Fernando Pessoa

 

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Pessoa est considéré par beaucoup comme le plus grand poète portugais avec Camoes (« la langue de Camoes » est d’ailleurs l’idiome portugais équivalent à la langue de Molière). Tout d’abord, Pessoa est l’auteur du moi, du sujet, de l’intérieur. A titre anecdotique Pessoa signifie « la personne » en portugais (ce qui est peut-être une explication). Pour lui, ce qu’il y a de plus grand à explorer ce n’est pas le monde extérieur mais le monde intérieur, l’âme (« alma », un des mots qu’il utilise le plus en portugais).

Le monde extérieur ne vaut donc que parce qu’il est vécu, perçu, senti par l’homme et par son âme. Pour Pessoa, même sans bouger nous sommes dans un voyage perpétuel à travers les « méandres du moi ». Il cherche à aller au fond de l’être, à explorer au maximum ce qui fait qu’il est différent. Il découvre l’âme comme il découvrirait un étranger. A ses yeux, « je est un autre ». Fortement inspiré des thèses psychanalystes, Pessoa fonde donc son voyage en lui sur le rêve comme « moyen de transport » favori (notamment dans son Livre de l’intranquilité). Reprenant les écrits de Freud, Pessoa découvre ainsi qu’il n’est pas un sujet un et indivisible, mais une multitude d’âmes en une seule. Le voyage en lui en devient alors angoissant ce qui se traduit nettement dans ses écrits (La première phrase du Livre de l’intranquilité est d’ailleurs : « Qui donc me sauvera d’exister. Je gis ma vie ».)

Cette multitude d’âmes intérieures le poussera à créer une multitude d’autres lui, d’autres écrivains, des « hétéronymes » comme il les appelle. Et là où Pessoa devient encore plus passionnant c’est dans le fait d’avoir apporté une réflexion réelle sur la langue portugaise. En effet, ces hétéronymes ont leur propre langage, sensation, sensibilité, tics syntaxiques, origine sociale. Ce sont des auteurs à part entière émanant d’un autre auteur et paraissent tout aussi réels que lui. Parmi ces hétéronymes il y a l’homme de la sensation et de la nature ‘Alvaro de Campos (de Campos = des champs), le stoïcien Ricardo Reis, et celui qui domine les autres par sa sagesse, Alberto Caeiro. Mais le plus intéressant, le plus vertigineux est sans doute Bernardo Soares qui explore son moi et nous oblige à en faire autant. C’est celui qui place l’art plus haut que tout : pour lui tout travail de l’âme est une œuvre d’art possible. Pessoa le considérait comme son double littéraire.

Le chef d’œuvre de Pessoa est le Livre de l’intranquilité (qui est bien un néologisme), ou Livro do desassossego, écrit en fragments à l’instar des pensées de Pascal. C’est de la poésie en prose, une « biographie sans évènements ». Le livre a été publié bien après la mort de Pessoa en 1980. Pour comprendre l’œuvre de Pessoa, il nous faut néanmoins nous attacher à sa vie personnelle, traduisant à notre sens cette angoisse du monde et le génie qui en découle.

Fernando António Nogueira Pessoa, est né le 13 juin 1888 à Lisbonne, ville où il meurt d’une cirrhose le 30 novembre 1935. Il appartient à une famille bourgeoise, son père est fonctionnaire et critique musical dans un grand quotidien portugais, le Diario de Noticias. Il meurt de tuberculose alors que Fernando a 5 ans et cette absence du père marque à la fois sa vie personnelle et son œuvre littéraire. Son beau-père est consul du Portugal à Durban en Afrique du Sud : Pessoa y apprend l’anglais, fait des études brillantes et se passionne pour les œuvres de Walt Wiltman. Il commence à écrire des romans en anglais et ses premiers poèmes, tout en construisant ses premiers hétéronymes. En 1905 il revient s’installer à Lisbonne, ville de son coeur, en abandonnant ses études : il quitte la fac de lettre de Lisbonne après un an pour parfaire sa culture littéraire en parcourant la ville. Il refuse des postes importants et préfère être un petit représentant commercial pour pouvoir se consacrer à la littérature. Il écrit quelques poèmes dans des revues à très petits tirages et reste solitaire. Cette routine lui plaît (« Être poète n’est pas une ambition que j’ai, c’est ma manière à moi d’être seul»), il se rend toujours dans le même café, et chérira toute sa vie un amour à sens unique, Ofelia.

On ne lui connaît qu’un seul grand ami, Mario Sa Carneiro, le Rimbaud portugais, suicidé à Paris à l’âge de 26 ans, auquel il écrit régulièrement. A la mort de Pessoa, on découvrit 27543 textes enfouis dans une malle, exhumés peu à peu. De très nombreux poèmes écrits par Pessoa ont été repris par des chanteurs de fado, chant populaire portugais qui rassemble les élites et le peuple.

Il a dit, entres autres « ma patrie est la langue portugaise« , ce qui acquiert une résonnance particulière à l’aune de sa situation historique. Ecrivant en plein conflit entre langue nouvelle et ancienne, Pessoa prend en effet le parti de ne pas se placer dans une ambivalence entre modernes et anciens, mais au contraire exalte et honore les deux langues selon ses hétéronymes. « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas» et « Définir la beauté ce n’est pas la comprendre » sont deux autres de ses citations les plus célèbres.

Poème le plus connu : Autopsychographie (1931)

Le poète est un simulateur,
Il simule si totalement qu’il arrive
À simuler comme une douleur
La douleur qu’il ressent vraiment.
Ceux qui lisent ce qu’il écrit
Sentent sous la douleur qu’ils ont lue,
Non pas les deux que lui a ressenties
Mais celle qu’eux ne ressentent pas.
Ainsi sur les rails tourne
En rond, pour occuper la raison,
Ce petit train mécanique
Qu’on appelle le coeur.


De la vallée à la montagne

De la vallée à la montagne
De la montagne à la colline, cheval sombre,
Chevalier Moine,
Par maisons, par prairies,
Par fermes et par fontaines,
Cheminez alliés.

De la vallée à la montagne, de la montagne à la colline, cheval sombre,
Chevalier Moine,
Par falaises noires, en arrière et au devant, cheminez secrets.

De la vallée à la montagne, de la montagne à la colline,
Chevalier d’ombre, l’instant est sans fin, sans personne pour le raconter, cheminez en moi.


S’il fallait résumer la vie de Pessoa on pourrait citer Octavio Paz, Prix Nobel de Littérature en 1990 : « Rien n’est surprenant dans sa vie. Rien à part ses poèmes ».


Club du Millénaire :
Laurent Duarte

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