Analyse des coups d’Etat en Turquie

 

Accéder à l’article en version PDF

« Vestiges d’un régime militariste » ou mal nécessaire résultant d’une « absence d’autres organes sociaux », les coups d’Etats menés par l’armée turque sont rarement perçus de manière positive1,2. Leur compréhension permet néanmoins d’appréhender la construction et les failles du processus de démocratisation de la société turque. Dans cette optique, nous proposons d’analyser le déroulement des coups d’Etats et leur Constitution. Entendre ces interventions militaires comme les composantes d’un même processus apparaît en effet plus pertinent que de les comprendre comme des évènements spécifiques, visant à résoudre un problème particulier de la société turque. Leur fréquence élevée (quatre interventions en un demi-siècle), les similitudes de leur déroulement nous semblent révélatrices d’un mouvement d’ensemble, de même que la révolution du mouvement Jeunes-Turcs et celle de Mustafa Kemal sont perçues par plusieurs auteurs comme les deux phases d’un même évènement3.


Le coup d’Etat de 1960, fondation de la génération 68.

Les analyses menées par un certain nombre d’auteurs, notamment Nicolas MONCEAU, tendent à montrer que les coups d’Etat en Turquie revêtent un intérêt de premier ordre dans l’étude de la construction de la conscience politique des générations. Les populations turques en général, celles d’Izmir, d’Ankara et d’Istanbul en particulier, estiment ainsi que ces événements ont été déterminants dans leur vie, notamment dans leur engagement politique. A l’aune de ce postulat, il nous paraît opportun d’analyser les conséquences des coups d’Etat de 1960 et 1971, sur le façonnement de l’identité des « nouvelles » élites turques.

L’année 1960 marque un coup d’arrêt au processus d’émancipation en Turquie, du fait des dérapages politiques et économiques caractérisant le mandat de Menderes. L’armée, attachée à son rôle de gardienne de l’esprit républicain et des institutions kémalistes, intervient avec le soutien unanime de la jeunesse de l’époque. Contrairement aux analyses faites pour la plupart des coups d’Etat, celui-ci se caractérise surtout par sa dimension « libérale » et le soutien qu’il reçu de la part des universitaires et étudiants, notamment de sciences politiques en provenance d’Ankara et d’Istanbul, vivier d’une élite future fortement marquée par la pensée kémaliste et les imprécations d’Atatürk à son endroit4. Cet événement politique marque la naissance d’une génération « soixante-huitarde », les 68’liler vakfι5, fondation qui regroupe les anciens militants de la gauche turque ayant fait l’expérience des évènements de 1968 et subi le coup d’Etat de 71. Cette génération sera marquée par un fort engagement politique, syndical et associatif, reflet de la forte libéralisation politique des grands centres urbains turcs6. Néanmoins, la perception actuelle du coup d’Etat par la jeunesse turque de l’époque nuance fortement le caractère libéral qu’on lui prête habituellement. Une étude effectuée par l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble relève ainsi qu’à peine 54% des 15-20 ans de l’époque estiment que celui-ci a eu un impact positif sur leur parcours professionnel, ce en dépit du soutien apporté au moment du coup d’Etat par plus de 60% de cette population. Paradoxalement, les esprits restent marqués par les avancées que ce coup d’Etat a suscitées en matière d’Etat de droit, de démocratisation et de justice. Il aurait en effet permis la légitimation d’une gauche jugée auparavant illégale et clandestine, ainsi que l’émergence d’un courant politique libéral : d’où l’appellation traditionnelle de « coup d’Etat de gauche » pour désigner cet événement7. Nicolas MONCEAU écrit ainsi que cette génération qui « a tenté de faire l’histoire et que l’histoire a faite » est devenue par la suite la génération démocrate pro-européenne. Le coup d’Etat de 1960 a également permis la réforme ou la légalisation de nombreux partis politiques, notamment le Parti de la justice, ex-Parti démocrate, qui représentait alors les intérêts de la bourgeoisie industrielle et financière.


La Constitution du 9 juillet 1961.

L’échec de la démocratisation des années 1950 et les difficultés économique, sociale et politique qui incarnent l’administration du Parti démocrate ont appuyé l’adoption d’une nouvelle Constitution. Les débats de l’Assemblée constituante font ainsi fréquemment référence aux méthodes et politiques dictatoriales de ce parti. La volonté d’adopter d’un texte ambitieux, le besoin de modernisation politique a donc poussé les constituants à préparer une Constitution aux contrôles efficaces, répondant aux impératifs de la « démocratie sociale ». La Constitution se réfère dès lors fréquemment aux thèmes de « justice sociale » et de « bien-être de la société ». La Constitution de 1961 est donc un texte de réaction et de compromis. Regroupant 157 articles, elle diffère de celle de 1924 tant par sa longueur que par l’introduction d’un Préambule. Un régime parlementaire et républicain se met alors en place, s’appuyant sur l’équilibre des pouvoirs. Le terme d’Etat de droit apparaît d’ailleurs pour la première fois dans un texte constitutionnel turc.

Il importe de noter la curiosité juridique, la volonté de modernisation des constituants. Les Constitutions étrangères, notamment celles de l’Italie, de l’Allemagne ou de la France ont été lues et minutieusement étudiées et permettent d’ailleurs d’expliquer la mise en place d’un Parlement bicaméral, la création d’une Cour constitutionnelle ou l’adoption des Droits de l’homme comme principe de référence. Ces textes constitutionnels n’ont pas pour autant servis de modèle à celui de la Turquie, les considérations historiques, politiques et socio-économiques de la Turquie ayant été systématiquement jugées préférables à l’importation d’un modèle législatif « culturellement étranger »8. Cette nouvelle Constitution est d’ailleurs marquée par la protection des réformes et des idées d’Atatürk, particulièrement de par caractère progressiste.

Trois principes caractérisent la Constitution de 1961 : le désir d’un respect strict de la séparation des pouvoirs, la promotion d’un État de Droit et la consécration de droits et libertés pour les citoyens turcs. La séparation des pouvoirs est assurée par la protection de l’indépendance de la justice, la mise en place d’une Assemblée bicamérale représentant le pouvoir central, et l’adoption d’un exécutif bicéphale (le Président de la République, élu par le Parlement et dont la plupart des pouvoirs sont symboliques, et le Premier ministre, qui préside le Conseil des ministres.) Afin d’instaurer une forme d’Etat de droit, les constituants ont tenu à limiter la suprématie du Parlement, rognant par la même occasion les prérogatives des partis politiques. Le gouvernement d’Assemblée de 1924 fut remplacé par une forme « parlementaire » de gouvernement. La notion de souveraineté nationale fut également reconsidérée, elle est la propriété du pouvoir législatif depuis 1924, sa jouissance est symboliquement réservée à la Nation. L’article 4 de la nouvelle Constitution dispose en effet que la souveraineté « appartient sans condition ni réserve à la Nation. La Nation exerce sa souveraineté par l’intermédiaire des organes compétents et selon les principes institués par la Constitution. » La Grande Assemblée Nationale de Turquie (GANT) se trouve donc limitée par les Droits de l’homme, puisqu’elle ne peut plus déterminer les limites des droits fondamentaux. En outre, cette réévaluation de la notion de souveraineté nationale a acquis le statut de principe fondamental, afin de prévenir les abus de pouvoir. Reflet de l’’influence des Constitutions étrangères, une Cours constitutionnelle est finalement créée et instaure un contrôle de constitutionnalité des lois. La Constitution de 1961 consacre donc la naissance d’un Etat de Droit dont le caractère progressiste est accentué par son élaboration, puisque celle-ci est réalisée par une Assemblée constituante composée de membres élus par les partis politiques et les organisations sociales. Son adoption par référendum populaire, contribue par ailleurs à sa légitimation.

La consécration des droits et des libertés fondamentales est le dernier élément essentiel de la Constitution de 1961. En étudiant les différentes Constitutions étrangères de l’après-guerre, les membres de l’Assemblée constituante turque ont pris acte de l’importance primordiale des droits de l’homme dans les régimes occidentaux. Ce corpus de libertés est dès lors devenu, aux yeux de l’élite kémaliste chargée de la rédaction du texte, le fondement idéel de la Constitution. L’article 10 confère ainsi une grande importance au système des droits et libertés reconnus aux citoyens, et est considéré comme la source de tous les autres droits énoncés dans le texte9,10. Ces droits, une fois énoncés, doivent également être garantis et les abus de pouvoir combattus efficacement. Dans cette optique, les contre-pouvoirs cités précédemment trouvent leur complémentarité dans le désir émis par les constituants d’émanciper et instruire progressivement la société civile, reflété par la mise en place d’un gouvernement fort et dynamique visant à résoudre les problèmes de développement et ainsi accélérer la modernisation du pays.

Considérée comme la plus libérale et la plus démocratique de l’histoire du pays, la Constitution de 1961 apparaissait comme la solution à tous les problèmes de la Turquie. En dépit de la mise en place d’un cadre constitutionnel démocratique et de l’adoption d’un régime parlementaire constitutionnalisé basé sur les Droits de l’Homme, les faits montrent que cette Constitution ne convenait pas à la société turque. Le coup d’Etat survenu moins d’une dizaine d’années plus tard semble accréditer la thèse de Mardin ŞERIF selon laquelle le développement économique n’a pas suffi à garantir la sécularisation de l’Etat turc, pas plus que l’adoption d’un cadre institutionnel libéral n’a suffi à libéraliser la société turque hors le cadre restreint des 68’liler vakfι. Les profonds changements instaurés par le coup d’Etat et la Constitution ont en effet été impulsés par l’élite et non le peuple. Un décalage est alors possible entre les projets d’une élite réformatrice et l’aptitude de la société civile à assimiler des réformes initiées de façon volontariste (le referendum sur la Constitution a d’ailleurs vu son adoption à la faible majorité de 61%), phénomène qui souligne l’immaturité politique de la population et la faible implication de la société civile dans le processus de démocratisation.

A la différence du coup d’Etat de 1960, le deuxième coup d’Etat survenu en 1971 demeure l’une des expériences politiques turques les plus mal perçues. Loin d’être réclamée par la population, cette intervention précèdera une violente vague de répressions, particulièrement au sein des 68’liler vakfι, fortement attachés au processus de démocratisation du pays. En effet, 60% d’entre eux y verront d’ailleurs un événement négatif dans le cadre de leur carrière professionnelle. Au-delà même des « soixante-huitards », le coup d’Etat marquera profondément l’ensemble des générations à venir et marquera le début du « divorce » entre le peuple turc et son armée. Symptôme d’un désabus de la société civile, la jeunesse se détournera des activités politiques et syndicales à la suite de cet événement, pour s’orienter vers des activités comportant une dimension plus morale comme les organisations non gouvernementales, ou vers l’activisme politique dont les manifestations les plus violentes seront les vagues d’attentats perpétrés par les mouvements kurdes, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite.


Le Coup d’Etat de 1980.

Les élections de 1974, marquée par l’arrivée au pouvoir du CHP, semblent annoncer une période de liberté. Le retour d’une liberté d’expression relative concourt à expliquer le renouveau du parti communiste turc sur les scènes publique et politique. Créé clandestinement avec la IIIème internationale sous l’appellation de Parti Communiste Turc (Türk komünist partisi), il se structure sous la forme de syndicats (comme le DISK), parallèlement à d’autres groupuscules de gauche et d’extrême-gauche. En opposition, le groupuscule d’extrême-droite des « Loups Gris » s’organise, et des affrontements éclatent dès 1975 entre militants de chaque courant laissant place à une véritable « guerre des tranchées ». Ceux-ci gagnent en intensité entre 1976 et 1978, au point qu’en 1980 ce sont une trentaine de personnes qui meurent chaque jour, du fait d’attentats et d’assassinat de groupe. Des heurts surviendront même entre les groupes d’extrême-gauche, notamment entre maoïstes et militants du PCT. Plusieurs évènements sanglants émailleront ces années, particulièrement la fusillade du 1er mai 1977 – 11sur la place Taksim. En dépit des heurts, les manifestations et revendications se structurent progressivement. La DISK s’organise de plus en plus efficacement, particulièrement au sein des usines, et voit les ouvriers quitter en bloc le syndicat modéré pour rejoindre ses rangs. Parallèlement, les anticommunistes se radicalisent et multiplient les assassinats de personnalités marquantes, comme le rédacteur en chef de Politika, abattu par un membre des Loups gris12.

Les similitudes avec l’intervention 1971 sont à cet égard marquantes. Ce coup d’Etat avait en effet dû faire face à un scénario semblable concernant les mouvements d’extrême-gauche, en dépit d’un nombre de morts inférieur. La principale différence concerne l’attitude des communistes turcs, ceux-ci ayant fait évoluer leur stratégie entre 1971 et 1980. Le PCT n’était en effet pas désigné clairement comme parti communiste mais agissait sur la scène parlementaire à travers un parti légal, le Parti ouvrier de Turquie. Les bons résultats d’un parti d’obédience communiste aux élections législatives au plus fort de la guerre froide et dans un pays aussi stratégique que la Turquie –qu’il s’agisse de son positionnement ou de son importance au sein de l’OTAN- avaient alors encouragé les autorités à limiter son champ d’action. Les assassinats de personnalités organisés, la stratégie d’action politique privilégiée alors13 ont ainsi encouragé les groupes communistes des années 1970 à privilégier l’action clandestine au détriment de la représentation parlementaire. Au début de l’année 1980, l’insécurité menace donc le régime républicain même et, incapables d’apporter une réponse aux troubles qui déséquilibrent la société, les institutions politiques sont paralysées.

Dans ce contexte de guerre civile, le général Kenan EVREN, commandant en chef des forces armées de Turquie, prononce le 12 septembre 1980 un discours à la télévision et déclare que « l’armée a mis la main sur l’Etat ». La mise en place d’un couvre-feu, de tribunaux spéciaux, voit l’arrestation des principaux dirigeants de la gauche et des mouvements d’extrême-droite, l’ensemble des partis est frappé d’interdiction et l’Assemblée est dissoute, au profit de l’autorité militaire qui dirigera la Turquie jusqu’à l’organisation d’élections libres. Afin d’appuyer l’idée de rupture d’avec l’ancienne Constitution, les nouveaux partis devront d’ailleurs présenter de nouvelles personnalités et adopter de nouveaux noms. Le CHP se renommera ainsi Sosyal demokrat Halk partisi et sera emmené par Erdal Inönü, fils d’Ismet Inönü14, éminent professeur d’université mais totalement novice en politique. De même, le Demokrat partisi se renommera ANAP sous la direction de Turgut Özal. Après les élections législatives, qui voient la victoire de ce dernier, l’armée se retire progressivement de la vie politique et les partis vont reprendre leur nom d’origine.


La Constitution de 1982 : la « démocratie militante »15.

La Constitution de 1982 est la troisième Constitution depuis l’établissement de la République. Plutôt qu’une analyse purement juridique des termes du texte, nous tenterons dans un premier temps d’analyser les grands traits de la Constitution, avant d’en étudier ses réformes successives. Nous verrons alors que le texte de 1982 trouve son fondement dans le rôle et l’évolution de l’armée depuis la fondation de la République.


1) Le texte constitutionnel.

De caractère « militariste », la Constitution de 1982 est fortement influencée par le pouvoir militaire qui, sans remettre en cause la forme parlementaire du régime politique, s’est employé à réduire la portée de l’État de droit et à installer l’armée dans le système. La pierre d’angle de cet édifice constitutionnel « sécuritaire » est la place prégnante occupée par l’armée, incarnée par le Conseil national de sécurité (MGK), sorte de bras armé chargé de prévenir les dérives antidémocratiques. Créé à la suite de l’intervention de 1960 et remplissant jusqu’alors un rôle de consultation, le MGK a acquis avec la Constitution de 1982 un rôle de premier plan. Cabinet mixte où siégeaient à parité les plus hautes autorités civiles et militaires, sous l’autorité du président de la République (les quatre chefs des forces armées et le chef d’Etat-major interarmes, à parité avec le Premier ministre et quatre membres du gouvernement), il se réunissait une fois par mois et les avis rendus à l’issue des consultations devaient être traités prioritairement par le gouvernement. Le gouvernement y est devenu majoritaire par incorporation de tous les ministres d’État, et un civil y a siégé en qualité de secrétaire général pour la première fois en 2004.

La Constitution a par ailleurs renforcé le rôle du pouvoir exécutif au détriment du pouvoir législatif, dans une démarche semblable à celle de la France de 1958 et à son refus gaullien du « régime d’Assemblée », incapable de juguler la crise née du conflit algérien. Ce désir d’efficacité du pouvoir central a vu la fixation du mandat présidentiel à une durée de 7 ans (non renouvelable) et a conféré des pouvoirs étendus au Président de la République. Il détient ainsi la présidence du Conseil des Ministres, auparavant apanage du Premier Ministre, peut déclarer l’état d’urgence ou la loi martiale d’accord avec le Gouvernement, et obtient le droit de nommer les juges du Tribunal constitutionnel et les recteurs d’universités.

Afin de satisfaire aux critères de Copenhague édictés en 1993, la Constitution a subi huit paquets de réformes16, qui ont modifié plus d’un tiers de ses articles. Paquet d’amendements le plus important, la réforme de 2001 a élargi la liberté de pensée et d’expression par le renforcement de la prévention de la torture, de l’inviolabilité du domicile et de la vie privée en général. Le droit au secret des communications a également été garanti, de même que les libertés de la presse, de circulation et d’association, l’égalité entre hommes et femmes ou le droit à une juridiction équitable. Par ailleurs, le champ d’application de la peine de mort a été restreint au point d’aboutir à son abolition trois ans plus tard, et la Constitution a adopté quelques éléments caractéristiques de l’État-providence tels que le droit au travail, à une syndicalisation plus ample et à un salaire équitable.


2) Le pouvoir militaire, fondement de la Constitution.

La complexité du texte constitutionnel réside dans ses rapports ambigus entre émancipation politique de principe et élitisme de fait, fossé remontant à la fondation de la République et creusé au fil des années. Le développement des libertés découlant de l’autorisation du multipartisme de 1946 avait en effet permis l’émergence de mouvements religieux, nationalistes ou internationalistes entendant remettre en cause le régime républicain établi par Mustafa Kemal. Si l’intervention de 1961 avait fait pièce aux dérives dictatoriales du parti islamiste de Menderes, symptôme de l’échec de la sécularisation de la société civile par le pouvoir kémaliste, celle de 1980 réfutait les aspirations des mouvements de gauche et d’extrême-gauche, favorables à un modèle soviétique. Les interventions militaires de 1960, 1971 et 1980 apparaîtront dès lors comme les ajustements répétés d’un même processus d’instabilité. Celui-ci trouve son origine dans les soubresauts d’une société civile agitée par le nationalisme, le communisme et les mouvements religieux, symptômes des difficultés de la démocratie à imprégner les mentalités au-delà du cadre purement institutionnel.

A la guerre civile larvée de la fin des années soixante-dix et au coup d’Etat de septembre 1980 succèderont donc le système sécuritaire de la Constitution de 1982. Prenant acte de l’échec du libéralisme politique de la Constitution de 1961, l’armée entend désormais promouvoir une conception « nationale » des Droits de l’Homme et de la démocratie, assurant un Etat suffisamment efficace pour supporter les bouleversements sociaux, le temps que la société turque soit parvenue à l’état de maturité politique nécessaire pour revenir à une forme plus proche de l’État de droit européen. Dès lors, le rôle central que s’est attribué l’institution militaire dans l’édifice constitutionnel ne trouve pas sa justification dans un culte hypothétique voué par la société aux valeurs et institutions kémalistes17. Elle ne découle pas plus du faible niveau de « culture politique ou de la société civile »18, décrit par Hamit BOZARSLAN comme « société civile introuvable »19. Elle trouve en revanche sa justification dans l’instabilité institutionnelle, plus encore que politique, c’est-à-dire dans une remise en cause, non des formes mais du fond même du régime démocratique et laïque, situation caractéristique du faible développement d’une « culture » démocratique. Mais elle intervient en réaction, et n’en constitue pas la cause20.

L’échec relatif de cette démocratisation des consciences peut se comprendre par la démarche suivie par le pouvoir kémaliste. En dépit de sa volonté d’émancipation politique de la population à terme21 et de son désir d’apparaître comme d’inspiration populaire (en témoigne la forme du referendum, choisie pour adopter le texte constitutionnel), le projet des constituants de 1982 est en effet demeuré « l’oeuvre d’une élite dirigeante laïque et nationaliste soutenue par l’armée », à l’instar de la Constitution de 1961 et du régime républicain lui-même22. Il pourrait dès lors être avancé que le moyen durable d’assurer la pénétration de l’esprit démocratique au sein de la population réside moins dans une refonte des institutions et de l’édifice constitutionnel visant à assurer une liberté politique calquée sur le modèle européen –démocratisation « par le haut » suivant la démarche des élites kémalistes-, que dans une évolution des mentalités assurant l’adoption progressive de l’idée démocratique –processus qui s’effectuerait alors « par le bas ». En un mot, entendre la démocratie comme régime, mais surtout comme « organisation des rapports de la société »23.


Club du Millénaire :
Louis-Marie Bureau, Lara Değer, Thomas Dournon, Sandrine Duchesne, Cağtay Kιrιcι.

1 Déclaration collective de l’Association des Arméniens Démocrates de Belgique des Associations des Assyriens de Belgique, de l’Institut Kurde de Bruxelles et la Fondation Info-Türk, 11 septembre 2007.
2 Levent ÜSALDI, Le militaire et la politique en Turquie, 2005.
3 Ahmet KUYAS.
4 En témoignent les termes du fameux Discours à la jeunesse affiché dans les écoles et l’apophtegme du Nutuk : « Jeunesse turque ! Ton premier devoir est de sauvegarder et de défendre éternellement l’indépendance nationale et la République turque. C’est le seul fond de ton existence et de ton avenir : ce fondement recèle ton trésor le plus précieux. »
5 Nicolas MONCEAU, Le rôle des coups d’Etat militaires dans la formation et la trajectoire des générations politiques. L’exemple de la génération 68 en Turquie, 2009.
6 Généralement entendus au sens des trois grandes villes de Turquie : Istanbul, Ankara et Izmir.
7 « Sol göruşlü bir darbe. »
8 Jean-Gilles MALLIARAKIS, La question turque et l’Europe, 2009.
9 L’article 10 dispose que « Chacun a droit, en vertu de son existence en tant qu’être humain, aux droits et libertés fondamentaux, qui sont inviolables, inaliénables et auxquels on ne peut renoncer. L’Etat doit supprimer tous les obstacles d’ordre politique, économique et social qui restreignent les droits et libertés fondamentaux de la personne d’une manière incompatible avec les principes incarnés dans l’autorité de la loi, le bien-être individuel et la justice sociale. L’Etat prépare les conditions requises pour le développement matériel et spirituel de l’individu ».
10 Tels que la protection de la vie privée, l’interdiction de la torture et des peines contre la dignité humaine, la liberté de l’information ou la liberté de la presse.
11 Lors de la manifestation place Taksim du 1er mai 1977, les banderoles du PCT ont été déployées pour la première fois en Turquie. En réponse à cette provocation, plusieurs membres des Loups gris bénéficiant de complicités au sein de l’Etat ont tiré dans la foule depuis le toit de l’hôtel Marmara.
12 Le quotidien de la DISK.
13 Et décrite par Vladimir VOLKOFF, Le montage, 1982.
14 Considéré comme la plus importante figure de l’histoire politique turque contemporaine après Mustafa Kemal.
15 Ibrahim KABOGLU, La Turquie et le terrorisme, de la démocratie militante à la démocratie par voie du droit, 2005.
16 En 1987, en 1993, en 1995, deux fois en 1999, en 2001, en 2002 et en 2004.
17 Le besoin ressenti par les constituants de citer pour la première fois le nom d’Atatürk dans le texte constitutionnel de 1982 est au contraire révélateur de l’emprise décroissante des valeurs kémalistes et du personnage d’Atatürk dans la société turque.
18 Les groupes religieux, traditionnellement perçus comme les plus réfractaires à l’action politique, ont eux-mêmes saisi dès 1946 l’intérêt d’agir au niveau institutionnel.
19 Cité dans Didier BILLION, L’enjeu turc, 2006.
20 Levent ÜNSALDI, op. cit.
21 Jean MARCOU, Turquie : la constitutionnalisation inachevée, 2005. « Une Constitution devait contribuer, dans (l’esprit d’Atatürk et des institutions kémalistes), à transformer la société pour permettre au peuple d’assumer son destin. Avec le progrès et l’instruction publique, ce cadre idéal et un peu formel deviendrait un jour une réalité sociale. En ce sens, loin de n’être qu’un alibi, l’architecture constitutionnelle kémaliste doit être considérée comme un caractère essentiel de la nouvelle république turque. Au-delà des déclarations d’intentions et même si le pouvoir devait être, en réalité, exercé par une élite, cette Constitution se voulait surtout porteuse des potentialités qui devaient lui permettre de générer et d’encadrer les évolutions futures ».
22 Jean MARCOU, Etat et Etat de droit en Turquie, 2005.
23 Alain BESANCON, Les trois tentations de l’Eglise.


Indications bibliographiques :
Mardin SERIF, Ideology and Religion in the Turkish Revolution, 1971.
Levent ÜSALDI, Le militaire et la politique en Turquie, 2005.
Nicolas MONCEAU, Le rôle des coups d’Etat militaires dans la formation et la trajectoire des générations politiques. L’exemple de la génération 68 en Turquie, 2009.
Jean-Gilles MALLIARAKIS, La question turque et l’Europe, 2009.
Vladimir VOLKOFF, Le montage, 1982
Ibrahim KABOGLU, La Turquie et le terrorisme, de la démocratie militante à la démocratie par voie du droit, 2005.
Jean MARCOU, Etat et Etat de droit en Turquie, 2005.

Contrat Creative Commons
This création is licensed under a Creative Commons Paternité – Pas de Modification 2.0 France License