Analyse comparée des nationalismes

 

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Cette étude entend fournir une analyse comparée des nationalismes à travers un éventail de pays, européens ou non. Par l’utilisation de l’histoire et de la science politique, nous nous proposons donc d’analyser les processus nationalistes de France, de Turquie, des Balkans, ainsi que le cas du nationalisme tchèque. L’analyse des nationalismes semble sous-entendre que celui-ci comporte plusieurs visages, plusieurs formes. Pour autant, ces disparités impliquent-elles que le nationalisme soit divers par nature et résolument insaisissable ? En dépit de différences formelles, des analogies pourraient exister d’un pays à l’autre, suffisantes pour supposer l’existence d’un « fond nationaliste » commun.

Une analyse comparée permet souvent de souligner les traits spécifiques de l’objet d’étude. Nous tenterons donc de déterminer l’existence ou non d’une théorie nationaliste valable dans l’absolu. Nous nous proposons pour ce faire d’étudier la nature des relations entre nation et Etat. L’aspiration à se constituer en Etat est en effet le trait différenciant par excellence le peuple -communauté historique partageant un sentiment d’appartenance durable- et la nation. Nous pouvons dès lors supposer que l’Etat est la fin du processus nationaliste, et un prisme d’étude valable pour son analyse.


Les théories de formation de la nation

Nation et Etat ont toujours entretenu une relation particulière. Savoir qui engendre qui, qui précède qui semble un débat insoluble, dont il ressort néanmoins que jamais l’État n’a créé la nation ex nihilo. Celui-ci ne précède ni ne succède à la nation : des productions historiques de longue durée créent plutôt les interactions entre ces deux entités.

Aucune définition consensuelle n’existe d’ailleurs de ces deux thèmes, celles-ci variant selon les époques. Trois grandes théories de la nation ressortent néanmoins des écrits sur le sujet. Le primordialisme en est une, fondé sur le « bellicisme et le rejet de l’autre ». Ce courant fait préexister l’idée de nation à celle d’Etat, mais comporte une ambigüité puisque la nation elle-même est mal définie. Suit la théorie moderniste. Celle-ci a étudié en profondeur l’idée de nation et la présente comme une « construction intellectuelle » (B. Anderson) : objet social par excellence, la nation est totalement artificielle. Une troisième théorie, que l’on peut caractériser de voie médiane est défendue par les ethno-symbolistes. Ceux-ci mettent l’accent sur le caractère ethnique national sans le définir vraiment. Anderson a en outre souligné un élément intéressant dans la construction de la nation, le print capitalism. L’apparition de l’imprimerie a en effet permis de « figer le temps » à un instant t, ce qui a bouleversé les rapports au temps et créé une illusion d’éternité, celle-ci permettant la construction d’un passé. La langue est également au centre de la construction identitaire.


Naissance et évolution du nationalisme en France

Contrairement à une idée reçue, l’idée de nation préexiste à la Révolution Française. Des initiatives antérieures ont contribué à forger ce sentiment, tel l’édit de Villers‐Cotterêts décidé en 1539 par François 1er. Celui-ci faisant du français la langue administrative, il va permettre de moderniser l’Etat en rendant plus aisée son administration, mais concourt également à créer une conscience commune. La Révolution française modernisera elle aussi l’État, l’adaptant aux nouveaux rapports sociaux et entamant une homogénéisation de la société que continuera la IIIème République. L’Etat ne crée donc pas la nation sans qu’il y ait une cristallisation identitaire à l’origine, il concrétise essentiellement le sentiment national. La Révolution a donc entériné la formation du sentiment national, dont les bases avaient été posées par la monarchie.

1789 s’est en effet déroulé dans un contexte particulier, la fin de l’unification territoriale par la monarchie. La légitimité de la Révolution passait donc par la recherche d’un nouveau terrain sur lequel construire l’identité nationale, se démarquant de toute référence territoriale, et culturelle par extension. Le choix portera sur le champ idéel. L’unification nationale révolutionnaire s’est donc réalisée autour du projet politique. En a découlé une certaine fragilité car ce type de référent évolue plus facilement qu’un déterminant culturel. Ce « flou » intrinsèque de l’idée nationale peut expliquer les va-et-vient du nationalisme d’un bord politique à l’autre au cours des siècles suivants.

A travers les écrits de Dumont1 auxquels répondent ceux de Renan2, le nationalisme français s’est fondé sur l’héritage du passé autant que sur le choix fait par l’individu d’adhérer ou non à un projet politique. Il a donc élaboré une synthèse complexe entre individualisme et déterminisme, ce qui a favorisé son caractère multiforme. Multiple, le nationalisme français s’est en effet autant exprimé à droite –avec le « nationalisme contre-révolutionnaire », se référant au christianisme et au monarchisme- qu’à gauche –avec le « nationalisme révolutionnaire », athée, attaché à l’aventure coloniale. Le nationalisme français a donc été dès les origines une notion difficilement théorisable, ce qui peut expliquer qu’il ait été populaire comme élitiste, de droite comme de gauche.


Les origines du nationalisme turc

Le nationalisme turc naît tardivement et dans un cadre précis, l’Empire Ottoman. Comme tous les empires du XIXème siècle, celui-ci est plurinational, plurireligieux et pluriethnique. Il se compose de millet, désignant les « communautés religieuses» résidant dans l’Empire. En outre le caractère islamique du régime n’empêchait pas l’existence de règlements spécifiques juxtaposés à la sharia (les kanun), qui permettaient aux non-musulmans de conserver leurs spécificités religieuses et confessionnelles, voire un cadre politique et social propre.

Du fait de l’absence de millet spécifique, les turcs sont les grands oubliés de l’Empire et entendent voir leur identité reconnue. Ils songent pour ce faire à se réunir autour de l’islam. Le problème est que cette religion revendique la « umma », communauté musulmane sans distinction de races, ce qui empêche toute revendication identitaire. En outre, la forte présence arabe dans l’Empire empêche le choix de cette religion comme facteur identitaire. Plusieurs auteurs construisent donc l’idée de turcité à partir des écrits de publicistes et d’hommes de lettres européens, qui les encouragent à créer leur propre nation3. Ils se retrouvent donc autour de la langue, utilisant le mythe des premières stèles turques, retrouvées en 1892 à Orkhon. L’idée de ces intellectuels est de simplifier la langue ottomane, incompréhensible pour le Turc moyen, afin de la rendre plus proche du turc populaire. Marqués par le jacobinisme de la Révolution Française, les Jeunes Turcs vont parallèlement provoquer un soulèvement en 1908 et contraindre le sultan à rétablir la Constitution de 1876 afin de leur assurer une meilleure reconnaissance. Cette mesure aura l’effet contraire, le texte constitutionnel accordant une importance accrue aux millet.

Après la Première Guerre Mondiale, l’Empire Ottoman vaincu est dépecé par le Traité de Sèvres. Le turquisme, premier nationalisme turc, s’exprime alors en opposition à l’occupant européen. Il se positionne contre l’islam et contre l’empire Ottoman, responsables à ses yeux de la situation actuelle. Touchant d’abord les élites puis l’armée, il s’étend rapidement à toutes les classes moyennes et donnera lieu à la Guerre d’Indépendance déclenchée par Mustafa Kemal.


Le nationalisme balkanique

Les Balkans forment une péninsule regroupant 11 pays4, mosaïque de peuples préexistant à la conquête ottomane. Diffusant le sentiment nationaliste, les idéologies européennes ont donné naissance à des contestations violentes de la présence des deux empires présents sur le territoire, l’Empire Ottoman et celui d’Autriche-Hongrie. Deux types de nationalisme se sont alors formés :

– un nationalisme de type unitariste : exemple du yougoslavisme

– un nationalisme de type intégrationniste, visant à réunir des mêmes populations sur une base plus restreinte : exemple du pancroatisme ou du panserbisme.

L’idée directrice de ces mouvements va être de purifier la nation, ce qui contribue à expliquer les guerres interethniques menées jusqu’en 1999. Le nationalisme balkanique est en effet né d’un sentiment de menace : les Grecs entendaient reconquérir la Macédoine tandis que les Serbes et Bulgares visaient d’autres régions balkaniques, ce qui a incité les peuples à développer un nationalisme « de combat ». De nombreux courants nationalistes se sont constitué après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, jusqu’à la fin de la Guerre Froide. Aucune guerre civile ne s’est néanmoins déclenchée durant cette période, Paul Lendvai expliquant que le modèle balkanique unique de « satellites de l’URSS » cultivait l’illusion d’une appartenance nationale. Le délitement du modèle soviétique a donc entraîné l’éveil des consciences au sein de chaque province. Des similitudes sont donc notables entre les nationalismes turc et serbe, concernant le sentiment d’oppression vis-à-vis d’un Empire. Ces derniers se sentaient en effet niés au sein de la Yougoslavie, et pensaient que Tito refusait toute spécificité aux serbes (cas similaire aux turcs de l’Empire Ottoman).


Le nationalisme tchèque

Celui-ci se traduit au cours du XIXème siècle par une action faisant appel aux référents culturels (recueillement des contes de fées, ouverture des premières écoles en tchèque au détriment de l’allemand, etc). Ce processus de « formation souterraine » a concouru à l’élaboration d’une langue populaire au sens étymologique du terme. La déclaration du dualisme Austro-hongrois de 1867 marque un tournant dans l’émergence du nationalisme tchèque : attachés à l’idée d’un « triolisme », les Tchèques vont en effet mal accepter le refus autrichien de leur accorder une plus grande autonomie. Ils refuseront donc
de participer aux séances parlementaires de Vienne, protestation pacifique qui marquera les consciences et accélèrera la gestation du nationalisme.

La défaite de l’Empire Austro-hongrois accélèrera encore le processus. En appelant au principe d’autodétermination, le sociologue Tomáš Masaryk obtiendra du président Wilson l’indépendance de la Tchécoslovaquie. L’intégration des populations slovaques au jeune Etat Tchèque s’est expliquée par le nombre trop restreint de Tchèques pour former un Etat viable. Le caractère artificiel de ce rassemblement conduira néanmoins à un éclatement de la Tchécoslovaquie en deux républiques, au cours de l’année 1992. Il est à noter que la majorité de la population tchèque ne se considère pas comme nationaliste : les éléments fédérateurs sont le territoire, la langue et l’histoire, mais le nationalisme tchèque ne s’est exprimé qu’en réaction à l’Empire Austro-hongrois.


Conclusion :

A l’aune de cette étude, les rapports entre Etat et nation semblent donc suivre une logique et une évolution différentes pour chacun des pays étudiés. Dès lors, si les phénomènes nationalistes présentent à l’origine certains traits communs comme l’aspiration à se constituer en Etat, l’émergence et le déroulement du processus nationaliste se font suivant un schéma spécifique à l’histoire et au contexte de chaque pays. Le nationalisme apparaît donc trop divers pour être théorisé dans l’absolu, et ne peut s’incarner dans un schéma prédéfini. Le processus nationaliste s’appuie en effet sur le « réflexe politique ancestral » commun à chaque individu, qui pousse les êtres à se regrouper en communautés sur des territoires et a inspiré à Aristote l’idée de « l’animal politique ».

Or, le regroupement en communauté implique de le faire par rapport à quelque chose de différent : on se définit « d’abord par ce que l’on n’est pas »5. Un tel postulat sous-tend donc la nature fondamentalement réactive du nationalisme. Si l’on est nationaliste « autour de », cet « autour de » s’est souvent construit « par rapport à ». Dès lors, si la nation comme conscience d’une appartenance à un même groupe est une réalité, le nationalisme sera difficile à construire dans l’absolu. Sans cesse conditionné par le contexte dans lequel il s’exprime, ce concept variable fera dire à André Frossard que « la nation est une famille, le nationalisme une abstraction »6.


Club du Millénaire :
Ingrid Appasamy, Louis-Marie Bureau, Lara Değer, Lucie Drechselova, Florent Gandois.

1 « La nation est précisément le type de société globale correspondant au règne de l’individualisme comme valeur »
2 « La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements »
3 Ce qui fera parler Kushner de « turcologie européenne »
4 L’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie, la Serbie, le Monténégro, la Macédoine, le Kosovo, la Bulgarie, la Roumanie et la Grèce
5 Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 2000
6 André Frossard, Le monde de Jean-Paul II

Indications bibliographiques :

Sur le primordialisme :

Clifford GEERTZ, Old societies, new states, 1963
Edward SHILLS, Primordial, persona, sacred and civil ties, 1957
Horace KALLEN, Democracy vs the melting pot, 1915


Sur le modernisme :

Benedict ANDERSON, Imagined Communities, 1983
Ernest GELLNER, Nations et nationalisme, 1989
Dominique SCHNAPPER, La Communauté des citoyens, sur l’idée moderne de nation, 1994


Sur les nationalismes français :

Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme, 1991
Bernard LUGAN, Pour en finir avec la colonisation, 2006
Michel CAHEN, Identités populaires et nationalisme élitaire : réponse à Elisio Macamo, 1996
Colette BEAUNE, Naissance de la nation France, 1985


Sur le nationalisme dans les Balkans :

Paul LENDVAI, Les Hongrois : mille ans d’histoire, 2006
Amaël CATTARUZZA, Nations, nationalités et citoyenneté dans les Balkans : le bouleversement démographique monténégrin, 2004

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