Evolutions de la démarche artistique

 

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Nous avons choisi de mener notre étude à partir de l’approche de l’art dite « conceptuelle ». Celle-ci fait se suffire l’idée à elle-même, et fait de l’écriture de l’idée un art en soi. Cette conception laisse donc un rôle primordial au galeriste qui peut décider de ce qu’il présente. Il peut dès lors contribuer à l’œuvre, mais aussi décider à qui attribuer le qualificatif d’ « artistique » en fonction des œuvres les plus plébiscitées. Ainsi, le « degré » artistique d’une œuvre devient fonction de la valeur qu’on lui attribue. L’analyse des rapports qu’entretiennent art et valeur nous a donc paru un prisme intéressant pour étudier les évolutions récentes de la démarche artistique et de sa perception. Les sommes brassées sur le marché de l’art explosent en effet depuis des années. La spéculation sur les œuvres se développe depuis les années 60, leur prix atteint des sommets et font de l’art une présentation de soi, un signe extérieur de richesse. Le site ArtPrice indexe les artistes et les prix selon une côte de popularité : nous sommes placés devant autre chose qu’une démarche artistique, celle de l’argent roi, de la quête de la popularité, de la reconnaissance générale (influence du pop art). Mais l’argent est-il pour autant néfaste en soi à l’art ? Créer pour faire de l’argent « tue-t-il » l’art ?

Le principe de la commande n’est pas nouveau, et la publicité qui développe parfois des trésors d’ingéniosité et de traitement de l’image peut selon certains mériter ce qualificatif, alors qu’elle répond à une demande. Si le prix d’une toile finie par rapport à celui de la peinture et du support peut-être aussi déconnecté de la valeur marchande c’est que l’on ne rémunère pas seulement les facteurs de production et les heures de travail : la rémunération dépend de l’originalité, de l’unicité de l’œuvre. On retrouve ici l’art conceptuel : l’idée fait la valeur de l’art. La question est donc de savoir ce qui fait la valeur d’une idée.

L’idée comme fondement de l’art suppose en effet que l’art est avant tout expression de la subjectivité. Alain écrivait d’ailleurs que « l’art est un miroir dans lequel chacun connaît et reconnaît quelque chose qui est en lui ». L’Art est à cet égard différent du progrès technique : il ne connaît pas d’améliorations : si le cubisme vient après l’impressionnisme, cela ne signifie pas qu’il soit son amélioration. L’art, l’idée ne peut en outre provenir que d’un artiste car il représente le sensible, le subjectif. On pensera ici à Warhol et ses sérigraphies signées mais pas homologuées, signées par d’autres avec son autorisation (http://www.levm.ca/article-191937-Un-authentique-Warhol.html). Dès lors, l’artiste ferait la valeur de l’œuvre par la primauté de l’idée, par sa personnalité apposée sur l’œuvre, ou par son message personnel. Warhol a d’ailleurs pensé à faire de l’art avec des cases de bande dessinée: Lichtenstein en a fait avant, Warhol a donc abandonné l’idée. Deux sérigraphies signées par Warhol sont identiques, leur coût de production est identique, mais si la première est authentifiée, elle se vaudra des millions plus chers que la seconde, quoiqu’elles transmettent le même message. On reconnaît ici le rôle de l’artiste, son intervention dans la création autre qu’une signature à priori. L’idée apparaît donc au fondement de la démarche artistique. Comte-Sponville : « l’idée fait l’art et toutes les idées neuves et personnelles constituent de l’art, et la philosophie est donc un art en elle-même ».

Il convient néanmoins de souligner que cette idée ne suffit pas en soi. Elle s’exprime dans un contexte historique et social, s’adresse à un public. L’art est art parce qu’il plaît dans une temporalité particulière, à un galeriste ou à un public : dans cette optique, on peut décréter la mort comme art des contemporains des impressionnistes, éclipsés par leurs collègues. A noter que reconnaissance et création ne sont pas forcément coordonnées, comme le montre le phénomène de reconnaissance posthume. Le contexte peut d’ailleurs prendre une place prépondérante vis-à-vis de l’idée, de la démarche artistique. Ainsi en est-il du mur de Berlin, dont les morceaux sont vendus en galeries d’art : le support historique donne sa valeur à l’art. La reconnaissance institutionnelle a de même une importance primordiale : l’art de rue, vendu dans la rue n’a rien d’un art malgré le fait qu’il ait une reconnaissance sociale par l’achat. Bansky est un artiste aussi, le graff a vocation à être diffusé dans les galeries, mais il n’a pas d’originalité, pas d’œuvre. C’est un façonnage artistique, technique, presque une sérigraphie, mais vide de concept. Il n’apporte pas d’idée, pas d’intention ni de message subjectif.

Ainsi, la valeur marchande ne tue pas l’art. Pour peu qu’elle suscite l’idée, la création originale, il n’y a aucun souci à créer pour la richesse. Une critique récurrente est que cela réduit la liberté de l’artiste, la prise de risque, donc la subjectivité. Mais l’histoire nous montre que la liberté dans les commandes était bien plus présente que l’on ne l’imagine, qu’elle n’apportait pas un art sclérosé. C’est d’ailleurs dans le contexte de commandes qu’ont eu lieu les plus importants contournements d’interdits. Ingres en fournit en exemple éloquent : ses tableaux sont d’apparence classique mais comportent des détails difformes, des proportions maltraitées : l’originalité fait sa spécificité. Celle-ci n’implique pas forcément une prise de risque mais une marque personnelle, subjective, ne serait-ce que dans l’éclairage d’un crâne plutôt que d’une Bible : l’idée originale est présente et il n’y a pas de valeur de l’innovation en soi. Aujourd’hui la prise de risque est obligatoire pour mériter le qualificatif d’artistique, on réclame du nouveau, du sensationnel : l’art est réduit à la nouveauté. Damien Hirst est le premier artiste à travailler pour clairement pour l’argent en proposant sans cesse du nouveau : crâne constellé de diamants, vache découpées et plongées dans le formol. C’est l’idée fondamentale du Pop Art : recherche et découverte sont poussées à fond. Cela rejoint le questionnement de Malevitch et Kandinsky, postulant que l’art est devenu recherche au début du 20ème siècle. Les artistes affichent LEUR vision de l’art, l’art érigé en vision personnelle, sans limite ni codes.

Dès lors, l’explication d’une œuvre reste-t-elle pertinente ? Elle peut fournir des pistes d’interprétation, mais il convient de garder à l’esprit qu’elle est inscrite dans un contexte, qui traduit une Weltanschauung spécifique. En outre, la description prosaïque de l’œuvre et du cheminement idéel de l’artiste peut casser la libre interprétation personnelle : celle-ci doit rester brute. L’explication constitue une base pour former sa signification. Mais c’est peut être la liberté d’interprétation, qui fait la grandeur subjective d’une œuvre. En outre, le bagage de normes peut manquer pour appréhender certaines formes d’art. Ainsi l’art contemporain, qui repose justement sur l’absence de codes, de normes, gênant l’accession de l’œuvre à la sensibilité. Un art muet par la force des choses est-il encore de l’art ? L’art contemporain cache les clés de sa signification, en quelque sorte : est-il alors encore universel, même dans sa vocation ? Est-il socialement sélectif, ou sélectionne-t-il lui-même son public ? La démarche artistique est universelle, l’œuvre finie pas forcément. Attention néanmoins à ne pas idéaliser les œuvres classiques. Celles-ci ne comportaient pas forcément de clés non plus : à l’époque elles n’étaient pas présentées comme aujourd’hui, et notre bagage culturel est plus important que celui du public de l’époque.

A l’aune de cette étude, il apparaît donc qu’une visée lucrative n’est pas nécessairement défavorable à l’art, dès lors que celle-ci laisse à l’artiste une marge de manœuvre suffisante pour lui permettre d’exprimer son idée. L’assimilation progressive de l’art à la nouveauté et au sensationnel peut être en revanche défavorable à terme à l’art en général. Elle remplace en effet la démarche artistique par une recherche d’inédit n’étant pas nécessairement fonction de la qualité de l’œuvre. De même, la conception de l’art comme expression d’une subjectivité sans normes ni codes risque de rendre la démarche artistique plus obscure pour le destinataire. En devenant une expression purement individuelle, la démarche artistique risque de se couper de l’autre. L’absence de normes risque de rendre difficile le partage de cette subjectivité qu’est l’œuvre artistique.

Club du Millénaire : Vadim Sokolsky, Victoria Lavenue, Laurent Duarte.

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