L’identité européenne, suite et fin ?

 

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Si l’Europe désire former une communauté d’idées au-delà d’une entité basée sur des rapports strictement économiques, il importe qu’elle soit consciente de son identité. L’Europe n’a pas d’identité propre que nous pourrions qualifier de « quasi-ethnique », mais elle possède en elle une réalité structurelle, du fait d’expériences historiques partagées. Ce qui rassemble l’Europe consiste en des normes communes, découlant d’héritages philosophiques communs et étrangers. Comme toute identité elle est le résultat de constructions et d’une expression géographique, et devrait élaborer selon Ash AMIN une idée nouvelle « basée sur les notions d’hospitalité et de rapports mutuels ». Paul VALERY avait décrit l’«Européen» en lui donnant une identité triple, puisant conjointement aux sources romaine, chrétienne et grecque. Selon lui la religion chrétienne a permis d’entreprendre «l’examen de soi-même et la découverte de la vie intérieure», l’Empire romain lui offre une «condition juridique et politique uniforme», enfin, l’héritage d’Athènes est «peut être ce qui nous a distingué le plus profondément du reste de l’humanité : nous lui devons la discipline et l’Esprit»1.

Dans quelle mesure, pouvons-nous parler d’identité européenne face à la variabilité et à la complexité même de la notion d’«Europe» ? L’idée d’Europe évolue selon les contextes économique, politique, religieux et culturel. En d’autres termes, sa subtilité et sa dimension contestée existent parce qu’elle se réfère à des cultures différentes, des conflits, formant ainsi un «immense complexe d’idéaux et d’idées »2. L’Europe n’est pas un objet immuable et a construit son histoire à travers le temps. La complexité d’une notion de «culture européenne » réside dans le fait qu’elle est formée de sources variées, reflétant pour Edgard Morin le «noeud gordien de l’Europe»3. Les tensions sont constitutives de l’Europe puisque cette dernière contient en elle «autant ou plus d’éléments de tension que d’éléments de synthèses»4, ce qui pousse Denis de Rougemont à parler de l’Europe comme d’une «patrie de la discorde créatrice».

En tentant d’unir ses peuples suivant une démarche semblable à celle de la construction des Etat-nations, celle-ci rencontre dans cette entreprise de profondes difficultés. Quoique ces dernières aient pu inciter des auteurs comme Tzetan TODOROV à écrire que l’«Europe n’est pas une nation et ne le sera jamais»5, l’Europe doit, pour exister, pouvoir se revendiquer d’une identité collective. Force est de constater qu’il est difficile de proposer une identité de référence face aux particularismes avec lesquels l’Europe doit traiter, l’issue possible étant la construction d’une identité collective qui ne vient pas remettre en question les identités nationales mais qui les rend compatibles. Le caractère particulier de l’Europe tient ainsi aux efforts qu’elle déploie pour justifier son union, prenant à témoin l’Histoire et l’héritage culturel commun de ses peuples6, confirmés dans le traité de Lisbonne évoquant sans grande précision les «héritages culturels, religieux et humanistes» 7de l’Europe. L’Europe est en effet le résultat de dichotomies caractéristiques de divisions entre l’Occident, la «terre habitée» ou oikouméné, et l’Orient, considéré à l’époque comme le «reste du monde»8. Cette conception hellénistique sera d’ailleurs reprise par l’Empire romain. Rémi Brague met en exergue deux éléments irréductibles à l’origine d’une culture européenne : la tradition juive, et la tradition chrétienne. Ces deux éléments vont s’entremêler de manière continue, ne donnant pas à l’Europe un ancêtre bien défini. La tradition chrétienne de l’Europe s’exprime par des courants intellectuels, diverses influences comme celle du droit canonique sur les systèmes juridiques, ou par des évènements mobilisateurs comme les croisades9, conférant un symbole plus européen que national.

Ces synergies profondes permettent la construction d’une identité des peuples européens et des référents collectifs. Plusieurs siècles de conflits, de christianisation, de domination, de menace, ont concouru à définir finalement une Europe géographique dont les contours seraient la Mer Baltique, l’Océan Atlantique et le bassin méditerranéen. En effet «il n’est pas douteux qu’à l’égard de toutes les autres populations, l’Europe apparaît comme une terre chrétienne»10. Par ailleurs, la découverte du « Nouveau Monde » et la colonisation, qui se traduisent par une transmission de «valeurs et d’usages» européens devient un élément unificateur des peuples européens. Ernst TROELTSCH par exemple, réalise un projet euro-centriste de la découverte des Amériques et y voit les prémisses d’une Europe hégémonique11. L’unité européenne, pour inventée qu’elle soit12, n’en acquiert donc pas moins de réalité face à d’autres identités. Comme nous l’avons déjà remarqué, les oppositions entre l’ouest et l’est, l’islam et le christianisme permettent de structurer l’Europe sur un socle commun. La question posée par l’islam oblige l’Europe à connaître ses valeurs d’élection et à comprendre que l’Islam a paradoxalement concouru à la construire, du fait d’une opposition séculaire. En effet, après la mort de Mahomet en 632, ses successeurs vont conquérir d’immenses empires (perse, sassanide, arabe) et s’étendre tout au long des XIIème et XIIIème siècles (époque considérée comme l’«Âge noir» de l’Occident). Dans la lutte entre le crucifix et le croissant, une prise de conscience émerge face à la menace de l’Islam, mettant en exergue une rupture violente entre la chrétienté et celui-ci13. Le discours de l’altérité dans la construction de l’Europe est important, l’ «Autre oriental» étant perçu comme une menace religieuse puis politique. Notons par exemple qu’à partir du règne de Charlemagne, une perception négative du musulman deviendra commune pour des siècles au monde chrétien, de la déclaration du catholique Innocent III, décrivant Mahomet comme une «bête de l’Apocalypse», à la prédication de Luther faisant du Turc une «sanction divine».

A cet égard, le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne repose certaines questions sur l’identité turque et ses rapports avec l’entité européenne, régulièrement perçues comme différentes de par leur «culture, leur histoire, et leurs moeurs»14. Les relations qu’entretiennent l’Europe et la Turquie se caractérisent par des rejets et des rapprochements successifs, ce qui implique que l’Europe a d’une part une identité réelle, d’autre part qu’il existe par extension des entités non-européennes. De facto, au niveau culturel il existe bien des différences perçues comme difficilement réductibles15. Celles-ci découlent de la peur du « Turc », qu’entraîne le danger que fait courir l’Empire Ottoman aux pays du continent, exprimé en 1822 par J-M BERTON : «l’établissement des Turcs en Europe, a été aussi contraire aux lois de la nature, que celui des Espagnols dans le Nouveau Monde, et des Anglais dans le Levant. Elle a marqué elle-même les limites que les Turcs n’auraient point dû dépasser, et toutes les guerres de l’antiquité, depuis celle des Grecs contre les Troyens jusqu’à la lutte où succomba le dernier des Césars, ont tendu à faire respecter, les barrières éternelles qui séparent l’Asie de l’Europe»16.

Après la chute de Constantinople en 1453, le Turc devient en effet une menace pour l’Europe, et le nouvel Autre. A partir de 1536 des alliances sont conclues entre l’Empire ottoman et les Européens et les considérations religieuses perdent leur primauté aux yeux des souverains. Mais de la même manière que les croisades apparaîtront comme des guerres religieuses pour l’immense majorité de la population, là où les intérêts économiques de ces expéditions seront la motivation d’une fraction de la noblesse, les peuples européens percevront longtemps le « Turc » comme un ennemi commun. Après la défaite de l’Empire Ottoman à Vienne et son déclin dans les Balkans à partir de 1683, les Européens se sentent « supérieurs », notamment sur le plan militaire. L’émancipation de l’individu, la remise en cause des dogmes religieux concourront plus tard à présenter le Turc comme incarnant le «despotisme oriental»17. A partir du XIX ème siècle, les rapports avec l’Empire ottoman changent, d’une part parce qu’il ne représente plus une menace, d’autre part parce qu’il entreprend de grandes réformes internes : les Tanzimat. L’émergence d’un «nouvel ennemi» pour l’Europe, incarné par la Russie, va en outre permettre des rapprochements avec l’Empire Ottoman (signature du Traité de Paris en 1856) puis la République, ces alliances permises par la « raison d’Etat » puisque la civilisation n’est pas pensée en termes politiques. Plus récemment, l’Europe a voulu se distinguer du socialisme soviétique et du modèle américain reposant sur l’individualisme, deux modèles représentant «trop de liberté sans effort, trop d’effort imposé sans liberté», là où l’Europe privilégie l’idée chrétienne de «valeur absolue de la personne humaine»18. Ce phénomène d’« altérisation »19 est le plus sûr moyen de formation d’une identité, la notion de soi se fondant sur le constat d’une différence. Aux yeux de Gerard DELANTY, l’Europe est finalement une «construction mentale faite d’images, une notion non évidente, incertaine»20, une définition par défaut et par opposition à quelque chose.


Club du Millénaire :
Lara Değer


Indications bibliographiques :
Rémi BRAGUE, Europe : la voie Romaine, 1992.
Denis de ROUGEMONT, Ecrits sur l’Europe, 1994.
Thomas FERENCZI, Pourquoi l’Europe ?, 2008.
Edward SAÏD, L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, 2005
Bernard LEWIS, The Muslim Discovery of Europe, 2001
Gerard DELANTY, Inventing Europe : Idea, Identity, Reality, 1995.

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