, l’Ouzbékistan est le seul des quatre Etats turcophones (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan) à ne pas avoir d’université fethullahcı. De par sa pauvreté, le Kirghizistan est plus favorable aux nurcu. Au-delà de l’enseignement de qualité dispensé dans les établissements qui permet la formation des futures élites nationales, l’arrivée d’écoles est en effet synonyme d’afflux de capitaux étrangers. Le rapide processus d’ouverture s’est ainsi achevé dès 1994. Il est à noter que l’implantation a été plus importante au sein des villes les moins russifiées comme Jalal Abad ou Kızılkaya, celles-ci accueillant avec Och et Kademjay plus de la moitié des lycées. Le critère ethnique a donc son importance dans la politique des missionnaires turcs.

 

Concernant le Turkménistan, les bonnes relations qu’entretiennent Ankara et Achkhabad du fait de la forte présence turque favorisent l’action de la cemat. La plupart des entreprises étrangères sont en effet turques, cette présence s’étendant jusqu’au champ politique puisque deux fethullahcı turcs sont conseillers du Président Turkmenbası. De même, l’adjoint du ministre de l’Education nationale Muammer Türkyılmaz occupe un rôle important au sein du mouvement nurcu. Le critère ethnique a une rôle dans cette implantation, turcs et turkmènes appartenant à la branche oghuz de la famille turcique. Gülen a d’ailleurs souligné à plusieurs reprises que les ancêtres des Turcs anatoliens, les Seldjoukides, étaient partis de l’actuel Turkménistan. La ligne politique du pays entre elle aussi en ligne de compte. Le Turkménistan désire en effet attirer des capitaux étrangers tout en laissant le président gouverner comme il l’entend : la stratégie d’investissement au sein des grandes villes sans s’occuper des affaires intérieures permet aux Turcs de répondre aux attentes du pouvoir. Enfin, l’afflux de capitaux d’une autre puissance que la Russie permet aux républiques centrasiatiques de dépasser l’horizon de l’ex-URSS et d’avoir une nouvelle ouverture sur le monde. Or, la Turquie est la seule puissance économique (ce qui n’est pas le cas de l’Afghanistan) culturellement proche (ce qui n’est pas le cas de la Chine) et légitime aux yeux de l’Occident (ce qui n’est pas le cas de l’Iran).

 

L’implantation islamique en Asie centrale s’accomplit donc suivant un processus complexe d’alliances avec les pouvoirs étatiques nationaux et étrangers. Celui-ci varie selon les relations diplomatiques entre pays d’accueil et pays d’origine, la situation économique ou le pouvoir en place. L’importance du critère ethnique ou l’attitude vis-à-vis du religieux permettent en outre d’ébaucher le visage que l’Islam doit afficher pour s’implanter en Asie centrale. Incapable d’afficher son prosélytisme des suites de l’héritage athée laissé par l’URSS, l’Islam d’Asie centrale doit permettre un modèle de développement économique prouvant la viabilité de son modèle. Cette faculté d’adaptation aux usages nationaux est à l’origine de la réussite fethullahcı dans l’ensemble de ses pays d’implantation, qu’il s’agisse de l’Asie centrale, des Etats-Unis ou de la France (où elle finance par exemple la construction de deux tiers des nouvelles mosquées).


AUTEURS

Club du Millénaire :

Louis-Marie Bureau


SOURCES

Indications bibliographiques :

  • Bayram BALCI : Missionnaires de l’Islam en Asie centrale
  • Nicolas de LAVERGNE : Etude de l’ouvrage « Missionnaires de l’Islam en Asie centrale »
  • Mehdi SANAIE : L’Islam en Asie centrale